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VAR1 C, Œ58 même distingué

VAR2 Œ58 plus

VAR3 C, Œ58 doivent chercher

VAR4 Œ58 un

VAR5 C, Œ58 vainquirent tant de fois, & les subjuguèrent

VAR6 a si l on ne se voit réduit |à moins de se voir réduits|

VAR6 b, c, Œ58 à moins de se voir réduits

VAR7 C, Œ58 suit

VAR8 Œ58 mis

VAR9 a, b l’est

VAR10 a quoiqu’il ait de quoy vivre jusqu’au jour du jugement, travaille

VAR11 C, Œ58 absolument

VAR12 C, Œ58 un des plus misérables

VAR13 C, Œ58 pût

VAR14 C Il me seroit aisé d’entrer dans un long detail [ ajout de b et de c :] & de te

VAR14 Œ58 Il seroit aisé d’entrer dans un long detail & de te

VAR15 C on verroit finir cette circulation de richesses, & cette progression de revenus, […] autres : chaque [ a, b : ] particulier ne recevroit sa subsistance que de sa terre et n’en retireroit que ce qu’il luy faut precisement pour [ c, Œ58 :] chaque particulier vivroit de sa terre, & n’en retireroit que ce qu’il lui faut précisément pour

VAR16 a qu’une partie des revenus d’un État

VAR16 b pas la centieme partie quelquefois la vingtieme partie des revenus d’un État

VAR16 c, Œ58 pas quelquefois la vingtième partie des revenus d’un état

VAR17 C, Œ58 vingtième

VAR18 Œ58 couleur

VAR19 C, Œ58 on doit

Lettres Persanes

LETTRE CIII.

Usbek à Rhedi.
A Venise.

Ou tu ne penses pas ce que tu dis ; ou bien tu fais mieux que tu ne penses. Tu as quitté ta Patrie pour t’instruire, & tu meprises toute instruction : tu viens pour te former dans un païs, où l’on cultive les beaux Arts ; & tu les regardes comme pernicieux. Te le dirai-je, Rhedi ? Je suis plus d’accord avec toi, que tu ne l’ès avec toi-même.

As-tu bien reflêchi à l’état barbare & malheureux, où nous entraineroit la perte des Arts 1  ? Il n’est pas necessaire de se l’imaginer, on peut le voir. Il y a encore des peuples sur la terre, chez lesquels un singe passablement instruit pourroit vivre avec honneur 2  : il s’y trouveroit à peu près à la portée des autres habitans : on ne lui trouveroit point l’esprit singulier, ni le caractere bisarre : il passeroit tout comme un autre ; & seroit distingué même par sa gentillesse.

Tu dis que les fondateurs des Empires ont presque tous ignoré les Arts. Je ne te nie pas que des Peuples barbares n’ayent pu comme des torrens impetueux, se repandre sur la terre, & couvrir de leurs Armées feroces les Royaumes les mieux policez : mais prens y garde, ils ont appris les Arts, ou les ont fait exercer aux Peuples vaincus ; sans cela leur puissance auroit passé comme le bruit du tonnerre, & des tempêtes 3 .

Tu crains, dis-tu, que l’on n’invente quelque maniere de destruction plus cruelle que celle qui est en usage. Non ; si une si fatale invention venoit à se découvrir ; elle seroit bien-tôt prohibée par le droit des gens 4  ; & le consentement unanime des Nations enseveliroit cette decouverte : il n’est point de l’interêt des Princes de faire des Conquêtes par de pareilles voyes : ils cherchent des Sujets, & non pas des terres 5 .

Tu te plains de l’invention de la poudre, & des bombes : tu trouves étrange qu’il n’y ait plus de place imprenable : c’est-à-dire que tu trouves étrange que les guerres soient aujourd’hui terminées plûtôt qu’elles ne l’étoient autrefois.

Tu dois avoir remarqué en lisant les Histoires, que depuis l’invention de la poudre, les batailles sont beaucoup moins sanglantes qu’elles ne l’étoient, parce qu’il n’y a presque plus de mêlée.

Et quand il se seroit trouvé quelque cas particulier, où un Art auroit été prejudiciable ; doit-on pour cela le rejetter ? Penses-tu, Rhedi, que la Religion que notre St. Prophete a apportée du Ciel, soit pernicieuse, parce qu’elle servira quelque jour à confondre les perfides Chrétiens ?

Tu crois que les Arts amollissent les Peuples 6 , & par là sont cause de la chute des Empires. Tu parles de la ruine de celui des Anciens Perses, qui fut l’effet de leur mollesse : mais il s’en faut bien que cet exemple décide ; puisque les Grecs, qui les subjuguerent , cultivoient les Arts avec infiniment plus de soin qu’eux.

Quand on dit que les Arts rendent les hommes effeminez ; on ne parle pas du moins des gens, qui s’y appliquent ; puisqu’ils ne sont jamais dans l’oisiveté, qui de tous les vices est celui, qui amolit le plus le courage.

Il n’est donc question que de ceux qui en jouïssent : mais comme dans un Païs policé, ceux qui jouïssent des commoditez d’un Art, sont obligez d’en cultiver un autre ; à moins que de se voir reduits à une pauvreté honteuse : il s’ensuit que l’oisiveté & la mollesse sont incompatibles avec les Arts 7 .

Paris est peut-être la ville du monde la plus sensuelle, & où l’on rafine le plus sur les plaisirs : mais c’est peut-être celle où l’on mene une vie plus dure. Pour qu’un homme vive delicieusement ; il faut que cent autres travaillent sans relâche 8 . Une femme s’est mise dans la tête 9 qu’elle devoit paroître à une assemblée avec une certaine parure ; il faut que dès ce moment cinquante Artisans ne dorment plus, & n’ayent plus le loisir de boire & de manger : elle commande, & elle est obéïe plus promptement que ne seroit notre Monarque, parce que l’interêt est le plus grand Monarque de la terre 10 .

Cette ardeur pour le travail : cette passion de s’enrichir passe de condition en condition, depuis les Artisans jusques aux Grands : personne n’aime à être plus pauvre que celui qu’il vient de voir immediatement au dessous de lui. Vous voyez à Paris un homme, qui a de quoi vivre jusqu’au jour du jugement, qui travaille sans cesse, & court risque d’accourcir ses jours, pour amasser, dit-il, de quoi vivre.

Le même Esprit gagne la Nation : on n’y voit que travail, & qu’industrie : où est donc ce Peuple effeminé, dont tu parles tant ?

Je suppose, Rhedi, qu’on ne souffrît dans un Royaume que les Arts, qui sont absolument necessaires à la culture des terres, qui sont pourtant en grand nombre ; & qu’on en bannît tous ceux, qui ne servent qu’à la volupté, ou à la fantaisie 11  : je le soutiens, cet Etat seroit le plus miserable , qu’il y eût au monde.

Quand les Habitans auroient assez de courage pour se passer de tant de choses, qu’ils doivent à leurs besoins ; le Peuple deperiroit tous les jours ; & l’Etat deviendroit si foible, qu’il n’y auroit si petite Puissance, qui ne fût en état de le conquerir.

Je pourrois entrer ici dans un long détail, & te faire voir que les revenus des particuliers cesseroient presque absolument, & par conséquent ceux du Prince : il n’y auroit presque plus de relation de facultez entre les Citoyens : cette circulation de richesses, & cette propagation de revenus, qui vient de la dependance où sont les Arts les uns des autres, cesseroit absolument : chacun ne tireroit du revenu que de sa terre, & n’en tireroit précisément que ce qu’il lui faut, pour ne pas mourir de faim : mais comme ce n’est pas la centieme partie du revenu d’un Royaume  ; il faudroit que le nombre des Habitans diminuât à proportion, & qu’il n’en restât que la centieme partie.

Fais bien attention jusques où vont les revenus de l’industrie. Un fonds ne produit annuellement à son Maître que la vintieme partie de sa valeur : mais avec une pistole de couleurs , un Peintre fera un tableau, qui lui en vaudra cinquante. On en peut dire de même des Orfevres, des Ouvriers en laine, en soye, & de toutes sortes d’Artisans 12 .

De tout ceci il faut conclure, Rhedi, que pour qu’un Prince soit puissant, il faut que ses Sujets vivent dans les delices : il faut qu’il travaille à leur procurer toutes sortes de superfluitez, avec autant d’attention, que les necessitez de la vie 13 .

A Paris le 14 de la Lune de Chalval. 1717.




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1 Par opposition à l’expression beaux arts dans le paragraphe précédent, ce mot, conformément à son usage habituel, comprend aussi les techniques ou sciences appliquées. Sur les nuances de la position de Montesquieu en la matière, voir Céline Spector, « Arts », Dictionnaire Montesquieu .

2 Emploi original d’une allégorie fréquente dans les fables et dans l’iconographie où un singe écrivant n’est pas rare : voir par exemple « Le lion, le renard et le rat » de Houdar de La Motte (Fables , 1719, p. 170 ) ou le singe savant dans l’« Histoire de l’envieux et de l’envié » des Les Mille et Une Nuits (1703).

3 Sur la supériorité technique des Romains ou la manière dont ils surmontent leur infériorité, voir Romains , II, l. 69-80.

4 Voir L’Esprit des lois, I, 3 : « Considérés comme habitans d’une si grande Planette, qu’il est nécessaire qu’il y ait différens Peuples, ils ont des Loix dans le rapport que ces Peuples ont entr’eux ; & c’est le Droit des Gens. » Le droit des gens est donc ce que nous appelons le droit international public (voir aussi L’Esprit des lois, X, 2 et XVIII, 12 et 26). Cependant le « consentement unanime des nations » sur lequel ce droit se fonderait n’implique pas forcément des conventions ou des traités internationaux, mais seulement l’adhésion aux principes universels de la droite raison. En ce sens le droit des gens relève du droit naturel, et c’est bien ainsi que l’entendent aux xvii e et xviii e siècles les théoriciens du droit, Pufenforf, Barbeyrac ou Burlamaqui : voir Robert Derathé, Jean-Jacques Rousseau et la science politique de son temps (2 e éd., Paris, Vrin, 1970), p. 391-393, et Lettre 91.

5 L’argument utilitariste et populationniste l’emporte ici sur les raisons d’ordre juridique et moral.

6 Allusion à l’idée traditionnelle selon laquelle le luxe aurait contribué à la chute de l’Empire romain.

7 Ce sont justement des caractères que Chardin attribue aux Persans : « Ils sont galants, gentils, polis, bien élevez. Leur pente est grande & naturelle à la volupté, au luxe, à la dépense, à la prodigalité, & c’est ce qui fait qu’ils n’entendent ni l’ œconomie, ni le commerce. En un mot, ils apportent au monde des talens naturels aussi bons qu’aucun autre peuple ; mais il n’y en a gueres qui pervertissent ces talens autant qu’ils le font. » (t. IV, p. 99) « Les Persans étant aussi luxurieux, & aussi prodigues, qu’ils le sont, on n’aura pas de peine à croire qu’ils sont aussi fort paresseux  ; car ce sont choses qui vont ensemble. Ils haïssent le travail , & c’est une des causes les plus ordinaires de leur pauvreté. » (t. IV, p. 102).

8 L’idée que le luxe fait vivre les pauvres se trouve dans la Fable des abeilles, de Mandeville : le vers 12 du poème (« Tandis que le luxe donnoit du travail à un million de pauvres gens […] ») est commenté longuement dans les remarques qui l’accompagnent (remarque L). La première édition du texte composite qu’on appelle The Fable of the Bees paraît en 1714 (au poème déjà publié en 1705 s’ajoutent alors vingt « Remarques » et les « Recherches sur l’origine de la vertu morale ») ; en 1723, Mandeville donnera une nouvelle édition, avec de nouvelles remarques et d’autres écrits (selon Frederick Benjamin Kaye, dans son édition critique, Oxford, Clarendon Press, 1924, la Fable n’est guère connue en France avant cette date, et Montesquieu a déjà formé ses idées sur le luxe quand il lit Mandeville ; voir Pensées , nº 1553). Les arguments pro (le luxe développe la richesse et la puissance) et contra (le luxe amollit et corrompt les mœurs) étaient clairement énoncés au xvii e siècle : Fleury et Fénelon répondent précisément aux premiers, notamment à l’idée que le luxe fournit du travail aux pauvres : voir Les Aventures de Télémaque, livre XVII. À l’occasion de la Querelle des Anciens et des Modernes, toute une polémique sur le goût et le développement des arts (aux deux sens du terme) est apparue, qui se prolonge tout au long du siècle suivant. La querelle sur le luxe ne se développe vraiment en France qu’après la publication de l’ Essai politique sur le commerce de Melon (1734 ; plusieurs rééditions, dès 1735  ; édition augmentée, 1736), qui reprend les arguments de Mandeville, et la défense de Melon par Voltaire dans Le Mondain (1736). Si le luxe (on remarquera que le mot n’apparaît jamais dans les Lettres persanes ) est ici la condition de la vitalité sociale, dans L’Esprit des lois Montesquieu en fera un trait distinctif des monarchies : voir Pierre Rétat, « Luxe », Dictionnaire Montesquieu .

9 On ne sait s’il faut attribuer à Montesquieu ou au prote l’archaïsme de l’accord. « Avec les verbes réflexifs, la norme du français moderne est d’accorder le participe avec le réflexif accusatif mais non avec le datif […] Persiste cependant l’usage de l’ancien français qui accordait toujours le participe avec le sujet, quelle que fût la fonction du réflexif. On trouve ainsi des participes accordés malgré un réflexif datif » (Nathalie Fournier, Grammaire du français classique , Paris, Belin, 1998, § 454-455) ; parmi les exemples donnés : « Les maudites femmes s’étaient proposées de tenter toutes sortes de moyens […] » (La Fontaine, Psyché, livre I er, 1669).

10 « L’intérêt gouverne le monde » est un proverbe, sans doute d’origine italienne, bien attesté à la fin du xvii e siècle, particulièrement en Angleterre (par exemple J. M. [John Mapletoft] éd., Selected Proverbs […] chiefly moral, Londres, 1707, p. 40). Voir J. A. W. Gunn, « L’intérêt ne ment jamais : une maxime politique du xvii e siècle » (1968), traduction française dans Christian Lazzeri et Dominique Reynié, Politiques de l’intérêt, Besançon, Presses universitaires franc-comtoises, 1998, p. 193-207.

11 C’est ce que propose Fénelon, par la bouche de Mentor au livre X des Aventures de Télémaque : le luxe en est banni ; « Tous les artisans qui seraient employés à ces arts pernicieux serviront ou aux arts nécessaires qui sont en petit nombre, ou au commerce, ou à l’agriculture » (Fénelon, Œuvres, Jacques Le Brun éd., Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. II, 1997, p. 161).

12 En quelques lignes est ébauchée une théorie de la valeur ajoutée : voir L’Esprit des lois, VII, 4 et XXI, 6.

13 À partir de la Lettre 132 apparaîtra le système de Law, fondé sur le commerce prospère de la Compagnie des Indes, grande pourvoyeuse d’épices, de soieries et de porcelaines.