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Lettres Persanes

LETTRE CXI.

Usbek au même.

Les Romains n’avoient pas moins d’Esclaves que nous ; ils en avoient même plus 1  : mais ils en faisoient un meilleur usage 2 .

Bien loin d’empêcher par des voyes forcées la multiplication de ces Esclaves ; ils la favorisoient au contraire de tout leur pouvoir : ils les associoient le plus qu’ils pouvoient par des especes de mariages : par ce moyen ils remplissoient leurs maisons de Domestiques de tous les Sexes, de tous les âges ; & l’Etat d’un Peuple innombrable.

Ces enfans qui faisoient à la longue la richesse d’un Maître, naissoient sans nombre autour de lui : il étoit seul chargé de leur nourriture, & de leur éducation : les Peres libres de ce fardeau, suivoient uniquement le penchant de la nature ; & multiplioient sans craindre une trop nombreuse famille.

Je t’ai dit que parmi nous, tous les esclaves sont occupez à garder nos femmes, & à rien de plus ; qu’ils sont à l’égard de l’Etat dans une perpetuelle letargie ; de maniere qu’il faut restraindre à quelques hommes libres, à quelques Chefs de famille la culture des Arts & des terres ; lesquels même s’y donnent le moins qu’ils peuvent.

Il n’en étoit pas de même chez les Romains : la République se servoit avec un avantage infini de ce Peuple d’esclaves. Chacun d’eux avoit son pecule qu’il possedoit aux conditions que son Maître lui imposoit : avec ce pecule il travailloit, & se tournoit du côté où le portoit son industrie. Celui-ci faisoit la Banque ; celui-là se donnoit au Commerce de la Mer ; l’un vendoit des marchandises en détail ; l’autre s’appliquoit à quelque Art mecanique ; ou bien affermoit & faisoit valoir des terres : mais il n’y en avoit aucun qui ne s’attachât de tout son pouvoir à faire profiter ce pecule, qui lui procuroit en même tems l’aisance dans la servitude presente ; & l’esperance d’une liberté future : cela faisoit un Peuple laborieux, animoit les Arts & l’industrie 3 .

Ces esclaves devenus riches par leurs soins & leur travail, se faisoient affranchir, & devenoient Citoyens 4 . La République se reparoit sans cesse ; & recevoit dans son sein de nouvelles familles, à mesure que les anciennes se détruisoient.

J’aurai peut-être dans mes Lettres suivantes occasion de te prouver, que plus il y a d’hommes dans un Etat, plus le Commerce y fleurit : je prouverai aussi facilement, que plus le Commerce y fleurit, plus le nombre des hommes y augmente : ces deux choses s’entr’aident, & se favorisent necessairement 5 .

Si cela est ; combien ce nombre prodigieux d’Esclaves toujours laborieux devoit-il s’accroitre & s’augmenter ? L’industrie, & l’abondance les faisoit naître ; & eux de leur côté faisoient naître l’abondance, & l’industrie.

A Paris le 16. de la Lune de Chahban. 1718.




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1 Voir Lettre 108.

2 Cette vision positive de la condition servile chez les Romains (pourtant contredite dans le « Recueil Desmolets », Spicilège, n os 86 et 87), sera démentie dans les Romains et surtout dans L’Esprit des lois où Montesquieu envisagera le problème selon une perspective plus historique : à la douceur des premiers temps succèdent la brutalité et la cruauté envers les esclaves, qui font de l’Empire un véritable désert (L’Esprit des lois, XV, 12 et 16). Il insistera aussi sur la dépopulation causée par la conquête, dès la fin de la République (L’Esprit des lois, XXIII, 23).

3 Plaidoyer, non en faveur de l’esclavage, mais pour que l’affranchissement en apparaisse comme la seule perspective admissible : l’intérêt de l’esclave, du maître et de la société coïncident parfaitement, en une harmonie qui rappelle celle des Troglodytes, alors que dans la Lettre 110, l’intérêt du maître entre seul en ligne de compte. Les Romains (XIII, OC, t. 2, l. 120-135 ), L’Esprit des lois (XV, 18) et les Pensées (n o 1782) seront plus nuancés.

4 Voir Romains , XIII, OC, t. 2, l. 139-140 : « […] c’étoit une circulation des hommes de tout l’Univers, Rome les recevoit Esclaves, & les renvoyoit Romains. ».

5 Montesquieu s’écarte ici de la théorie qui voyait depuis Bodin s’accorder la monarchie et les écrivains politiques. Celui-ci écrivait en effet : « Or il ne faut jamais craindre qu’il y ait trop de sugets, trop de citoyens : veu qu’il n’y a richesse, ny force que d’hommes [...] » (Les Six Livres de la république, livre V, chap. II, Paris, 1576, p. 546). C’est seulement au tournant du siècle que s’affine et se diversifie l’argumentation, avec Vauban (La Dîme royale, 1707 ; Catalogue , nº 2381), Fénelon (Lettre au marquis de Louville , 1701), et surtout Boisguilbert : « […] la richesse d’un Roiaume consiste en son terroir & en son commerce […] » (Le Détail de la France , 1695 ; 1707, p. 12 ). On passera bientôt de l’idée que la population constitue la cause initiale de la richesse à celle qui en fait un simple indicateur des effets économiques ; voir Catherine Larrère, L’Invention de l’économie au xviii e siècle : du droit naturel à la physiocratie , Paris, PUF, 1992.