Montesquieu bibliothèque & éditions

Éditions fictions poesies lettres persanes LETTRE CI

Variantes réduire la fenêtre

VAR1 C, Œ58 c’étoit

VAR2 a, b qui s’étoit revolté et qui lui disputoit la couronne, voulut

VAR2 c, Œ58 ayant vaincu & fait prisonnier un prince qui lui disputoit la couronne, voulut

VAR3 Œ58 loi

Lettres Persanes

LETTRE CI.

Au meme.

Tous les Peuples d’Europe ne sont pas également soumis à leurs Princes : par exemple, l’humeur impatiente des Anglois ne laisse gueres à leur Roi le tems d’apesantir son autorité : la soumission, & l’obéïssance sont les vertus, dont ils se piquent le moins. Ils disent là-dessus des choses bien extraordinaires. Selon eux il n’y a qu’un lien, qui puisse attacher les hommes, qui est celui de la gratitude : un mari, une femme, un pere, & un fils, ne sont liez entr’eux que par l’amour, qu’ils se portent, ou par les bienfaits qu’ils se procurent : & ces motifs divers de reconnoissance, sont l’origine de tous les Royaumes, & de toutes les Societez 1 .

Mais si un Prince bien loin de faire vivre ses Sujets heureux, veut les accabler, & les détruire ; le fondement de l’obéïssance cesse ; rien ne les lie, rien ne les attache à lui ; & ils rentrent dans leur liberté naturelle 2 . Ils soutiennent que tout pouvoir sans bornes ne sçauroit être legitime, parce qu’il n’a jamais pû avoir d’origine legitime. Car nous ne pouvons pas, disent-ils, donner à un autre plus de pouvoir sur nous, que nous n’en avons nous-mêmes : or nous n’avons pas sur nous-mêmes un pouvoir sans bornes 3  : par exemple, nous ne pouvons pas nous ôter la vie : personne n’a donc, concluent-ils, sur la terre, un tel pouvoir.

Le Crime de Leze-Majesté, n’est autre chose, selon eux, que le crime que le plus foible commet contre le plus fort, en lui desobéïssant 4 , de quelque maniere qu’il lui desobéïsse. Aussi le Peuple d’Angleterre, qui se trouva le plus fort contre un de leurs Rois, declara-t-il que c’est un crime de Leze-Majesté à un Prince de faire la guerre à ses Sujets 5 . Ils ont donc grande raison quand ils disent que le Précepte de leur Alcoran, qui ordonne de se soumettre aux Puissances 6 , n’est pas bien difficile à suivre, puisqu’il leur est impossible de ne le pas observer ; d’autant que ce n’est pas au plus vertueux, qu’on les oblige de se soumettre, mais à celui qui est le plus fort.

Les Anglois disent qu’un de leurs Rois, qui avoit vaincu & pris prisonnier un Prince, qui s’étoit revolté, & lui disputoit la Couronne ; ayant voulu lui reprocher son infidelité & sa perfidie : Il n’y a qu’un moment, dit le Prince infortuné, qu’il vient d’être decidé lequel de nous deux est le traitre 7 .

Un Usurpateur declare rebelles tous ceux qui n’ont point opprimé la Patrie comme lui : & croyant qu’il n’y a pas de Loix là où il ne voit point de Juges ; il fait reverer comme des Arrêts du Ciel, les caprices du hazard, & de la fortune.

A Paris le 20. de la Lune de Rebiab 2 . 1717.




Annotations réduire la fenêtre detacher la fenêtre

1 L’idée remonte en fait à Cicéron, selon lequel les rapports entre le mari et la femme, et les enfants de leur union, sont la base de la cité et l’origine de l’État ( De officiis , I re partie, §XVII, 54). Dans le Traité du gouvernement civil (1690), Locke mettait l’accent sur les devoirs de gratitude et de reconnaissance que les enfants, devenus autonomes, doivent à leurs parents plutôt que sur un lien naturel de vassalité et de dépendance.

2 Ce passage est marqué par le souvenir des deux révolutions d’Angleterre, celle de Cromwell en 1648 et celle de Guillaume d’Orange en 1688. Selon les Orangistes, Jacques II n’ayant pas respecté les clauses du contrat, le peuple anglais ne l’a plus considéré comme le détenteur de la souveraineté ; redevenu libre, il l’a investie en Guillaume d’Orange.

3 La question du suicide est examinée dans la Lettre 74 ; elle repose justement sur l’idée qu’on peut disposer de soi-même.

4 Le vocabulaire employé, renvoyant à un « droit du plus fort » sans légitimité, suffit à disqualifier le raisonnement. Voir les Pensées , nº 1252, « Du gouvernement d’Angleterre », qui met sur le même plan la résistance des sujets au prince et la violence faite aux sujets par le prince.

5 C’est comme traître et ennemi de son propre peuple que fut jugé et exécuté, en janvier 1649, Charles I er d’Angleterre. Voir l’ Histoire des guerres civiles d’Angleterre de Clarendon dont la traduction figure à La Brède (La Haye, 1704-1709, 6 volumes, Catalogue , nº 3198), mais que Montesquieu semble avoir lu seulement en 1723 (OC, t. 18, lettre 51, du 22 octobre 1723).

6 C’est aussi la leçon qui se dégage de certains passages de l’Évangile (I Pierre, II, 13-18 ; Epître aux Romains, XIII, 1).

7 On ne sait la source de l’anecdote. Il s’agit sans doute du prince Édouard, fils de Henri VI, s’adressant au roi Édouard IV après la bataille de Tewkesbury, le 4 mai 1471 (dans la pièce de Shakespeare, Henry VI, III e partie, V, 5, le prince qualifie le roi de traître, mais il n’y a aucune chance que Montesquieu l’ait alors connue). Rapin de Thoyras dit seulement : « Le jeune Prince ayant été présenté au Roi, parût devant lui avec un visage assuré, sans se ravaler par des soumissions indignes de sa naissance. Edoüard en fut surpris, & plus encore, quand, aprés lui avoir demandé qui l’avoit rendu si hardi que de venir ainsi en armes dans son Royaume, le Prince lui répondit qu’il étoit venu à dessein de recouvrer son propre héritage qui lui étoit injustement enlevé. » Le roi donne alors le signal de l’assassiner (Histoire d’Angleterre , La Haye, 1727, t. IV, p. 231). À propos de Tarquin, voir Romains , I.