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VAR1 C, Œ58 de beaucoup

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VAR3 C, Œ58 donné dans

VAR4 C, Œ58 ou

VAR5 B, Œ58 propre

VAR6 C, Œ58 soit pour

VAR7 a dépopulation pour l’univers.

VAR8 C, Œ58 comment un seul homme occupe à ses plaisirs tant de sujets de l’un & de l’autre sexe

Lettres Persanes

LETTRE CX.

Usbek au même.

Tu cherches la raison pourquoi la terre est moins peuplée qu’elle ne l’étoit autrefois : & si tu y fais bien attention, tu verras que la grande difference vient de celle qui est arrivée dans les mœurs.

Depuis que la Religion Chrétienne & la Mahometane ont partagé le Monde Romain, les choses sont bien changées : il s’en faut bien que ces deux Religions soient aussi favorables à la propagation de l’espece, que celle de ces Maîtres de l’Univers 1 .

Dans cette derniere, la Polygamie étoit défenduë ; & en cela elle avoit un très-grand avantage sur la Religion Mahometane : le divorce y étoit permis ; ce qui lui en donnoit un autre, non moins considerable, sur la Chrétienne.

Je ne trouve rien de si contradictoire, que cette pluralité de femmes permises par le Saint Alcoran, & l’ordre de les satisfaire ordonné par le même Livre 2 . Voyez vos femmes, dit le Prophete, parce que vous leur êtes nécessaire comme leurs vêtemens, & qu’elles vous sont nécessaires comme vos vêtemens. Voilà un Precepte qui rend la vie d’un veritable Musulman bien laborieuse. Celui qui a les quatre femmes établies par la Loi 3 , & seulement autant de Concubines, & d’esclaves ; ne doit-il pas être accablé de tant de vêtemens 4  ?

Vos femmes sont vos labourages, dit encore le Prophete : approchez-vous donc de vos labourages, faites du bien pour vos ames, & vous le trouverez un jour 5 .

Je regarde un bon Musulman comme un Athlete, destiné à combattre sans relâche ; mais qui bien-tôt foible, & accablé de ses premieres fatigues, languit dans le champ même de la Victoire, & se trouve, pour ainsi dire, enseveli sous ses propres triomphes.

La Nature agit toujours avec lenteur, & pour ainsi dire avec épargne : ses operations ne sont jamais violentes : jusques dans ses productions elle veut de la temperance 6  : elle ne va jamais qu’avec regle, & mesure : si on la precipite, elle tombe bien-tôt dans la langueur : elle employe toute la force, qui lui reste, à se conserver ; perdant absolument sa vertu productrice, & sa puissance generative.

C’est dans cet état de défaillance, que nous met toujours ce grand nombre de femmes, plus propres à nous épuiser qu’à nous satisfaire : il est très-ordinaire parmi nous de voir un homme dans un Serrail prodigieux, avec un très-petit nombre d’enfans : ces enfans mêmes sont la plûpart du tems foibles, & mal sains ; & se sentent de la langueur de leur Pere 7 .

Ce n’est pas tout : ces femmes obligées à une continence forcée, ont besoin d’avoir des gens pour les garder, qui ne peuvent être que des Eunuques : la Religion 8 , la jalousie, & la Raison même ne permettent pas d’en laisser approcher d’autres : ces gardiens doivent être en grand nombre ; soit afin de maintenir la tranquillité au dedans, parmi les guerres, que ces femmes se font sans cesse ; soit enfin pour empêcher les entreprises du dehors. Ainsi un homme qui a dix femmes, ou concubines, n’a pas trop d’autant d’Eunuques, pour les garder. Mais quelle perte pour la Societé que ce grand nombre d’hommes morts dès leur naissance ! Quelle dépopulation ne doit-il pas s’ensuivre 9  !

Les filles Esclaves, qui sont dans le Serrail pour servir avec les Eunuques ; ce grand nombre de femmes y vieillissent presque toujours dans une affligeante Virginité 10  : elles ne peuvent pas se marier pendant qu’elles y restent ; & leurs maîtresses une fois accoutumées à elles, ne s’en defont presque jamais.

Voilà comme un seul homme occupe lui seul tant de sujets de l’un & de l’autre Sexe, à ses plaisirs  ; les fait mourir pour l’Etat 11  ; & les rend inutiles à la propagation de l’espece 12 .

Constantinople & Ispahan sont les Capitales des deux plus grands Empires du Monde : c’est là que tout doit aboutir, & que les Peuples attirez de mille manieres, se rendent de toutes parts. Cependant elles perissent d’elles-mêmes ; & elles seroient bien-tôt détruites, si les Souverains n’y faisoient venir presqu’à chaque siecle des Nations entieres pour les repeupler 13 . J’épuiserai ce sujet dans une autre Lettre.

A Paris le 13. de la Lune de Chahban 1718.




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1 Même qualification dans les Romains (VI, l. 180).

2 « [...] espousez celles qui vous agreeront, ou deux, ou trois, ou quatre [...] » (Coran, p. 73  ; sourate IV, 3). Bayle, dans son article « Mahomet » (Dictionnaire historique et critique , Remarques S et T, t. II, 1 re partie, p. 479-481), insiste fortement sur la lubricité du fondateur et son besoin de la justifier par des lois générales.

3 Voir Lettre 51, note 1.

4 « [...] elles vous sont necessaires comme vos vestemens, & vous leur estes necessaire aussi comme leurs vestemens [...] » (Coran, p. 26 -27 ; sourate II, 183).

5 « Vos femmes sont vos labourages, aprochez de vostre labourage à vostre volonté, & faites du bien pour vos ames, vous le trouverez un jour [...] » (Coran, p. 33  ; sourate II, 223).

6 La tempérance est « une vertu qui tient un tel milieu entre les voluptez qui regardent Venus & Bacchus qu’elle ne s’y laisse pas trop emporter & qu’elle ne s’en éloigne pas aussi tout à fait » (Richelet, 1680).

7 On trouve chez Chardin l’idée que des hommes affaiblis risquent de procréer moins (et de produire des enfants faibles) : « Les hommes [en Perse] commencent aussi trop jeunes à voir les femmes, & avec tant d’excès, que quoi qu’ils en ayent plusieurs, ils n’en ont pas pour cela plus d’enfant[s]. » (t. IV, p. 12). Un passage de l’ Essai sur les causes va dans le même sens : « Les grands seigneurs qui s’épuisent par les plaisirs tombent dans l’accablement, l’ennui, la foiblesse d’esprit et ce sont des malheurs qu’ils communiquent à leurs enfans, ils s’ennuyent parce qu’ils ne peuvent plus recevoir d’impressions nouvelles : ils sont accablés parce qu’ils ne sont plus capables de mouvemens vifs […] » (OC, t. 9, p. 243).

8 Selon le Coran, les seuls hommes qui peuvent approcher des femmes sont les proches parents et les eunuques ou « domestiques qui ne sont pas capables de mariage » (Coran, p. 336  ; sourate XXIV, 31).

9 Cet argument est proche de celui qui sera souvent invoqué au xviii e siècle contre la chasteté des prêtres, qui par là sortent de l’économie de la procréation (voir Lettre 113).

10 Voir Lettre 51.

11 Au sens de « être sans utilité pour l’État ».

12 Chardin attribuait la dépopulation de la Perse aux causes suivantes : « L’une, le malheureux penchant des Persans au péché abominable contre nature, avec l’un & l’autre sexe. L’autre la luxure immoderée du païs. […] La troisiéme raison, est qu’il passe depuis un siécle beaucoup de Persans aux Indes, & des familles entiéres. » (t. IV, p. 12) L’Esprit des lois (XXIII, 21) fera remarquer que raisonner comme le fait ici Usbek, c’est s’opposer à la toute-puissance de la Providence.

13 Voir Pensées, nº 1816, sur les problèmes créés par une capitale d’une taille excessive (« La plus deplorable scituation est lorsque la capitale qui attire tout le monde des provinces se detruit de son coté. Constantinople est dans ce cas »). Au xviii e siècle se répandra l’idée selon laquelle la ville absorbe et corrompt les habitants des campagnes. Montesquieu dénoncera constamment le « transport des peuples », notamment dans un chapitre écarté de L’Esprit des lois (Dossier 2506/8 ; OC, t. 4, p. 811). L’Esprit des lois montrera aussi que l’indépendance des villes et des États en favorise la fécondité et la prospérité (XXIII, 24 : l’Europe se partagea « en une infinité de petites Souverainetés. Et comme un Seigneur résidoit dans son village ou dans sa ville, qu’il n’étoit grand, riche, puissant, que dis-je, qu’il n’étoit en sûreté que par le nombre de ses habitans ; chacun s’attacha avec une attention singuliere à faire fleurir son petit pays : ce qui réussit tellement, que, […] il y eut dans la plûpart des contrées d’Europe plus de peuple qu’il n’y en a aujourd’hui. »).