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Lettres Persanes

LETTRE CV.

Usbek à *.*.*.

Il y a une espece de Livres que nous ne connoissons point en Perse, & qui me paroissent ici fort à la mode : ce sont les Journaux 1 . La paresse se sent flattée en les lisant : on est ravi de pouvoir parcourir trente Volumes en un quart d’heure 2 .

Dans la plûpart des Livres, l’Auteur n’a pas fait les complimens ordinaires, que les Lecteurs sont aux abois : il les fait entrer à demi-morts dans une matiere noyée au milieu d’une mer de paroles. Celui-ci veut s’immortaliser par un in Douze  : celui-là par un in Quarto  : un autre qui a de plus belles inclinations, vise à l’ in Folio  : il faut donc qu’il étende son sujet à proportion 3  ; ce qu’il fait sans pitié ; comptant pour rien la peine du pauvre Lecteur, qui se tue à reduire ce que l’Auteur a pris tant de peine à amplifier.

Je ne sçais *.*.*. quel merite il y a à faire de pareils Ouvrages : j’en ferois bien autant, si je voulois ruiner ma santé, & un Libraire.

Le grand tort qu’ont les Journalistes, c’est qu’ils ne parlent que des Livres nouveaux ; comme si la Verité étoit jamais nouvelle 4 . Il me semble que jusques à ce qu’un homme ait lu tous les Livres anciens, il n’a aucune raison de leur preferer les nouveaux.

Mais lorsqu’ils s’imposent la Loi de ne parler que des Ouvrages encore tous chauds de la forge ; ils s’en imposent une autre, qui est d’être très-ennuyeux. Ils n’ont garde de critiquer les Livres, dont ils font les extraits, quelque raison qu’ils en ayent : & en effet quel est l’homme assez hardi, pour vouloir se faire dix ou douze ennemis tous les mois 5  ?

La plûpart des Auteurs ressemblent aux Poëtes, qui souffriront une volée de coups de bâton sans se plaindre : mais qui, peu jaloux de leurs épaules, le sont si fort de leurs Ouvrages, qu’ils ne sçauroient soutenir la moindre Critique : il faut donc bien se donner de garde de les attaquer par un endroit si sensible : & les Journalistes le sçavent bien : ils font donc tout le contraire : ils commencent par louër la matiere qui est traitée ; premiere fadeur : de là ils passent aux loüanges de l’Auteur ; loüanges forcées : car ils ont affaire à des gens, qui sont encore en haleine 6 , tout prêts à se faire faire raison, & à foudroyer à coups de plume un temeraire Journaliste.

De Paris le 5. de la Lune de Zilcadé 1718.




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1 Le Dictionnaire des journau x (Jean Sgard dir., Oxford, Voltaire Foundation, 1991 ; nouvelle édition, IHRIM-ISH, Lyon) compte vingt-quatre revues littéraires en 1700, quarante-huit en 1725 (t. II, p. 1133). Sur les journaux qui figuraient dans la bibliothèque de La Brède, voir Catalogue , p. 472 ; mais beaucoup sont postérieurs aux Lettres persanes .

2 Le principe de la plupart de ces journaux est de donner des comptes rendus en fournissant des extraits substantiels des ouvrages, très rapidement après leur publication (voir la suite de la lettre).

3 Rica s’était plaint dans la Lettre 64 d’un livre « si gros, qu’il sembloit contenir la Science Universelle ».

4 Ce conservatisme intellectuel affiché va de pair avec l’image d’une Perse immuable, contrastant avec une Europe soumise aux changements, comme le montrait déjà la question de la mode (Lettre 96).

5 Le plus respectable et le plus officiel d’entre eux, le Journal des savants , observait une sage prudence et un souci d’objectivité depuis sa réorganisation par Bignon en 1701 : une bonne partie des rédacteurs étaient d’ailleurs des censeurs. Diderot dira encore en 1755 que les périodiques, qui ne sont destinés qu’« à la satisfaction momentanée de la curiosité de quelques oisifs », sont « peu lus des gens de lettres » ( Encyclopédie, « Encyclopédie (Philosophie ) », t. V, p. 645v).

6 « En exercice, en habitude de travailler, de courir, etc. » ( Académie , 1718).