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VAR1 C, Œ58 de l’Europe

VAR2 Œ58 places imprenables

VAR3 C qu’importoit-il

VAR4 C, Œ58 en fait

VAR5 Œ58 5

Lettres Persanes

LETTRE CII.

Rhedi à Usbek.
A Paris.

Tu m’as beaucoup parlé dans une de tes Lettres des Sciences, & des Arts cultivez en Occident : tu me vas regarder comme un barbare : mais je ne sçais si l’utilité, que l’on en retire, dedommage les hommes du mauvais usage, que l’on en fait tous les jours.

J’ai ouï dire que la seule invention des bombes 1 avoit ôté la liberté à tous les Peuples d’Europe . Les Princes ne pouvant plus confier la garde des places aux Bourgeois, qui à la premiere bombe se seroient rendus ; ont eu un pretexte pour entretenir de gros corps de troupes reglées, avec lesquelles ils ont dans la suite opprimé leurs Sujets.

Tu sçais que depuis l’invention de la poudre, il n’y a plus de place imprenable  : c’est-à-dire, Usbek, qu’il n’y a plus d’Asile sur la terre contre l’injustice, & la violence 2 .

Je tremble toujours qu’on ne parvienne à la fin à decouvrir quelque secret, qui fournisse une voye plus abregée pour faire perir les hommes, détruire les Peuples, & les Nations entieres.

Tu as lu les Historiens ; fais y bien attention, presque toutes les Monarchies n’ont été fondées que sur l’ignorance des Arts, & n’ont été détruites, que parce qu’on les a trop cultivez 3 . L’ancien Empire de Perse peut nous en fournir un exemple domestique 4 .

Il n’y a pas long-tems que je suis en Europe : mais j’ai ouï parler à des gens sensez des ravages de la Chimie ; il semble que ce soit un quatrieme fleau, qui ruine les hommes, & les détruit en détail, mais continuellement 5  ; tandis que la guerre, la peste, la famine, les detruisent en gros ; mais par intervalles.

Que nous a servi l’invention de la Boussole, & la decouverte de tant de Peuples, qu’à nous communiquer leurs maladies 6 , plûtôt que leurs richesses ? L’or & l’argent avoient été établis par une convention generale, pour être le prix de toutes les marchandises, & un gage de leur valeur, par la raison que ces metaux étoient rares, & inutiles à tout autre usage : que nous importoit-il donc qu’ils devinssent plus communs ? Et que pour marquer la valeur d’une denrée, nous eussions deux ou trois signes au lieu d’un 7  ? Cela n’en étoit que plus incommode.

Mais d’un autre côté cette invention a été bien pernicieuse aux païs, qui ont été découverts. Les Nations entieres ont été détruites : & les hommes, qui ont échappé à la mort, ont été reduits à une servitude si rude 8 , que le recit en a fait fremir les Musulmans.

Heureuse l’ignorance des enfans de Mahomet ! aimable simplicité si cherie de notre Saint Prophete, vous me rappellez toujours la naïveté des anciens tems, & la tranquillité, qui regnoit dans le cœur de nos premiers peres !

De Venise le 2 . de la Lune de Rhamazan. 1717.




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1 Ce seraient les canonniers des Pays-Bas qui auraient inventé la bombe ; elle a été introduite en France en 1634.

2 Voir, à l’inverse, Pensées, nº 1265, où Montesquieu mettra en doute l’effet de la supériorité technique des Européens sur les peuples d’Amérique.

3 « Presque toutes les nations du monde roulent dans ce cercle : d’abord elles sont barbares, elles conquierent et elles deviennent des nations policées, cette police les aggrandit et elles deviennent des nations polies ; la politesse les affoiblit, elles sont conquises et redeviennent barbares, temoins les Grecs et les Romains. » (Pensées, nº 1917).

4 La lettre suivante montrera que la cause en est la conquête d’Alexandre.

5 Un médecin chimique « se sert de remedes violents, tirez des mineraux avec le feu » (Furetière, 1690, « Médecin »). On oppose à cette thérapie jugée dangereuse la médecine méthodique héritée de Galien, usant de remèdes doux et naturels.

6 Allusion en particulier à la syphilis que des marins de l’expédition de Christophe Colomb auraient contractée en Amérique et propagée en Europe. « La grande communication des peuples à repandu, et repand tous les jours des maladies destructrices. » (Pensées , nº 1813 ; cf. n o 1606, sur les ravages de la syphilis en Espagne) « Nous avons aussi apporté aux Caraibes le mal de Siam. ¶Je crois que nous leur avons aussi apporté la petite verole. […] Avec les richesses de touts les climats, nous avons les maladies de touts les climats. » (Pensées , nº 86).

7 Ces « signes » (unités) monétaires rappellent l’inflation produite par l’importation massive d’or du Nouveau Monde en Espagne, et souligne le fait que la multiplication des étalons entraîne un accroissement des incertitudes et des variations sur la valeur des monnaies. La dévaluation pratiquée intentionnellement par les Anglais et les Hollandais sera analysée par Montesquieu en ces termes car « […] par de nouvelles fictions ils multiplierent tellement les signes des denrées que l’or et l’argent ne firent plus cet office qu’en partie et en devinrent beaucoup moins pretieux. » (Considérations sur les richesses de l’Espagne , § 3, les six derniers mots étant finalement biffés ; OC, t. 8, p. 616). Chaque fois que la quantité d’argent double, il devient de moitié moins précieux : « Cependant l’argent ne laissa pas de doubler bientôt en Europe ce qui parut en ce que le prix de tout ce qui s’acheta fut environ du double. […] Si l’on suit la chose de doublement en doublement on trouvera aisément la progression de la misère de l’Espagne. » (ibid., § 2, p. 615-616). L’or et l’argent n’ont pas seulement un prix de rareté, mais aussi un prix de production et un prix de marché qui varient suivant le lieu et le temps. La monnaie française passe, à la fin du xvii e siècle et au début du xviii e, par de terribles crises. La stabilisation monétaire, en France comme ailleurs, ne se réalisera qu’en 1726. Les Considérations sur les richesses de l’Espagne (1726-1727) évoquent souvent les marchandises « de fiction » ; le sujet sera repris au chapitre xvi des Réflexions sur la monarchie universelle (1734), puis dans L’Esprit des lois , XXI, 18 (22). Voir aussi Daniel Dessert, Argent, pouvoir et société au Grand siècle , Paris, Fayard, 1984.

8 La dénonciation de la colonisation espagnole, d’après les écrits de Bartolomé de Las Casas, trouve le plus large écho au xviii e siècle. Voir Lettre 117, Pensées , nº 1268 : « […] je ne saurois soutenir la lecture de ces histoires teintes de sang » (passage qui aurait fait partie du Traité des devoirs [1725]), et bien sûr L’Esprit des lois , X, 4.