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VAR1 B [Lettre remplacée par la] Lettre 6

Lettres Persanes

LETTRE I 1 .

Usbek à son Ami Rustan 2 .
A Ispahan 3 .

Nous n’avons séjourné qu’un jour à Com 4  : lorsque nous eûmes fait nos dévotions sur le tombeau de la Vierge, qui a mis au monde douze Prophetes 5 , nous nous remîmes en chemin 6  ; & hier vint-cinquiéme jour de notre depart d’Ispahan, nous arrivâmes à Tauris 7 .

Rica 8 & moi sommes peut-être les premiers parmi les Persans, que l’envie de sçavoir ait fait sortir de leur Pays ; & qui ayent renoncé aux douceurs d’une vie tranquille, pour aller chercher laborieusement la Sagesse 9 .

Nous sommes nés dans un Royaume florissant ; mais nous n’avons pas cru que ses bornes fussent celles de nos connoissances ; & que la lumiere Orientale dût seule nous éclairer 10 .

Mande-moi ce que l’on dit de notre Voyage ; ne me flatte point ; je ne compte pas sur un grand nombre d’Approbateurs : adresse ta Lettre à Erzeron, où je séjournerai quelque tems. Adieu, mon cher Rustan, sois assûré qu’en quelque lieu du monde où je sois, tu as un ami fidelle.

De Tauris le 15. de la Lune de Saphar 1711 11 .




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1 L’absence de cette lettre dans l’édition B modifie quelque peu la manière dont est présenté le personnage d’Usbek.

2 « Usbek » n’est pas connu comme nom propre, mais évoque le peuple des Ouzbeks. Rustan est un nom courant : c’est celui d’un prince géorgien dont le mausolée se trouve à Com (Chardin, t. I, p. 202 ; t. II, p. 149), d’un seigneur qui se félicite devant Chardin de sortir sans dommage de chez le roi de Perse, Rustan-Can (t. VI, p. 19-20) – ou encore d’un commissaire des guerres, Rustan-Bec, qui donna à Chardin des lettres de recommandation pour la cour de Perse (t. III, p. 6).

3 La capitale de la Perse est longuement décrite par Chardin, qui y consacre tout son tome VIII .

4 Qum ou Quom, ville sainte des chiites, à huit jours de marche d’Ispahan, décrite par Chardin (qui écrit Com : t. III, p. 44 et suiv.).

5 Confusion entre Fatmé (Fatéméh, Fatime) fille de Mahomet, dont descendent les douze califes successeurs de Mahomet, et Fatmé fille de Mousa Cazem (Mûsâ al-Kâzim), septième de ces califes, dont le tombeau se trouvait dans la grande mosquée de Com où elles étaient honorées toutes deux ; Chardin (t. III, p. 51) reproduit les termes de la prière, où apparaissent la dénomination de vierge, ensuite désignée comme mère, et le chiffre douze. En s’appuyant sur ce texte, Bayle (Dictionnaire historique et critique , 1697, « Fatime », rem. B, t. I, 2 e partie, p. 1132 ; Catalogue , nº 2453) qui signale la confusion entre les deux Fatime, rapprochait déjà la fille de Mahomet et la Vierge Marie.

6 Les pèlerinages faisaient partie d’une dévotion mariale devenue débordante au xvii e siècle, notamment après 1638, quand Louis XIII prit la Vierge comme protectrice du royaume pendant la grossesse d’Anne d’Autriche (ce qui pouvait lui donner un sens politique). Pascal s’en était moqué dans les Provinciales (Lettre IX ; Catalogue , nº 233 : Cologne, 1669) ; en témoignent par exemple les Élévations et prières à la Sainte Vierge pour tous les jours du mois de l’abbé Sébastien Briguet (Paris, 1707). Voir aussi Spicilège , n os 14 et 17 (« recueil Desmolets »), sur une imposante bibliothèque qui n’est « composée que de livres qui soutiennent l’immaculée conception » et sur la « devote salutation des membres de la Vierge ».

7 Tabriz. Selon Tavernier, dont Usbek suit à l’envers l’itinéraire, « de Tauris à Ispahan on compte d’ordinaire vingt-quatre jours de marche de Caravane » (Les Six Voyages […] en Turquie, en Perse et aux Indes , 1713, livre I, chap. V, t. I, p. 78 ; Catalogue , nº 2762).

8 C’est le nom du dix-septième des vingt-cinq « gouvernements » ou provinces de Turquie indiqués par Moreri (Catalogue , n o 2504 : Grand Dictionnaire historique , Paris, Jean-Baptiste Coignard, 1704 ; « Turquie », 1704, t. V, p. 821 et 1718, t. V, p. 205 ), mais aussi, en latin, d’un voile que portaient les femmes pour les sacrifices (voir Pauline Kra, « The Name Rica and the Veil in Montesquieu’s “Lettres persanes” », Studi francesi n o 124, 1998, p. 78-79). Mais le mot est peu répandu, et l’application à un personnage masculin reste problématique. Dans l’édition A (notre texte de base) le personnage est plus développé dès le début grâce aux Lettres 1, 5, 10 , 23 et 30, qui manquent dans l’édition B, où il n’apparaît qu’à la Lettre 21 .

9 Sur la réalité de ces motifs, voir Lettre 8. Selon Chardin, « les Persans n’aiment ni la Promenade, ni les Voyages. […] Pour ce qui est des Voyages, ceux de simple curiosité sont encore plus inconcevables aux Persans, que les Promenades. Ils ne connoissent point la volupté que nous ressentons à voir des Maniéres differentes des nôtres, et à ouïr un Langage qu’on n’entend point » (t. IV, p. 115-116) : il est impossible de traduire en persan l’expression « gentilshommes curieux de voyager […] sans un air d’absurdité qu’ont toutes les choses non pratiquées ou même inconnuës » (t. IV, p. 117). Voir Philip Stewart, « Les émigrés », dans Les Lettres persanes en leur temps, Philip Stewart dir., Paris, Classiques Garnier, 2013, p. 29-41.

10 L’expression « lumière orientale », renvoyant ici à l’islam, est peut-être suggérée par l’association traditionnelle du christianisme comme vérité provenant de l’Orient (ab Oriente lux ) ; il est sans aucun doute trop tôt pour qu’elle évoque la symbolique maçonnique.

11 Sur la datation et la chronologie des Lettres persanes , voir l’article de Robert Shackleton, « The Moslem Chronology of the Lettres persanes », French studies 8 (1954), p. 17-27 (repris dans R. Shackleton, Essays on Montesquieu and on the Enlightenment , Oxford, Voltaire Foundation, 1988, p. 73-83). Voir La chronologie musulmane des Lettres persanes et Tableau chronologique des lettres.