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VAR1 B tous les changemens qui y arrivent, qui sont des effets bien naturels

VAR1 a tous leurs changements qui sont les effets naturels

VAR1 b, c, Œ58 leurs changemens, qui sont des effets bien naturels

VAR2 b, c, Œ58 aux loix

VAR3 b, c, Œ58 capables de

VAR4 C, Œ58 d’augmenter ou de

VAR5 c, Œ58 Il y a des philosophes qui distinguent deux créations ; celle des choses, & celle de l’homme : ils ne peuvent comprendre

VAR6 c [paragraphe supprimé]

VAR6 Œ58 [paragraphe supprimé dans le texte, mais reproduit en note comme ayant figuré dans les éditions antérieures]

VAR7 c Je dirois si les livres des Juifs et les notres ne resistoient pas a cette idée Ces philosophes pensent qu’Adam

VAR8 a, c, Œ58 monde. ¶Mais toutes les destructions ne sont pas violentes. Nous voyons plusieurs parties de la terre se lasser de fournir à la subsistance des hommes : que sçavons-nous si la terre entière n'a pas des causes générales, lentes & imperceptibles de lassitude ? ¶J’ai

Lettres Persanes

LETTRE CIX.

Usbek à Rhedi.
A Venise.

Le monde, mon cher Rhedi, n’est point incorruptible 1  ; les Cieux mêmes ne le sont pas 2  : les Astronomes sont des témoins oculaires de tous les changemens, qui sont les effets bien naturels du mouvement universel de la matiere.

La terre est soumise comme les autres Planetes, aux mêmes Loix des mouvemens : elle souffre au dedans d’elle un combat perpetuel de ses Principes : la Mer & le Continent semblent être dans une guerre éternelle ; chaque instant produit de nouvelles combinaisons 3 .

Les hommes dans une demeure si sujette aux changemens, sont dans un état aussi incertain : cent mille causes peuvent agir, dont la plus petite peut les détruire ; & à plus forte raison augmenter, ou diminuer leur nombre.

Je ne te parlerai pas de ces Catastrophes particulieres, si communes chez les Historiens, qui ont détruit des Villes, & des Royaumes entiers : il y en a de generales, qui ont mis bien des fois le Genre Humain à deux doits de sa perte.

Les Histoires sont pleines de ces pestes universelles, qui ont tour à tour desolé l’Univers. Elles parlent d’une entr’autres, qui fut si violente, qu’elle brûla jusques à la racine des plantes, & se fit sentir dans tout le monde connu, jusques à l’Empire du Catay 4  : un degré de plus de corruption auroit peut-être dans un seul jour détruit toute la Nature humaine.

Il n’y a pas deux Siecles que la plus honteuse de toutes les maladies se fit sentir en Europe, en Asie, & en Afrique 5  : elle fit dans très-peu de tems des effets prodigieux ; c’étoit fait des hommes, si elle avoit continué ses progrès avec la même furie. Accablez de maux dès leur naissance, incapables de soutenir le poids des charges de la Societé, ils auroient peri miserablement.

Qu’auroit-ce été si le venin eût été un peu plus exalté 6  ? Et il le seroit devenu sans doute, si l’on n’avoit été assez heureux pour trouver un remede aussi puissant, que celui qu’on a découvert 7 . Peut-être que cette maladie attaquant les parties de la génération, auroit attaqué la géneration même.

Mais pourquoi parler de la destruction, qui auroit pû arriver au Genre Humain ? N’est-elle pas arrivée en effet, & le Deluge ne le reduisit-il pas à une seule famille 8  ?

Ceux qui connoissent la Nature, & qui ont de Dieu une idée raisonnable, peuvent-ils comprendre que la matiere, & les choses créées n’ayent que six mille ans 9  ? Que Dieu ait differé pendant toute l’Eternité ses Ouvrages, & n’ait usé que d’hier de sa puissance Créatrice ? Seroit-ce parce qu’il ne l’auroit pas pû, ou parce qu’il ne l’auroit pas voulu ? Mais s’il ne l’a pas pû dans un tems, il ne l’a pas pû dans l’autre : c’est donc parce qu’il ne l’a pas voulu : mais comme il n’y a point de succession dans Dieu 10  ; si l’on admet qu’il ait voulu quelque chose une fois, il l’a voulu toujours, & dès le commencement 11 .

Il ne faut donc pas compter les années du monde : le nombre des grains de sable de la Mer ne leur est pas plus comparable qu’un instant 12 .

Cependant tous les Historiens nous parlent d’un premier Pere : ils nous font voir la Nature humaine naissante. N’est-il pas naturel de penser, qu’Adam fût sauvé d’un malheur commun, comme Noé le fut du Deluge ; & que ces grands Evenemens ont été frequens sur la terre, depuis la Création du Monde 13 .

J’ai été bien aise de te donner ces idées generales, avant de répondre plus particulierement à ta Lettre sur la diminution des Peuples arrivée depuis dix-sept à dix-huit siecles : je te ferai voir dans une Lettre suivante, qu’independemment des causes physiques, il y en a de morales, qui ont produit cet effet.

A Paris le 8. de la Lune de Chahban 1718.




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1 Le Nouveau Mercure avait publié le 1 er janvier 1719 (p. 138 -139) le projet d’une « Histoire de la Terre ancienne et moderne », relayé par le Journal des savants . Montesquieu y proposait de répertorier tous les phénomènes, naturels ou dus à l’homme, qui depuis l’Antiquité avaient affecté la surface de la Terre (OC, t. 8, p. 183-184). L’académie de Bordeaux s’y était intéressée, comme le montrent des notes de l’abbé Bellet transmises à Montesquieu (« Changemens arrivés sur la surface de la terre ou de la mer depuis l’autre siècle », OC, t. 17, p. 241-253).

2 Cf. Lettre 126 (« & moi j’aperçus hier au soir une tache dans le Soleil […] »).

3 L’idée fontenellienne de ces « révolutions du globe », laïcisation du thème du Déluge, ne serait hérétique que si elle présentait l’histoire de la Terre comme incompatible avec la chronologie biblique. Mais, alors que Fontenelle projetait ces « révolutions » dans un passé lointain, ce que lui reprochera Buffon, Montesquieu évoque le phénomène au présent, comme on le trouve dans les écrits quasiment contemporains de Boulainvilliers, que Montesquieu pouvait connaître (Jean Ehrard, L’Idée de nature en France dans la première moitié du xviii e siècle , Paris, Albin Michel, 1994 [1963], p. 202). Peut-être faut-il y voir aussi l’influence des travaux contemporains de l’Académie des sciences, notamment de Réaumur, sur les fossiles, ou de ceux de l’académie de Bordeaux : voir notamment la Résomption [par Montesquieu] de la dissertation de M. de Sarrau sur les coquillages de Sainte-Croix-du-Mont (1718 ; OC, t. 8, p. 172-173) : « Il n’y a rien de plus fort que les raisons que vous allegués en faveur de votre opinion, et vous vous gardés bien de faire comme ceux qui, au lieu d’envisager dans le deluge la colere de Dieu sur les hommes, s’en servent seulement pour expliquer ces sortes d’effets. » La formulation est ambiguë à souhait. Sur l’imaginaire des cosmogonies diluviennes héritées du xvii e siècle, notamment la Telluris historia sacra de Thomas Burnet (Catalogue , nº 1415), et A New Theory of the Earth de William Whiston (1708), voir Susana Seguin, Science et religion dans la pensée française du xviii e siècle : le mythe du Déluge universel , Paris, Champion, 2001.

4 Dans sa Dissertation sur l’origine des maladies épidémiques, et principalement sur l’origine de la peste , Montpellier, Jean Martel, 1721, Jean Astruc consacre le chapitre x à « La grande Peste de 1348 », qui atteint toute l’Asie, l’Afrique, la Sicile, puis l’Europe, frappe certains lieux plusieurs fois (par exemple Montpellier) et ne prend fin qu’en 1385. Astruc cite, d’après Mézeray et sans l’affirmer pour son propre compte, l’idée que cette peste « fut produite par une vapeur de feu horriblement puante, qui sortant de la Terre consuma, & dévora plus de deux cents lieües de Païs, jusqu’aux Arbres & aux Pierres » (p. 44 ). Il répète au chapitre xxii que la peste peut tuer les fruits et les arbres (p. 116). Montesquieu possédait un autre Traité de la peste , celui d’Isaac Quatroux (Paris, E. Couterot, 1671 ; Catalogue , nº 1182). Voir Pensées , nº 419. On ne sait comment la peste se propage (certains contestent même qu’elle soit contagieuse) : voir Jean Ehrard, « Opinions médicales en France au xviii e siècle : la peste et l’idée de contagion », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, nº 12, 1957/1, p. 46-59. La peste avait éclaté à Marseille en juillet 1720, tuant près de la moitié de la population ; Montesquieu devait en relever les progrès (Spicilège , nº 316, d’août 1721), tandis que l’académie de Bordeaux mettait au concours en 1721 la question de la contagion. Plusieurs ouvrages sur la peste de Marseille se trouvaient à La Brède : n os 1142, 1163, 1169, mais ils sont sans doute trop tardifs pour être mis en relation avec cette lettre. Voir Jean-Pierre Poussou, « La peste de Marseille de 1720 » et C. Volpilhac-Auger, « Les livres de l’année 1721 : l’année terrible », Cahiers Saint-Simon n o 45, 2017, « Au temps des Lettres persanes  : les Lumières avant les Lumières ? », respectivement p. 47-66 et p. 17-28.

5 Sur l’histoire de la propagation de la syphilis, voir ci-dessus Lettre 102, note 6.

6 Exalter , terme de chimie : « Elever, augmenter, redoubler la vertu d’un minéral, etc. » ( Académie, 1718). Ce serait donc un poison plus actif.

7 Montesquieu avait dans sa bibliothèque le Nouveau Système concernant la génération, les maladies vénériennes et le mercure de Charles Denys de Launay (Paris, 1698 ; Catalogue , nº 1139).

8 Celle de Noé (Genèse, VII).

9 Selon la Vulgate, le monde aurait été créé quatre mille ans avant Jésus-Christ (en 4004 selon James Usher, Annales Veteris Testamenti, 1650) ; cette opinion, la seule reconnue par l’Église, se heurtait néanmoins à la chronologie de la version des Septante, qui supposait douze cents ans de plus, et qui de ce fait se conciliait mieux avec l’histoire des Chinois ou des Égyptiens (voir Textes repris dans les Pensées , Ms 2519). Ces difficultés ne sont pas nouvelles, mais c’est seulement à partir de 1725, avec l’ Abrégé de chronologie de Newton (Catalogue , nº 2697) publié au tome VII de l’ Histoire des juifs d’Humphrey Prideaux, et les répliques et travaux de Fréret, que la question chronologique deviendra en France une question érudite de première importance, voire une arme de guerre philosophique contre la Bible. Comme le montre la suite de la lettre, la question est métaphysique avant d’être historique.

10 Descartes affirme que « Dieu n’est point sujet à changer, & […] il agit toujours de même sorte » (Principes de la philosophie , II e partie, § 37).

11 L’Espion turc évoque des livres anciens « où il est dit, que le monde existe depuis tant de millions d’années, peu s’en faut que je ne devienne Pythagoricien, que je ne croye que le monde est éternel. Et où en seroit l’absurdité ? Dieu a la même puissance infinie de toute éternité, la même sagesse, & la même bonté, qu’il a euë depuis cinq ou six mille ans. Qui a dû donc l’empêcher d’exercer plûtôt ses divins attributs ? Quelle raison a-t-il pû avoir pour tirer si tard cette glorieuse fabrique du sein du néant ? » (Marana, t. III, Lettre V, p. 27). « J’ai eu des conversations sur ce sujet avec divers Rabins & Docteurs Chrétiens […] Ils croient que la matiére premiere est plus ancienne qu’Adam de cinq jours, & prennent chacun de ces jours pour l’espace de vingt-quatre heures […] Ils ne considérent point que selon leur Bible il y avoit lumiere & ténébres, & par consequent jour & nuit, avant que le Soleil fût créé. […] Cependant il est dit dans un autre endroit de leur Bible, qu’à Dieu un jour est mille ans, & que les mille ans font un jour . » (ibid., Lettre XXVI, p. 106). Son frère évoque « certains livres, qu’on ne trouve que chez les Brachmanes », qui « contiennent une histoire du monde, qui a selon eux plus de trente millions d’ans. Ils divisent le tems de sa durée en quatre âges, dont ils disent que trois sont déja passez, & une bonne partie du quatriéme. […] Il ne seroit donc pas dificile d’expliquer l’histoire de Moïse par les livres des Brachmanes, & de concilier les six jours de l’un avec les quatre âges des autres, puisqu’un jour peut être un million d’ans, aussi bien que mille par rapport à la Divinité ». (ibid. , Lettre XXVI, p. 107-108).

12 Rapprochement à résonance biblique : « Qui a comté le sable de la mer, les goutes de la pluie & les jours de la durée du monde ? » (Ecclésiastique, I, 2), ou dérivant des adunata traditionnels, grecs ou latins. Le sujet intéresse Montesquieu (sur « la grande antiquité du monde » dont lui a parlé Dortous de Mairan, voir Spicilège , nº 345) ; mais surtout la proposition est hardie, comme le montre la lettre de Benoît de Maillet à l’abbé Le Mascrier du 26 novembre 1736 : « Mr de Montesquieu a beau avoir renoncé à son opinion de l’eternité du globe de la terre pour etre admis dans une academie honnorable : il n’en est resté pas moins persuadé que les années de l’existance de notre globe n’en étoient pas plus mesurables que le nombre des grains de sable qu’on rencontroit sur les bords de ces mers et dans les vastes plaines qui en sont couvertes, et dont il est parsemé en tant d’endroits. Peut etre Telliamed pense t’il comme ces grands hommes sur la religion chrétienne » (Miguel Benítez, La Face cachée des Lumières. Recherches sur les manuscrits philosophiques clandestins à l’âge classique , Paris-Oxford, Universitas, 1996, p. 233). La disparition de cet alinéa dans la dernière version des Cahiers de corrections confirme l’affirmation initiale de Maillet : celui-ci a donc dû connaître intimement Montesquieu, comme le supposait M. Benítez (ibid., p. 246) ; mais surtout elle semble bien révéler que l’élection de Montesquieu à l’Académie française s’est accompagnée de la promesse, finalement tenue, de corrections. Le passage n’en figure pas moins dans l’édition de 1758 (voir la variante 6). Il est très peu probable que les libraires ou Secondat aient conservé de leur propre chef une proposition aussi litigieuse, sur laquelle la note attirait même l’attention ; et s’ils préféraient ignorer une correction de Montesquieu, il leur suffisait de laisser le texte en l’état. Il faut donc supposer que Montesquieu a laissé des indications, aujourd’hui perdues (ou orales ?), en ce sens.

13 Voir plus haut la note 3.