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VAR1 B [Lettre absente ; voir Lettre 11 ]

Lettres Persanes

LETTRE X .

Mirza 1 à son Ami Usbek.
A Erzeron.

Tu étois le seul, qui pût me dedommager de l’absence de Rica ; & il n’y avoit que Rica, qui pût me consoler de la tienne. Tu nous manques, Usbek ; tu étois l’ame de notre societé : qu’il faut de violence pour rompre les engagemens, que le cœur & l’esprit ont formés !

Nous disputons ici beaucoup ; nos disputes roulent ordinairement sur la Morale 2 . Hier on mit en question, si les hommes étoient heureux par les plaisirs, & les satisfactions des Sens ; ou par la pratique de la vertu 3  ? Je t’ai souvent ouï dire que les hommes étoient nés pour être vertueux ; & que la justice est une qualité, qui leur est aussi propre que l’existence 4 . Explique-moi, je te prie, ce que tu veux dire.

J’ai parlé à des Mollaks 5 , qui me desesperent avec leurs passages de l’Alcoran 6 car je ne leur parle pas comme vrai croyant 7  ; mais comme homme, comme citoyen, comme pere de famille 8 . Adieu.

D’Ispahan le dernier de la Lune de Saphar 1711.




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1 D’après Chardin, Mirza est un titre qui signifie « Fils de Prince », « afin de distinguer les personnes Royales d’avec le reste du monde » (t. IV, p. 123). Ce personnage, qui n’enverra pas d’autre lettre, en recevra quatre d’Usbek, dont une consacrée à la tolérance (Lettre 83).

2 S’agit-il de discussions comme il s’en pratiquait à l’académie de Bordeaux ? Celle-ci s’intéressait surtout aux sciences, mais n’excluait pas les questions philosophiques et morales, comme le prouve la lecture du Traité des devoirs en 1725 (OC, t. 8, p. 429-439).

3 Cette formulation pourrait laisser entendre qu’il s’agit d’opposer rigorisme et hédonisme, épicurisme et stoïcisme. La réponse ne serait pas donnée d’avance, car depuis Gassendi et Fénelon, Épicure est loin d’être considéré comme un jouisseur (voir Jean Ehrard, L’Idée de nature en France dans la première moitié du xviii e siècle , Paris, Albin Michel, 1994 [1963], p. 548), et l’on verra bientôt (Lettre 31, note 6), que le stoïcisme n’a pas toujours la faveur de Montesquieu. Et surtout, même les théologiens reconnaissent que la recherche du plaisir peut être innocente (voir encore J. Ehrard, à propos de Malebranche, dont on sait l’influence sur Montesquieu), ce qui contredit le moralisme augustinien selon lequel la souffrance est le seul moyen pour le pécheur d’accéder au bonheur. Mais, comme les Lettres 11à 14 le confirmeront, la question est moins théologique que morale : on recherche le bonheur des hommes, non les plans de Dieu. L’apologue des Troglodytes montrera que vertu et plaisirs ne sont pas radicalement incompatibles, sauf quand la « satisfaction des sens » est confondue avec un intérêt égoïste et immédiat.

4 Analogie avec l’ Essai touchant les lois naturelles et la distinction du juste et de l’injuste, dont l’attribution à Montesquieu n’est plus soutenue (voir OC, t. 9, p. 595-607) ? L’idée est banale ; peut-être vaut-il mieux chercher du côté de Cicéron (« nos ad iustitiam esse natos, neque opinione sed natura constitutum esse ius  », « nous sommes nés pour la justice, et le droit est fondé, non pas sur l’opinion, mais sur la nature », De legibus , I, 10), que Montesquieu connaissait bien. On peut aussi penser à Shaftesbury, An Inquiry concerning Virtue, or Merit (1699, tome II des Characteristicks, Catalogue , nº 696) : la thèse essentielle, que le xviii e siècle répétera à l’envi, en est que bonheur et vertu sont inséparables, ce qui réduit considérablement l’importance du péché originel. Voir Robert Mauzi, L’Idée du bonheur au xviii e siècle , Paris, Albin Michel, 1994, p. 580-634.

5 Graphie sans doute due à la confusion du h et du k  ; on trouve aussi Mollag (Marana), Moulla (Jean Thévenot, Relation d’un voyage fait au Levant , Paris, Thomas Joly, 1664), Mollah et Moullah (Tavernier), ou encore Molla  : « On appelle ainsi les Prêtres & Docteurs Mahometans » (Chardin, t. VIII, p. 11) « Les Prêtres, ou Ministres de la Religion , s’appellent communément Molla, qui signifie affermir, & aussi conduire, diriger, & décider » (Chardin, t. X, p. 79 ) ; ailleurs il glose le mot comme docteur (de la loi) (t. III, p. 241 ; t. VII, p. 112).

6 D’Herbelot emploie cette graphie tout en reconnaissant que la première syllabe n’est qu’un article (« Alcoran »). C’est la plus généralement répandue au xviii e siècle (Voltaire, dans l’ Essai sur les mœurs, 1756, chap. vii, parlera de « notre vicieux usage » qui confond l’article et le nom).

7 Expression caractéristique des musulmans pour se qualifier eux-mêmes, notamment dans leurs prières.

8 Les auteurs stoïciens distinguent trois types de devoirs : envers Dieu, envers soi-même, envers les hommes. La succession, parmi ces derniers, des devoirs de père, de citoyen, d’homme, peut avoir été empruntée au De officiis de Cicéron, où sont classés les différents types de société selon leur étendue : humanité, patrie, famille (I, XVII, 53). Montesquieu y reviendra dans le Traité des devoirs (1725). Dans les Pensées , il ordonne les trois types de devoirs (« Si je scavois une chose utille a ma nation qui fut ruineuse a une autre je ne la proposerois pas a mon prince parce que je suis un home avant d’estre francois ou bien parce que je suis necessairement home et que je ne suis francois que par hazart », nº 350 ; vers 1732), en une formule qu’il développera ultérieurement (n o 741). L’argument vaut aussi contre Hobbes : voir ibid. , nº 1266 (pensées « qui n’ont pu entrer dans le Traité des devoirs ») : « S’ils etablissent les societés c’est par un principe de justice[.] ils l’avoient donc. ».