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VAR1 C, Œ58 qu’un grand

VAR2 a cinquantieme

VAR3 a centieme

VAR3 b, c, Œ58 cinquantième

VAR4 Œ58 formoient de

VAR5 C, Œ58 peuplée : pour

VAR6 C, Œ58 Ces

VAR7 C, Œ58 que des délabremens

VAR8 B aussi

VAR9 C, Œ58 sous les Carthaginois & les Romains.

VAR10 C, Œ58 dixième

VAR11 C, Œ58 dans les anciens temps.

Lettres Persanes

LETTRE CVIII.

Rhedi à Usbek.
A Paris.

Pendant le séjour que je fais en Europe, je lis les Historiens anciens & modernes : je compare tous les tems : j’ai du plaisir à les voir passer, pour ainsi dire, devant moi ; & j’arrête sur tout mon esprit à ces grands changemens, qui ont rendu les âges si differens des âges, & la terre si peu semblable à elle-même 1 .

Tu n’as peut-être pas fait attention à une chose, qui cause tous les jours ma surprise. Comment le monde est-il si peu peuplé en comparaison de ce qu’il étoit autrefois 2  ? Comment la Nature a-t-elle pû perdre cette prodigieuse fecondité des premiers tems ? Seroit-elle déja dans sa vieillesse, & tomberoit-elle de langueur ?

J’ai resté plus d’un an en Italie, où je n’ai vû que le débris de cette ancienne Italie si fameuse autrefois. Quoique tout le monde habite les Villes, elles sont entierement desertes & dépeuplées : il semble qu’elles ne subsistent encore, que pour marquer le lieu, où étoient ces Citez puissantes, dont l’Histoire a tant parlé 3 .

Il y a des gens qui prétendent que la seule Ville de Rome contenoit autrefois plus de Peuple, que le plus grand Royaume de l’Europe n’en a aujourd’hui : il y a eu tel Citoyen Romain, qui avoit dix, & même vint mille esclaves ; sans compter ceux qui travailloient dans les maisons de campagne 4  : & comme on y comptoit quatre ou cinq cens mille Citoyens, on ne peut fixer le nombre de ses habitans, sans que l’imagination ne se revolte.

Il y avoit autrefois dans la Sicile de puissans Royaumes, & des Peuples nombreux, qui en ont disparu depuis : cette Isle n’a plus rien de considerable, que ses Volcans 5 .

La Grece est si deserte, qu’elle ne contient pas la centieme partie de ses anciens Habitans 6 .

L’Espagne autrefois si remplie, ne fait voir aujourd’hui que des campagnes inhabitées 7  : & la France n’est rien en comparaison de cette ancienne Gaule, dont parle César.

Les Pays du Nord sont fort degarnis 8  ; & il s’en faut bien que les Peuples y soient comme autrefois obligez de se partager, & d’envoyer dehors comme des essains 9 , des Colonies, & des Nations entieres, chercher de nouvelles demeures 10 .

La Pologne, & la Turquie en Europe, n’ont presque plus de Peuples 11 .

On ne sçauroit trouver dans l’Amerique la deux-centieme partie des hommes, qui y formoient autrefois de si grands Empires 12 .

L’Asie n’est gueres en meilleur état. Cette Asie Mineure, qui contenoit tant de puissantes Monarchies, & un nombre si prodigieux de grandes Villes, n’en a plus que deux ou trois. Quant à la grande Asie ; celle qui est soumise au Turc, n’est pas plus pleine : & pour celle, qui est sous la domination de nos Rois ; si on la compare à l’état florissant, où elle étoit autrefois ; on verra qu’elle n’a qu’une très-petite partie des Habitans, qui y étoient sans nombre du tems des Xerxès, & des Darius 13 .

Quant aux petits Etats, qui sont autour de ces grands Empires ; ils sont réellement deserts : tels sont les Royaumes d’Irimette 14 , de Circassie, & de Guriel. Tous ces Princes avec de vastes Etats, comptent à peine cinquante mille Sujets 15 .

L’Egypte 16 n’a pas moins manqué, que les autres Pays.

Enfin je parcours la terre, & je n’y trouve que délabrement  : je crois la voir sortir des ravages de la peste, & de la famine.

L’Afrique a toujours été si inconnuë, qu’on ne peut en parler si précisément, que des autres parties du Monde : mais à ne faire attention qu’aux Côtes de la Mediterranée, connuës de tout tems 17  ; on voit qu’elle a extrémement déchu de ce qu’elle étoit, lorsqu’elle étoit Province Romaine . Aujourd’hui ses Princes sont si foibles, que ce sont les plus petites Puissances du Monde 18 .

Après un calcul aussi exact qu’il peut l’être dans ces sortes de choses, j’ai trouvé qu’il y a à peine sur la terre la cinquantieme partie des hommes, qui y étoient du tems de Cesar . Ce qu’il y a d’étonnant, c’est qu’elle se depeuple tous les jours : & si cela continuë, dans dix siecles elle ne sera qu’un desert.

Voilà, mon cher Usbek, la plus terrible Catastrophe qui soit jamais arrivée dans le monde : mais à peine s’en est-on apperçu, parce qu’elle est arrivée insensiblement : & dans le cours d’un grand nombre de Siecles 19  : ce qui marque un vice interieur ; un venin secret & caché ; une maladie de langueur, qui afflige la Nature humaine 20 .

A Venise le 10. de la Lune de Rhegeb 1718.




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1 Ces dix lettres constituaient manifestement à l’origine une dissertation académique (voir la variante 1 de la Lettre 114 et la variante 4 de la Lettre 117) ; mais elles rejoignent une ligne de force des Lettres persanes , la question de la corruption ou de la dégration : voir Gianni Iotti, « Figures de l’entropie dans les Lettres persanes », dans Les Lettres persanes en leur temps, Philip Stewart dir., Paris, Classiques Garnier, 2013, p. 123-135 ; pour l’importance de cette notion dans l’œuvre de Montesquieu, voir Céline Spector, « Corruption », Dictionnaire Montesquieu .

2 Une des sources du mythe de la dépopulation se trouve dans les calculs qu’Isaac Vossius a présentés dans son De antiquae Romae et aliarum quarundam urbium magnitudine , dans Variarum observationum liber , Londres, Robert Scott, 1685, dont Pierre Bayle fournit un compte rendu détaillé dans les Nouvelles de la République des Lettres en janvier 1685, jugeant excessives les estimations de Vossius (art. XI, p. 95-106 ; Catalogue , nº 2568) ; voir Pensées , n os 234 et 1747. David Hume montrera, dans son essai « Of the populousness of ancient nations » de 1751, que les calculs de Vossius étaient exagérés et les conclusions de Montesquieu incertaines. Les calculs récents établissent une croissance de la population française de 21,5 millions en 1690 à 23,8 millions en 1730 (Histoire de la population française , Jacques Dupâquier dir., Paris, PUF, 1988, t. II, p. 65) ; l’Europe passe dans le même temps de 120 à 174 millions d’habitants, avec un taux moyen annuel de croissance de 4% ; Montesquieu, comme la plupart de ses contemporains, n’en est pas moins obsédé par l’idée que le monde s’épuise : voir L’Esprit des lois, XXIII, 18-21. Cependant, à la date des Lettres persanes , l’appréciation est loin d’être erronée : la décennie 1710-1720 constitue pour la France une période de stagnation (Histoire de la population française, t. II, p. 452).

3 Sur la désertification de l’Italie, voir Romains, XVII, l. 56-90.

4 Chiffres fournis par Athénée (VI, 272d), dont le texte est reproduit par le « Recueil Desmolets » du Spicilège , nº 116 (comme à la Lettre 106).

5 Même idée dans les Pensées (n o 177), mais alors Montesquieu n’envisage guère que l’aspect politique.

6 Sur la prospérité ancienne de la Grèce, voir L’Esprit des lois, XXI, 7 (« Il faut que je parle de cet empire de la Mer qu’eut Athenes. »).

7 Voir Lettre 75.

8 Sur les changements arrivés dans les pays du nord, voir Pensées, nº 806.

9 Selon l’ Académie (1718), la forme « essain » est vieillie.

10 Voir Romains, XVI (variantes aux lignes 169-170, correspondant à une addition de 1748). La richesse en hommes des pays du Nord était un topos depuis l’époque des grandes migrations : voir notamment Jornandès, cité dans L’Esprit des lois , XVII, 5 (« Le Goth Jornandez a appellé le Nord de l’Europe la fabrique du genre-humain »).

11 La Pologne n’est mentionnée ailleurs dans les Lettres persanes qu’à la Lettre 130. Sur la place de ce pays dans la pensée de Montesquieu, voir Jean Ehrard, « Montesquieu et la Pologne » ( Le Siècle de Rousseau et sa postérité, Izabella Zatorska et Andrzej Siemek dir., Varsovie, Uniwersytet Warszawski, Instytut Romanistyki, 1998, p. 35-46) et Nadezda Plavinskaia, « Pologne », Dictionnaire Montesquieu . Quant à la « Turquie en Europe », comme il est question plus haut de la Grèce, il s’agit du nord des Balkans (Albanie, Roumanie, Bulgarie) que la Turquie conserve après les traités de Karlowitz (1699) et Passarowitz (1718), ainsi que le sud de l’Ukraine.

12 Leitmotiv de tous les dénonciateurs de la colonisation espagnole et portugaise, d’après l’ouvrage de Las Casas, Relación de las Indias (1542). Dans L’Esprit des lois, Montesquieu insistera sur la fertilité du pays, qui « fait qu’il y a tant de Nations Sauvages en Amérique » (XVIII, 9).

13 Les relations de voyageurs (Lucas, Chardin) sont scandées par leur description de grandes villes désertées et ruinées, en Perse comme en Turquie (voir Lettre 18). Chardin est plus précis : « Mais il n’y a pas assez de peuple par tout pour en chercher [de l’eau] & pour en puiser suffisamment, ainsi le manque de peuple de la Perse ne vient pas précisément de sa stérilité, mais c’est le manque de peuple qui fait qu’elle est stérile ; de la même manière que la plûpart des Païs de l’Empire Ottoman, qui quoi qu’ils soient d’eux-mêmes, & par leur nature, les meilleurs & les plus beaux païs de la terre, vous les voyez néanmoins secs comme des landes, faute de peuple » (t. IV, p. 11). La décadence de la Perse après la conquête musulmane, notamment en raison de la disparition du système d’irrigation, est un topos qui réapparaîtra dans L’Esprit des lois , XVIII, 7 (voir Pierre Briant, « Montesquieu et ses sources : Alexandre, l’empire perse, les Guèbres et l’irrigation (De l’esprit des lois X. 13-14 ; XVIII.7) », Oxford, Voltaire Foundation, SVEC , 2007:06, p. 243-262).

14 Voir Lettre 27, note 2.

15 Chardin, qui évoque au tome I les régions de Guriel, d’Imirette et de Circassie (p. 250, 254 et 118) comme des pays peu civilisés, ne dit rien du nombre de leurs habitants.

16 Voir Pensées, nº 243 (« l’Egipte le plus beau royaume de l’univers par sa situation sa fertilite le nombre des habitans »), et Spicilège , n os 79 et 125 (toujours le « Recueil Desmolets »).

17 À propos de l’Afrique, L’Esprit des lois (XXI, 10) dira néanmoins que l’intérieur en était bien connu dans l’Antiquité, et les côtes presque ignorées, alors qu’à l’époque moderne, c’est l’inverse. Cf. Lettre 114 .

18 Voir Lettre 42.

19 Vision pessimiste de l’histoire ? Alors que le temps des empires orientaux est immobile ou cyclique, et que le sérail s’effondrera brutalement, mais après maint avertissement, cette décadence sournoise paraît inscrite au cœur de l’espèce humaine et la condamner fatalement. On retrouvera une partie de cette analyse et même son vocabulaire médical (« langueur », « vice intérieur », « maladie insensible », « mal presque incurable ») dans L’Esprit des lois (XXIII, 28), où s’y ajoute l’influence d’un « mauvais gouvernement ». Mais, dans les lettres suivantes, en recherchant les facteurs de dépopulation et en montrant qu’ils sont essentiellement d’origine humaine, donc susceptibles de correction, Usbek s’oppose en fait à cette vue fataliste. De même, Montesquieu examinera les raisons politiques, techniques, sociologiques de la décadence des Romains, pour dépasser en les englobant les explications purement psychologiques que proposaient les historiens contemporains.

20 Comme dans la lettre suivante, où elle est employée deux fois, l’expression est synonyme de « genre humain » ; voir Lettre 59, note 6.