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VAR1 B [à la place du premier alinéa] Tu me demandes si les hommes sont heureux par les plaisirs & les satisfactions des sens, ou par la pratique de la Vertu ? Tu veux que je t’explique ce que tu m’as ouï dire quelquefois, que les hommes sont nez pour être vertueux, & que la justice est une qualité qui leur est aussi propre que l’existence.

VAR2 B Si tu consultois des Mollaks, ils t’accableroient de Passages du S. Alcoran, sans faire attention que tu ne leur parles pas comme vrai Croyant, mais comme homme, comme Citoyen, & comme Pere de famille.

VAR3 B les trouverent

VAR4 B s’émût entre eux

VAR5 a, b differends, tandis que je negligeray mes affaires

VAR5 Œ58 différends, & à travailler à vos affaires, tandis que je négligeray les miennes

VAR6 C, Œ58 sa terre

VAR7 a étranger presque tout nud vit chez un troglodyte

VAR8 a troglodite

VAR9 b, c, Œ58 l’acheteur

VAR10 B entre

Lettres Persanes

LETTRE XI.

Usbek à Mirza.
A Ispahan.

Tu renonces à ta Raison pour essayer la mienne ; tu descends jusqu’à me consulter, tu me crois capable de t’instruire. Mon cher Mirza, il y a une chose qui me flatte encore plus que la bonne opinion, que tu as conçuë de moi, c’est ton amitié, qui me la procure .

Pour remplir ce que tu me prescris, je n’ai pas cru devoir employer des raisonnemens fort abstraits : il y a de certaines verités qu’il ne suffit pas de persuader, mais qu’il faut encore faire sentir ; telles sont les verités de Morale ; peut-être que ce morceau d’histoire te touchera plus, qu’une Philosophie subtile 1 .

Il y avoit en Arabie un petit Peuple, apellé Troglodite 2 , qui descendoit de ces anciens Troglodites qui, si nous en croyons les Historiens, ressembloient plus à des bêtes, qu’à des hommes. Ceux-ci n’étoient point si contrefaits, ils n’étoient point velus comme des Ours ; ils ne siffloient point 3  ; ils avoient deux yeux : mais ils étoient si mechans & si feroces, qu’il n’y avoit parmi eux aucun principe d’équité, ni de justice.

Ils avoient un Roi d’une origine étrangere, qui voulant corriger la mechanceté de leur naturel, les traitoit severement : mais ils conjurerent contre lui, le tuerent, & exterminerent toute la famille Royale.

Le coup étant fait, ils s’assemblerent pour choisir un gouvernement ; & après bien des dissentions, ils créerent des Magistrats : mais à peine les eurent-ils élus, qu’ils leur devinrent insupportables ; & ils les massacrerent encore 4 .

Ce Peuple libre de ce nouveau joug, ne consulta plus que son naturel sauvage ; tous les particuliers convinrent qu’ils n’obeïroient plus à personne ; que chacun veilleroit uniquement à ses interêts, sans consulter ceux des autres 5 .

Cette resolution unanime flattoit extremement tous les particuliers : ils disoient, qu’ai je affaire d’aller me tuer à travailler pour des gens, dont je ne me soucie point ? Je penserai uniquement à moi ; je vivrai heureux ; que m’importe que les autres le soient ? je me procurerai tous mes besoins ; & pourvû que je les aye, je ne me soucie point que tous les autres Troglodites soient miserables.

On étoit dans le mois où l’on ensemence les terres : chacun dit, je ne labourerai mon champ que pour qu’il me fournisse le bled, qu’il me faut pour me nourrir ; une plus grande quantité me seroit inutile ; je ne prendrai point de la peine pour rien.

Les terres de ce petit Royaume, n’étoient pas de même nature ; il y en avoit d’arides, & de montagneuses ; & d’autres, qui dans un terrain bas, étoient arrosées de plusieurs ruisseaux. Cette année la secheresse fut très-grande, de maniere que les terres, qui étoient dans les lieux elevés, manquerent absolument ; tandis que celles qui purent être arrosées, furent très-fertiles ; ainsi les Peuples des montagnes perirent presque tous de faim par la dureté des autres, qui leur refuserent de partager la recolte.

L’année d’ensuite fut très-pluvieuse ; les lieux élevés se trouverent d’une fertilité extraordinaire ; & les terres basses furent submergées. La moitié du peuple cria une seconde fois famine : mais ces miserables trouverent des gens aussi durs, qu’ils l’avoient été eux-mêmes.

Un des principaux habitans avoit une femme fort belle ; son voisin en devint amoureux & l’enleva : il s’émût une grande querelle ; & après bien des injures & des coups, ils convinrent de s’en remettre à la décision d’un Troglodite, qui, pendant que la Republique subsistoit, avoit eu quelque credit. Ils allerent à lui, & voulurent lui dire leurs raisons ; que m’importe, dit cet homme, que cette femme soit à vous, ou à vous ? J’ai mon champ à labourer ; je n’irai peut-être pas employer mon tems à terminer vos differens, & travailler à vos affaires, tandis que je negligerai les miennes : je vous prie de me laisser en repos, & de ne m’importuner plus de vos querelles : là-dessus il les quitta, & s’en alla travailler ses terres . Le ravisseur, qui étoit le plus fort, jura qu’il mourroit plûtôt, que de rendre cette femme : & l’autre penetré de l’injustice de son voisin, & de la dureté du Juge, s’en retournoit desesperé ; lors qu’il trouva dans son chemin une femme jeune & belle, qui revenoit de la fontaine : il n’avoit plus de femme ; celle-là lui plut ; & elle lui plut bien davantage, lors qu’il apprit que c’étoit la femme de celui, qu’il avoit voulu prendre pour Juge, & qui avoit été si peu sensible à son malheur : il l’enleva, & l’emmena dans sa maison.

Il y avoit un homme, qui possedoit un champ assez fertile, qu’il cultivoit avec grand soin : deux de ses voisins s’unirent ensemble, le chasserent de sa maison, occuperent son champ : ils firent entr’eux une union pour se defendre contre tous ceux, qui voudroient l’usurper ; & effectivement ils se soutinrent par là pendant plusieurs mois : mais un des deux ennuyé de partager ce qu’il pouvoit avoir tout seul, tua l’autre, & devint seul maître du champ. Son empire ne fut pas long : deux autres Troglodites vinrent l’attaquer ; il se trouva trop foible pour se défendre ; & il fut massacré 6 .

Un Troglodite presque tout nud vit de la laine, qui étoit à vendre : il en demanda le prix : le Marchand dit en lui-même : naturellement je ne devrois esperer de ma laine, qu’autant d’argent qu’il en faut, pour acheter deux mesures de bled ; mais je la vais vendre quatre fois davantage, afin d’avoir huit mesures. Il fallut en passer par là, & payer le prix demandé. Je suis bien aise, dit le Marchand , j’aurai du bled à present. Que dites-vous, reprit l’étranger , vous avez besoin de bled ? J’en ai à vendre ; il n’y a que le prix qui vous étonnera peut-être ; car vous sçaurez que le bled est extremement cher, & que la famine regne presque par tout : mais rendez-moi mon argent, & je vous donnerai une mesure de bled ; car je ne veux pas m’en defaire autrement, dussiez-vous crever de faim.

Cependant une maladie cruelle ravageoit la contrée : un Medecin habile y arriva du païs voisin ; & donna ses remedes si à propos, qu’il guerit tous ceux, qui se mirent dans ses mains. Quand la maladie eut cessé, il alla chez tous ceux qu’il avoit traittés, demander son salaire : mais il ne trouva que des refus : il retourna dans son païs ; & il y arriva accablé des fatigues d’un si long Voyage, mais bien-tôt après il apprit que la même maladie se faisoit sentir de nouveau, & affligeoit plus que jamais cette terre ingrate : ils allerent à lui cette fois, & n’attendirent pas qu’il vint chez eux : allez, leur dit-il, hommes injustes ; vous avez dans l’ame un poison plus mortel, que celui dont vous voulez guerir ; vous ne meritez pas d’occuper une place sur la terre ; parce que vous n’avez point d’humanité, & que les regles de l’équité vous sont inconnuës ; je croirois offenser les Dieux, qui vous punissent, si je m’opposois à la Justice de leur colere.

A Erzéron le 3. de la Lune de Gemmadi 2 . 1711.




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1 Subtil se dit « en parlant de l’adresse De l’esprit en certaines choses. Esprit subtil. Pensée subtile » (Académie, 1718, 1740) ; l’expression a peut-être une connotation d’athéisme, comme chez Fénelon, qui l’emploie à plusieurs reprises au début de la Démonstration de l’existence de Dieu (1713) : « Si un grand nombre d’hommes d’un esprit subtil & pénétrant, n’ont jamais trouvé Dieu […] » (ibid., chap. iii ), la « subtilité » consistant à nier l’intervention divine pour ne voir dans les merveilles de l’art et de la nature que l’effet du hasard. L’évolution du peuple troglodyte, les événements précis de leur histoire et les préceptes de leur morale ont des parallèles avec les cycles de l’histoire du peuple juif dans l’Ancien Testament ; mais dans le récit d’Usbek l’intervention de la Providence est remplacée par des causes naturelles. Spinoza avait observé que pour enseigner une doctrine au peuple, il faut faire appel à l’expérience, et que l’Écriture suit cette méthode en communiquant ses préceptes par des récits historiques (Tractatus theologico-politicus , 1670, chap. V).

2 Les Troglodytes étaient des habitants de cavernes. Situant leur pays au bord de la mer Rouge, Calmet indique qu’il y avait « plusieurs de ces peuples aux environs de la Palestine, dans l’Arabie, sur la Mer Rouge, & sur le Golphe Persique, & en Egypte », et que les « Suchim » ou Sukkiens (mentionnés dans II Paralipomènes [II Chroniques], XII, 3) peuvent bien avoir été des Troglodytes (Dom Calmet, Dictionnaire […]de la Bible , t. II, p. 446). Selon l’ Encyclopédie (« Troglodytes », t. XVI, 1765, p. 686), Philastre (évêque de Brescia, iv e siècle) identifie les Troglodytes avec une secte de juifs idolâtres, décrits par Ézéchiel (VIII, 9-11) dans le contexte d’une vision de corruption, de destruction et de rétablissement de la vertu.

3 Pomponius Mela (De orbis situ , Paris, 1540, art. Cyrenaica ; Catalogue , nº 2629) et Hérodote (IV, 183) mentionnent des Troglodytes anciens qui sifflaient en parlant. Catherine Volpilhac-Auger, dans « Comment peut-on être Troglodyte ? » (Recherches et travaux , Université Stendhal, nº 54, 1995, p. 17-26), a trouvé d’autres sources possibles chez Pline (V, VIII [3]) et chez Strabon, XVI, 4, 17 (Rerum geographicarum libri XVII , 1587, p. 533-534 ; Catalogue , nº 2646) ; il s’agit donc d’une légende connue, mais peu développée.

4 Une série d’événements de même nature est évoquée dans le Livre des Juges, qui décrit une époque d’anarchie et de décadence dans l’histoire du peuple juif. Les Israélites furent d’abord gouvernés par une série de juges qu’ils n’écoutèrent pas (II, 16-17) ; ils furent ensuite asservis à une série de rois étrangers ; ils se révoltèrent contre le roi d’Edom (III, 7), massacrèrent Eglôn, roi de Moab (III, 14-25), se cachèrent dans des cavernes pour échapper aux Madianites qui ravageaient leur pays (VI, 1-6). L’intermédiaire pourrait avoir été la Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte de Bossuet (1709), notamment les parties I, II et III, qui évoquent l’époque d’anarchie que connut Israël : chacun, renonçant à sa volonté, « la transporte & la réünit à celle du prince & du magistrat » ; Dieu est proclamé le « vrai roi » (II e partie, chap. i), et l’autorité ne peut être que royale et héréditaire (voir le titre de la II e partie). Bossuet peut avoir orienté l’écriture en suggérant des références ou des procédés stylistiques, sans influencer réellement Montesquieu.

5 La corruption et l’anarchie du peuple juif sont résumées par le refrain : « En ce tems-là, il n’y avoit point de Roi dans Israël, mais chacun faisoit tout ce qui lui sembloit bon. » (Juges, XVII, 6 et XXI, 24).

6 De semblables transgressions sont rapportées dans le Livre des Juges : le vol, XVIII, 14-20 ; le meurtre, XVIII, 27 ; le rapt, XIX, 23-25.