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Montesquieu

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Pour une « histoire véritable » des Lettres persanes

Plan

L'écriture : de la rédaction à l'édition

Genèse

Où et quand les Lettres persanes sont-elles nées ? Selon une légende, propagée par Guasco, Montesquieu « obligé par son père de passer toute la journée « sur le Code, […] s’en trouvoit le soir si excédé que, pour s’amuser, il se mettoit à composer une lettre persane, et que cela couloit de sa plume sans étude 1  » ; l’ouvrage paru en 1721 remonterait donc aux années 1705-1708, qui le virent obtenir sa licence en droit à Bordeaux 2 . Mais l’abbé italien ne connut Montesquieu qu’à partir de 1739 ; de plus, il ne prétend répéter ce mot que pour justifier la hardiesse jugée excessive de certaines lettres : on hésite à s’y fier. Et la correspondance de Montesquieu, peu abondante pour cette époque, ne nous apprend rien de plus.

Comme les Lettres persanes ont pour cadre principal Paris, et qu’elles évoquent nombre d’événements qui datent de la fin du règne de Louis XIV et du début de la Régence, Paul Vernière avait supposé qu’elles furent réellement commencées lors des séjours de Montesquieu à Paris durant l’hiver 1716-1717 et le suivant 3  ; mais Montesquieu ne séjourne guère que quelques semaines à Paris en 1716-1717 4 . L’observation directe des mœurs parisiennes est vraisemblablement antérieure : elle doit plutôt remonter au long séjour parisien que Montesquieu, ou plutôt « Monsieur de Labrède », fit de 1709 (date probable) à 1713, pendant lequel il se consacra certes au droit, mais beaucoup moins qu’on ne l’a dit 5  : on ne s’étonnera pas que le Palais de justice n’apparaisse guère que dans deux lettres 6 . Durant cette période riche de découvertes, il multiplie les expériences et fréquente notamment le père Desmolets, oratorien jansénisant au cœur d’un réseau savant, et Nicolas Fréret, jeune érudit prometteur dont la curiosité est sans bornes ; chargé de dresser un dictionnaire sino-français, celui-ci présente Montesquieu à Arcadio Hoang, le premier Chinois semble-t-il qui ait résidé à Paris 7  ; c’est peut-être là, ainsi que le suggérait André Masson 8 , qu’il faut voir le choc initial dont sont nées les Lettres persanes.

Daniel Fabre a consacré un long développement à ce personnage, qu’il appelle « l’individu-monde », « miroir étonné d’un Occident qui lui paraît d’autant plus absurde qu’il l’attendait tout autre » 9 . Comme André Masson, il voit dans le Chinois dépouillant ses « trois robes à la mandarine » et sa « veste brodée d’or » le modèle du Persan tombé dans l’anonymat dès lors qu’il abandonne son habit persan 10 . D’autres indices, plus probants, nous mènent encore à Hoang. Comme le rapporte le Spicilège, le regard d’un étranger est le meilleur moyen de faire éclater les idées fausses :

J’ai oüi dire au sr Ouanges qu’etant arrivé nouvellement de la Chine il avoit laissé son chapeau dans l’eglise parce qu’on lui avoit dit a la Chine que les moeurs etoient si pures en Europe et qu’il y avoit une si grande charité qu’on n’y entendoit jamais parler de vols ny d’executions de justice et qu’il fut fort etonné d’entendre qu’on alloit pendre un assassin 11 .

En l’occurrence, ce que Montesquieu vise ici, ce sont les idées inculquées à l’étranger trop naïf, qui a cru sur parole les missionnaires jésuites, ceux-là même que Montesquieu refusera de croire, comme en témoigneront si souvent les Geographica puis L’Esprit des lois. Mais celui qui tient le miroir, celui par qui tout arrive, ne méritait-il pas d’être mis en scène ? Une autre des relations de Hoangh, l’érudit Étienne Fourmont, a noté ce trait caractéristique :

[…] ce qui le rendoit penssif, c’estoit de voir en ce pais un million de choses qu’il jugeoit bizarres et tres extraordinaires, il nous entretenoit souvent de ses surprises et il nous disoit tres nettement qu’il regretteroit toujours la Chine […] il ecrivoit une partie des choses qu’il croyoit, soit par habitude, soit parce qu’il eust dessein d’en composer des memoires s’il retournoit a la Chine. Quelquefois il y ajoutoit son jugement, s’il avait visité quelqu’un, si on luy avoit dit quelque nouvelle, s’il avoit esté a la campagne, il ne manquoit pas de le marquer, s’il avoit plu, tonné, gelé neigé surtout hors de saison il en faisoit sur le champ une note, cette education pourroit estre regardée comme une suite de l’education chinoise, mais elle estoit produite par la disposition particuliere de son esprit, aussy attentif aux plus petites choses qu’aux plus grandes […] 12

De même, Usbek écrit à Rhedi : « j’écris le soir ce que j’ai remarqué, ce que j’ai vû, ce que j’ai entendu dans la journée : tout m’interesse, tout m’étonne : je suis comme un enfant dont les organes encor tendres sont vivement frappez par les moindres objets 13 . » Alors que l’on a vu trop facilement dans cette curiosité insatiable et naïve une transposition d’ordre autobiographique, on gagnera sans aucun doute à identifier Montesquieu à celui qui observe l’observateur.

Pourquoi dès lors ne pas représenter un Chinois ? L’effet de vérité n’en aurait-il pas été plus fort ? Le souvenir de la personne de Hoangh, même auprès de ceux qui ne l’avaient jamais rencontré, aurait peut-être oblitéré la portée générale d’un ouvrage qui doit aussi beaucoup à une opposition politique, religieuse et morale entre l’Europe et les pays musulmans ; mieux valait un costume persan, peut-être inspiré par celui de l’ambassadeur Mehemet Reza Beg qui avait paradé à Paris et à Versailles en février 1715 14 .

Une autre impulsion pouvait venir d’un ouvrage à succès de Marana, L’Espion dans les cours des princes chrétiens, connu sous le titre de L’Espion turc, paru en 1717 15  : ainsi était donné le modèle d’une composition enchaînant des lettres à la fois autonomes et animées du même esprit. Mais comment est née l’idée d’un ensemble beaucoup plus structuré, notamment grâce à la chronologie épistolaire ? Comment se sont formés les « caractères » auxquels sont donnés les noms d’Usbek ou Roxane ? La genèse des Lettres persanes nous reste pour l’essentiel impénétrable.

Premières éditions

La tradition, toujours fondée par Guasco, veut que ce soit l’abbé Bottereau-Duval 16 , collaborateur et secrétaire de Montesquieu, connu de lui en tout cas au moins depuis la mort de son oncle, en 1716 17 , qui ait apporté ce manuscrit en Hollande pour le confier à un libraire – ce que confirme la correspondance ultérieure de Montesquieu puisqu’en 1725 Limiers, qui vit à Utrecht 18 , évoque ce voyage. La Hollande, le fait est assez connu, était particulièrement accueillante pour toutes les publications qui risquaient d’avoir maille à partir avec les autorités en France. Le nom de Pierre Marteau à Cologne, éditeur fantôme 19 , est utilisé pour dissimuler l’officine de Jacques (ou plutôt « Jaques ») Desbordes (1667 ? - 1718) à Amsterdam, dirigée par sa veuve Suzanne (« Susanne ») de Caux après sa mort 20 . Le subterfuge n’est fait pour tromper personne, sinon pour attirer l’attention, comme l’atteste le compte rendu des Lettres historiques publiées par Suzanne de Caux elle-même en mai 1721 : « Ce titre seul feroit soupçonner du mystère où il n’y en a point 21 . » L’ouvrage était anonyme, comme le seront d’ailleurs presque tous ceux que devait publier Montesquieu 22 . C’est cette édition, dite édition A des Lettres persanes, comportant cent cinquante lettres, qui est reproduite ici 23  : c’est sous cette forme que l’ouvrage connaît un immense succès, à l’échelle européenne, et qu’elle suscite critiques et imitations 24 . On verra plus loin d’autres raisons pour lesquelles cette édition nous a paru devoir être préférée à toutes les suivantes 25 .

Elle est bientôt suivie d’une autre, qui sort vers le mois d’octobre des mêmes presses, sous la même fausse adresse, et se dit « seconde édition » 26 . Cette édition « revuë, corrigée, diminuée et augmentée par l’auteur » (dite édition B 27 ), a longtemps été considérée comme énigmatique. Comme elle l’annonce elle-même, elle est sensiblement différente de la première : il y manque treize lettres qui avaient paru dans l’édition A (Lettre 1, 5, 10 28 , 15, 23, 30, 39-41, 45, 63, 68, 69) et en comporte en revanche trois nouvelles 29  : on n’a ainsi que cent quarante lettres (pour un nombre de pages quasi équivalent), dont l’ordre est aussi quelque peu différent – mais très peu : la première lettre correspond à la Lettre 6 de l’édition A 30 . On conçoit difficilement qu’il s’agisse d’une véritable révision du texte par l’auteur qui ultérieurement, dans ses propres notes, ne se réfère jamais qu’à l’édition A 31 . En tout état de cause, elle ne se caractérise par aucun changement notable dans la chronologie, la structure du roman ou la définition des personnages – jamais après 1721 Montesquieu ne devait d’ailleurs remettre profondément en cause son ouvrage. Selon une hypothèse émise par Antoine Adam 32 et développée par Edgar Mass 33 , l’édition B représenterait en fait, non une version corrigée du roman mais au contraire un état antérieur du texte, que Montesquieu aurait communiqué à l’éditeur pour satisfaire la demande du public. De fait, l’authenticité de cette édition n’est pas discutable 34  : deux des trois lettres nouvelles seront reprises dans les Cahiers de corrections, dont nous verrons qu’ils témoignent sans aucun doute possible du travail de Montesquieu. Mais pourquoi l’avoir « diminuée » ? Telle pratique, pour n’être pas sans exemple, est fort rare – et en général on explique assez facilement la disparition de tel ou tel passage ; mais ce qui est certainement le plus surprenant est que la nouvelle édition s’affiche comme telle. Et il resterait de toute manière à comprendre comment un manuscrit pour ainsi dire périmé a pu arriver chez Suzanne de Caux : pour n’avoir que cela à lui adresser, Montesquieu n’aurait-il gardé aucun double, aucun témoignage d’un travail qu’il envoyait en pays étranger ? Cette hypothèse n’explique donc pas véritablement les particularités de l’édition B 35 .

Une raison purement commerciale pourrait en fait être alléguée : en soulignant les différences (pourtant minces : trois lettres nouvelles seulement !), visibles dès l’abord, grâce au changement d’ordre des premières lettres, on a un nouvel argument de vente ; mais en insistant sur les suppressions, on n’ôte pas toute valeur à la première édition qui reste sur le marché, notamment grâce à Pierre Brunel, libraire d’Amsterdam lié à Suzanne de Caux qui lui a sans doute vendu son droit de copie 36 . En effet, vraisemblablement au cours de l’été, paraît une nouvelle édition des Lettres persanes, sous le nom et l’adresse de Pierre Brunel. S’il faut bien attribuer cette édition à ce dernier, deux libraires peuvent ainsi débiter, en toute concurrence légale, deux éditions différentes ; Suzanne de Caux la « seconde », Pierre Brunel la première.

En quoi consistent les différences ? Les lettres supprimées dans la seconde édition ont toutes trait, sauf une (la Lettre 30, sur l’aveugle des Quinze-Vingts), aux familiers d’Usbek (Lettres 1, 5, 10, 23) et à son sérail (39-41, 45, 63, 69) ; une partie de l’épaisseur psychologique du personnage disparaît ainsi, mais en fait rien d’essentiel ; quant à Rica, il n’apparaît pas avant la Lettre 17, les deux lettres qui font allusion à lui (Lettre 5 et Lettre 10) ayant disparu. Si l’on adopte l’hypothèse de l’antériorité du manuscrit sur lequel s’appuie l’édition B, Montesquieu aurait été tenté de donner finalement plus de consistance et d’humanité à son personnage principal, grâce à plusieurs allusions à ses amis d’Ispahan 37 . Mais l’hypothèse inverse est au moins aussi intéressante : la satire sociale – à laquelle la critique de l’époque a été principalement sensible 38 – n’est en rien diminuée entre A et B, bien au contraire ; l’aspect proprement romanesque n’étant considéré que comme anecdotique, il pouvait aisément être sacrifié, malgré l’intérêt intrinsèque de certaines de ces lettres 39 . Certes, celles qui évoquent la vie du sérail ont pu être inspirées par la lecture tardive d’une des sources principales des Lettres persanes, Chardin, dont Montesquieu achète seulement en octobre 1720 l’édition en 10 volumes de 1711 40 . Mais il y avait déjà puisé à pleines mains ; l’argument n’est donc pas décisif. Reste le jugement esthétique : c’est parce que l’édition A a pu sembler plus élégante, plus efficace, plus judicieuse à certains lecteurs modernes qu’elle témoignerait de l’état final du travail de Montesquieu. Mais l’argument est délicat, voire dangereux, d’abord parce qu’il relève précisément du goût, donc de la subjectivité 41  ; ensuite parce qu’il est infiniment plus difficile de reconstituer la genèse de la composition que celle de la rédaction d’un ouvrage, surtout en l’absence de tout document, mais aussi parce que de manière générale nous ne savons rien de la méthode de composition de Montesquieu en matière de fiction.

L’aspect matériel de cette édition apporte-t-il des éclaircissements ? L’édition A n’était pas typographiquement parfaite 42  ; mais l’édition B comporte des dizaines de coquilles – si l’on s’en tient à la définition de la coquille comme erreur sur un signe ou caractère, pris pour un autre ou interverti avec un autre 43  ; elle semble donc avoir été composée à la hâte, par un ouvrier qui ne maîtrisait pas forcément la langue française, ou peut-être moins habile que celui ou ceux qui avaient travaillé à la première 44 . Mais elle corrige aussi, ou se contente de ne pas reproduire, certaines aberrations de l’édition A (une lettre pour une autre, un mot pour un autre, voire plusieurs mots, donnant un sens plausible) qui pouvaient induire de véritables erreurs d’interprétation, et qui seront modifiées exactement de la même manière bien plus tard, dans les cahiers manuscrits de corrections puis dans l’édition de 1758 45 . Encore faudrait-il distinguer tome I et tome II, celui-ci comportant infiniment moins de corrections de ce genre que celui-là : six contre dix-neuf 46 . Si l’on ajoute que les trois lettres ajoutées sont placées à la fin du tome I et que les suppressions ne concernent toujours que le même volume, il semble bien que l’intervention de l’auteur soit patente, forte pour la première moitié, plus limitée ensuite. En cela, l’édition B est donc plus proche des intentions de l’auteur que l’édition A : aussi les variantes doivent-elles en être considérées avec attention. Aurait-elle reproduit un manuscrit plus lisible, plus net ? Il est plus vraisemblable qu’elle parte en fait de la première édition, sur laquelle le prote aurait procédé à des corrections, en s’appuyant pour l’essentiel sur les indications fournies par Montesquieu 47 , qui aurait ainsi amorcé une correction d’ensemble, sans avoir le temps ou le désir de la mener à bien pour le tome II ; celui-ci est donc resté presque dans le même état. La disposition typographique ainsi que la pagination des deux éditions présentent en effet, surtout au tome II (dans lequel, on l’a dit, on ne relève ni addition ni retranchement), d’étranges ressemblances, qui ne peuvent s’expliquer qu’ainsi 48 — même si quelques différences récurrentes sont induites par des usages particuliers, comme celui des guillemets au long dans l’édition B, absents de l’édition A 49 .

Si l’on compare cette fois les leçons qui différencient la seconde de la première édition, et que l’on ne peut considérer ni comme des coquilles ni comme des corrections, on remarque que, dans une écrasante proportion, il ne s’agit que de différences dues à une lecture trop rapide : « les minent depuis » au lieu de « les ruinent depuis » (Lettre 32), ou quelque peu négligente : « Un troisieme acte de Justice, c’est de », « Le quatrieme acte de Justice, qui doit être le plus frequent, c’est », « celle du bannissement établi », autant de phrases que l’on trouve dans l’édition A sous la forme : « Un troisieme acte de Justice, est », « Le quatrieme acte de Justice, qui doit être le plus frequent est », « [la peine] du bannissement établie » ; elles sont toutes empruntées à une page de la Lettre 92 ; les leçons de l’édition A n’étant pas corrigées par la suite en ce sens 50 , il est clair que de tels écarts sont dus à l’imprimeur – et on pourrait en multiplier les exemples. Seuls nous semblent véritablement relever de l’intention de l’auteur ceux que l’on observe dans la Lettre 7 (fin du troisième alinéa), la Lettre 11 (mais on a vu que cette lettre est composée différemment, et qu’elle a donc fait l’objet d’un traitement particulier), la Lettre 38 (première phrase du dernier alinéa) et la Lettre 137 (un mot : « cause morbifique » devenu « cause interne »). Changements fort limités, sur lesquels il nous paraît difficile de bâtir une théorie, et qui en tout état de cause ne permettent nullement d’établir qu’une édition est plus travaillée que l’autre ; le fait qu’aucun d’entre eux n’est ultérieurement substitué au texte de l’édition A ne les condamne pas : comme on le verra plus loin, Montesquieu introduit souvent des modifications soigneuses, pour les abandonner en cours de route. Il s’agit donc vraisemblablement de corrections « expérimentales », qui présentent aussi l’avantage de signaler au lecteur attentif que l’édition d’octobre n’est pas la copie conforme de la première.

Mais la nouveauté véritable de l’édition B est ailleurs, dans l’addition de trois lettres 51 fort bien venues, qui ont été soit composées pour l’occasion, soit récupérées alors qu’elles avaient été éliminées de l’édition A 52 . Elles sont d’ailleurs si réussies que Montesquieu a soin de les reprendre, trente ans plus tard, quand il prépare une nouvelle édition. Leur insertion se fait de la manière la plus simple, puisqu’elles portent les numéros 58 à 60, et viennent se placer à la fin du tome I ; sans accroche chronologique précise 53 , elles n’ont aucune raison d’être placées à un endroit plutôt qu’à un autre, sinon la commodité de l’imprimeur : relevant de la satire la plus virulente envers la Cour, mais aussi l’ensemble de la société contemporaine, dénoncée comme incapable de comprendre les grands hommes et aisément manipulable, elles sont dans le droit fil de ce qui avait fait le succès de l’édition de mai 1721, et pouvaient à juste titre passer pour une nouveauté digne d’intérêt – mais elles n’étaient que trois. Qu’importe : le lecteur qui ouvrait le tome I à la première lettre trouvait une attaque différente ; le tome II commençait avec la Lettre 62, identique à la Lettre 72, deuxième du tome II de l’édition précédente ; et aucun numéro de lettre ne correspondait d’une édition à l’autre : l’illusion était parfaite, à peu de frais.

Il semble donc bien que la seconde édition ne garde qu’un mystère relatif. Dictée par des impératifs commerciaux, renouvelée sans l’être, elle n’en offre pas moins trois lettres qui feront encore parler d’elles. Dans les bibliothèques, elle n’est actuellement ni plus ni moins rare que la première, et elle a servi en son temps à bien des lecteurs 54 . Mais on ne peut actuellement en dire plus.

Prolongements et ambiguïtés du succès

Les quelque trente années suivantes relèvent d’une histoire de la diffusion et de la réception des Lettres persanes, mais non d’une histoire du texte : comme le montre la bibliographie, les éditions qui se succèdent régulièrement exploitent le succès de l’œuvre 55 , sans que Montesquieu y soit pour rien. Il s’agit d’entreprises purement commerciales, sans intérêt philologique, comme il l’affirme lui-même dans la préface d’une nouvelle édition des Lettres persanes qu’il recopie dans les Pensées : « De touttes les éditions de ce livre, il n’y a que la premiere qui soit bonne, elle n’a point éprouvé la temerité des libraires 56 . » Dans le même passage 57 , il affirme nécessaire de corriger « en quelques endroits le stile de la premiere et quelques fautes qui s’etoient glissées dans l’impression. Ces fautes dans les éditions suivantes se sont multipliées sans nombre, parce que cet ouvrage fut abandonné par son autheur dés sa naissance ». L’étude bibliographique et philologique confirme cette déclaration : toutes les éditions repérables jusqu’en 1754 inclusivement comportent des pseudo-variantes ou « corruptèles » (reprises de fautes manifestes, voire de simples coquilles) qui leur retirent toute autorité, et attestent de la dégradation continue du texte 58 , ou qui au contraire montrent comment, à partir d’une édition, une correction vraisemblable est systématiquement reprise 59 .

À cette analyse relativement simple il faut apporter néanmoins des nuances et des précisions : l’édition A est allègrement contrefaite (à Rouen et probablement à Amsterdam et à Paris), toujours datée de 1721, alors que l’édition B « stagne » : aucune réimpression immédiate, aucune contrefaçon : les lecteurs se seraient-ils aperçus qu’elle était moins riche que la première ? Ou la modeste officine Desbordes, qui ne disposait du droit de copie que pour les Provinces-Unies, attirait-elle moins que la prestigieuse maison Brunel ? Toujours est-il que, le marché ayant été ainsi inondé, on observe un calme plat jusqu’en 1729-1730 ; c’est alors que réapparaissent « Pierre Marteau », avec une édition dérivant de A 60 , et la maison Desbordes, qui donne une « troisième édition », en fait simple réimpression de B 61 , « chez Jaques Desbordes », le fils de Suzanne de Caux, morte en 1727 62 . Sans doute l’effet de concurrence a-t-il joué entre les deux libraires, l’un et l’autre propriétaires d’un droit de copie, plutôt qu’une recrudescence d’intérêt de la part du public 63 . Sans doute aussi cette reprise de l’activité éditoriale n’a-t-elle pas été inconnue de Montesquieu, qui en 1734 confie à Jacques Desbordes les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence 64 . Toujours est-il que les deux éditions de 1730 sont copiées à de multiples reprises, avec des indications diverses : « quatrieme edition » en 1731, « derniere edition » en 1739, « nouvelle edition » (cette mention étant apparue dès 1729), etc., sans que jamais apparaisse la main de Montesquieu ; mais tout cela atteste à la fois le succès continu de l’ouvrage pendant plus de trente ans, et la nécessité d’afficher désormais quelque marque de nouveauté pour attirer l’acheteur : ainsi on trouve une « table des sommaires » à partir de l’édition de 1752 évoquée plus haut 65 .

Un élément majeur, resté inaperçu en son temps 66 , intervient en 1745 : la publication dans un éphémère périodique d’Amsterdam, Le Fantasque, de plusieurs « lettres persanes », par les soins de son rédacteur principal, Thémiseul de Saint-Hyacinthe 67 . Ces pages, auxquelles une suscription et une adresse permettent aisément de conférer le statut de « lettres persanes » même si certaines d’entre elles n’ont de « persan » que l’esprit critique, voire sarcastique, ont permis à Saint-Hyacinthe, alors qu’il était ruiné et à quelques mois de sa fin, d’alimenter un périodique pour lequel il avait aussi puisé dans l’œuvre de Mme de Lambert comme dans celle du marquis de Saint-Aulaire. Leur authenticité n’est pas discutable : il s’agit de textes que l’on a retrouvés depuis, partiellement ou intégralement, soit dans les Cahiers de corrections, soit dans les Pensées 68 . Saint-Hyacinthe et Montesquieu se connaissaient bien depuis l’époque du salon de Mme de Lambert, et ils étaient apparemment restés en relation, au moins jusqu’en 1731 69 . Mais ces lettres pourraient être bien antérieures : Montesquieu avait envoyé des « lettres persanes » à Mme de Lambert, sans doute vers 1724 70  ; suivant la suggestion (vraisemblable) d’Élisabeth Carayol, Roger Marchal rapporte que Thémiseul de Saint-Hyacinthe se serait emparé de plusieurs manuscrits à la mort de Mme de Lambert en 1733, parmi lesquels devait se trouver cet envoi 71 . Les événements relatés par certaines lettres (l’ambassade persane en France en 1715 et les troubles religieux en Allemagne de 1719-1720, qui secouent l’Europe au point qu’on peut croire une guerre proche) sont antérieurs à cette date ; l’hypothèse, sans pouvoir être prouvée, paraît en tout état de cause hautement probable, d’autant qu’en 1745, en pleine guerre de la Succession d’Autriche, les communications entre la France et la Hollande se font difficiles.

Montesquieu a-t-il autorisé cette publication ? Pour la même raison, on peut en douter. De plus, en 1745, il est très loin des Lettres persanes, puisque tout en publiant par ailleurs un opuscule déjà ancien, le Dialogue de Sylla et d’Eucrate, il pense achever bientôt L’Esprit des lois ; comme le révèle le manuscrit de travail, il s’emploie alors à désamorcer les attaques qui risquent de s’abattre sur l’ouvrage en se livrant à de soigneuses relectures dictées par la prudence. Aurait-il risqué d’attirer l’attention sur lui avec ces nouvelles lettres ? Ou s’est-il dit que quelques pages d’un périodique publié en Hollande ne risquaient guère d’être dangereuses ? Il est plus vraisemblable qu’il n’en ait rien su 72 , comme le suggère d’ailleurs lui-même Le Fantasque : « Si [ces lettres] sont [du pseudo-traducteur], son Copiste les avoit apparemment égarées, ce qui fait qu’elles ne se trouvent point imprimées avec les autres. Si elles ne sont pas de lui, cet excellent Traducteur pourra les désavouer, en cas que le Public s’y méprenne ; ce qui pourroit bien arriver. » Les lettres du Fantasque, enfouies dans une feuille restée confidentielle 73 , devaient en tout état de cause rester lettres mortes pendant plus de deux siècles 74 .

Le temps des révisions

On ne sait quand Montesquieu éprouva le besoin de donner une nouvelle édition, corrigée par ses soins, des Lettres persanes. Sa volonté, on l’a vu plus haut, en est attestée au plus tôt en 1749, dans les Pensées – mais cette datation pourrait bien être illusoire, car le secrétaire ne fait manifestement que recopier un texte déjà travaillé, même si les dernières lignes en sont copieusement raturées ; le seul élément certain de datation est une allusion du même texte aux Lettres péruviennes de Mme de Graffigny, qui datent de 1747 75 .

Deux témoignages importants et plus précis méritent d’être cités. Le plus ancien est celui de La Beaumelle, en date du 31 juillet 1750 : « Je le [Montesquieu] trouvoi occupé à revoir ses Lettres persannes ; il me dit que la 1° Edition étoit d’une rareté extrème, qu’il l’avoit cherchée partout, & qu’enfin il l’avoit trouvée ; je la vis elle est de [1]722. beau caractère petit in douze 2 vol. sous l’annonce de Pierre Marteau à Cologne 76 .  » Malgré les erreurs de détail 77 , il est clair d’après ces lignes que le temps de la Défense de L’Esprit des lois, à laquelle s’intéresse tant La Beaumelle, est aussi celui de la reprise des Lettres persanes – ce qui ne signifie pas pour autant que le souci de corriger les erreurs matérielles de la première édition soit oublié. Le travail, qui avait commencé au cours de l’année précédente, comme en atteste l’analyse des papiers et des écritures 78 , se poursuit dans les mois qui suivent : Mme de Graffigny, qui connaît Montesquieu depuis peu (il n’est venu chez elle qu’en avril 1750 79 ) mais semble avoir gagné sa confiance, l’apprend à Devaux le 5 avril 1751 : « A propos, t’ai-je dit qu’il fait une centieme edition du “Persan” ou il y aura des augmentations ? Mais c’est un secret, n’en dis rien. Il n’annoncera pas meme les augmentations. » Le projet est donc poursuivi 80 , mais reste fort discret.

Il devait connaître rapidement de nouvelles raisons d’être : le texte qui dans les Pensées précède immédiatement la « Preface de l’editeur » est intitulé « Apologie des Lettres persannes 81  » (la « Preface » ne fait d’ailleurs que la reprendre et la développer) ; mais, alors que la « Preface » déplace le problème vers la définition générique de l’ouvrage 82 , l’« Apologie » est exclusivement centrée sur la question religieuse 83 . Or on sait qu’en 1751, avec Les Lettres persanes convaincues d’impiété, le janséniste Gaultier, alerté par L’Esprit des lois, attire l’attention sur un « des livres les plus dangereux que les impies ont mis au jour », d’autant plus pernicieux qu’il a été méconnu 84  :

Un autre artifice ; l’auteur fait parler le Persan. Si le Persan avance quelque impiété, on dit : C’est un Persan qui raisonne selon les principes, & quelquefois aussi contre les principes de sa secte, à quoi un Chrétien paroît ne pas prendre beaucoup d’intérêt ! Mais ceux qui ont quelque usage du monde ; ceux qui sçavent sous combien de formes l’Impiété s’est masquée depuis 30 ans pour pulluler & s’étendre, n’ont pas besoin qu’on leur dise que le Persan qui parle, est un François très-connu qui met dans la bouche du Persan ce qu’il pense lui François en matiere de religion 85 .

L’« Apologie » répond, plus manifestement que ne le fait la « Preface » (et que ne le feront plus tard les « Quelques réflexions sur les Lettres persanes », au pamphlet de l’abbé Gaultier :

On ne peut guerre imputer aux Lettres persannes les choses que l’on a pretendu y choquer la relligion.
[…] C’etoit un Persan qui parloit et qui devoit etre frappé de tout ce qu’il voyoit et de tout ce qu’il entendoit.
Dans ce cas quand il parle de relligion, il n’en doit pas paroitre plus instruit que des autres choses.
[…] Comme il trouve bizarres nos coutumes il trouve quelque fois de la singularité dans de certaines choses de nos dogmes parce qu’il les ignore et il les explique mal parce qu’il ne connoit rien de ce qui les lie et la chaine ou ils tiennent.

Montesquieu est d’autant plus attentif aux critiques de cet ordre qu’après les assauts des jansénistes dans les Nouvelles ecclésiastiques, dont Gaultier est très proche, en novembre 1751 le Saint-Siège finit par inscrire L’Esprit des lois à l’Index, tandis que dès 1750 la Sorbonne tente aussi de le faire se rétracter. Le philosophe doit se battre sur tous les fronts, y compris celui des Lettres persanes. En témoigne une lettre à Guasco, du 4 octobre 1752, où la mention d’une nouvelle édition des Lettres persanes, que lui réclame le libraire Huart 86 , est amenée par l’évocation de la Défense de L’Esprit des lois, et des suites à donner aux critiques des Nouvelles ecclésiastiques : l’association d’idées montre bien à quel point L’Esprit des lois et les Lettres sont liés. C’est pour se défendre que Montesquieu reprend l’habit persan – le terme d’« apologie » était d’ailleurs sans équivoque.

Et de fait, pour cette nouvelle édition, dans les Pensées comme dans la correspondance avec Guasco, il n’est pas question de nouvelles lettres : il ne s’agit dans la « Preface » que de corriger « le stile » et « quelques fautes qui s’etoient glissées dans l’impression », et à Guasco il confie vouloir seulement « retoucher » « quelques juvenilia  ». Il est cependant clair que l’intérêt du libraire comme celui de l’auteur commandaient de publier non seulement un texte plus correct, mais surtout un texte enrichi, éventuellement grâce à des lettres plus ou moins anciennes : celles qui figuraient déjà dans l’édition B, celles du Fantasque (ou plutôt de Mme de Lambert), celles que Montesquieu avaient rejetées et consignées dans les Pensées 87  ; quand bien même il n’aurait pas retrouvé la verve initiale, la matière ne manquait pas 88 . Il était logique de passer du projet d’une édition seulement « corrigée » à celui d’une édition véritablement renouvelée.

Ce processus semblait jusque-là évident puisqu’en 1754 paraît « chez Pierre Marteau » une édition dite « nouvelle » (comme elles prétendent quasiment toutes l’être depuis 1729), à laquelle est joint à la fin, dit-on généralement, un « Supplément » de onze lettres 89  ; il est précédé de « Quelques réflexions sur les Lettres persanes  », et suivi d’un certain nombre de fragments venant remplacer quelques paragraphes 90 . Parmi les onze lettres nouvelles, les trois qui n’avaient été publiées que dans l’édition B (ou ses contrefaçons) 91 , une seule du Fantasque 92 , mais aucune des Pensées. Cette édition A toujours été considérée comme celle grâce à laquelle Montesquieu avait fait connaître les corrections dont il avait avisé Guasco et La Beaumelle.

Quelques détails nous gênent cependant : contrairement aux intérêts commerciaux du libraire, la page de titre de cette édition, que ce soit au tome I ou au tome II, ne comporte aucune mention du Supplément, qui a sa propre page de titre. De plus, sur onze exemplaires de cette édition identifiés par Cecil Courtney, seuls six présentent le Supplément ; dans cinq cas, elle comporte aussi les Lettres turques de Poullain de Saint-Foix (deux fois sans le Supplément, trois fois avec lui) ; trois exemplaires ne présentent ni l’un ni les autres. Aucune unité organique dans cette publication, dont la présentation matérielle ne semble guère rendre justice à ce qui constitue une véritable nouveauté. Mais surtout aucune coquille ou aberration n’y est corrigée, aucun trait trop hardi n’y est adouci : c’est en fait le texte de l’édition A qui est repris 93 . Certes l’orientation générale de l’œuvre (à défaut de sa structure, inchangée) est profondément modifiée, grâce à l’addition de plusieurs lettres de sérail qui renforcent l’épaisseur des personnages romanesques, et qui, comme on va le voir, de manière générale tendent à transformer en roman ce qui n’apparaissait guère comme tel auparavant. Mais la lecture n’en est pas facilitée : ce Supplément, paginé à part, se contente d’indiquer par un renvoi de page l’endroit où les lettres nouvelles doivent être placées. Et surtout comment expliquer que Montesquieu, qui tenait tant à corriger les fautes de la première édition et des suivantes 94 et ses juvenilia, ait précisément omis de le faire ? D’autant que les corrections existent : à la Bibliothèque nationale de France sont conservés plusieurs cahiers où elles sont soigneusement consignées et recopiées 95 . Mais paradoxalement, elles n’ont été utilisées que dans l’édition posthume des Œuvres de 1758, au tome III. C’est donc en deux temps, avant et après sa mort, et de manière assez maladroite, que les volontés de Montesquieu auraient été prises en compte.

Cette interprétation ne résiste pas à une analyse approfondie. Il semble bien en effet que, conformément à l’hypothèse formulée dès 1963 par Madeleine Laurain-Portemer 96 et reprise par Edgar Mass 97 , le Supplément ne soit paru en fait qu’après la mort de Montesquieu, les onze « lettres supplémentaires » (nous les appellerons désormais ainsi, avec l’abréviation « L.S. ») et les « Quelques réflexions » n’apparaissant en tant que telles qu’en 1758. Certains signes, relevés par Madeleine Laurain-Portemer, suggèrent en effet que le texte principal et le Supplément ne sortent pas des mêmes presses : un papier et un corps de caractères légèrement différents, des habitudes typographiques nettement distinctes 98 . Mais il n’y a là rien de très probant, car il est banal qu’un libraire, pour gagner du temps, fasse travailler plusieurs imprimeurs à la fois 99 . C’est ailleurs qu’il faut chercher des preuves – d’autant que finalement c’est le même libraire, Huart (toujours Huart…) qui publie et cette édition de 1754, et le Supplément 100 .

Ces preuves sont d’abord négatives : comment s’expliquer que, si Montesquieu fait paraître de nouvelles lettres en 1754, nul ne s’en avise, alors qu’il est devenu, grâce à L’Esprit des lois, un personnage de tout premier plan en Europe 101  ? Or on ne trouve dans la presse, en 1754 et 1755, aucun compte rendu de cette édition qui aurait dû faire du bruit 102 . En revanche, après sa mort (10 février 1755), il est question d’additions inédites : « Il avoit aussi revû les Lettres persannes et il leur en avoit ajouté 17 dont M r de Secondat ne veut en laisser paroître que 3 pour des raisons qui nous sont inconnuës » déclare Charles Bonnet à André Roger dans une lettre en date du 22 mars 1755 103  ; et Charles Bonnet n’est pas un informateur négligeable : il fait partie des correspondants réguliers de Montesquieu en 1754. Il en va de même pour Fréron, très au fait de toutes les nouvelles qui courent la République des Lettres : « On a trouvé dans ses papiers des additions aux Lettres persannes & à l’Esprit des loix ; on se dispose à donner de nouvelles éditions de ces deux ouvrages, dans lesquelles on fera entrer ces augmentations 104 . »

Des additions, il en est question chez Pierre Rousseau, dans le compte rendu qu’il consacre au tome III des Œuvres de Montesquieu dans le Journal encyclopédique  : « Pour faire connoître le mérite de cette nouvelle édition, nous allons citer ici un ou deux fragmens précieux des nouvelles lettres que l’ingénieux Auteur a ajoutées aux anciennes 105 .  » Et Rousseau de citer la Lettre 145 de cette édition, issue de B, absente de A. Son témoignage, par ailleurs isolé, n’en reste pas moins sujet à caution : il continue en citant comme autre lettre nouvelle la suivante… qui figurait dans l’édition A comme dans l’édition B ! Mais après le silence des années précédentes, il garde quelque force.

Les Cahiers de corrections et l'édition de 1758

Par ailleurs, tous les témoignages relatifs aux derniers jours de Montesquieu, qui meurt le 10 février 1755, concordent au moins en ceci : ses confesseurs jésuites, surtout le père Routh, présent avec le père Castel, auraient cherché à lui arracher une rétractation, ou du moins à mettre la main sur un cahier de corrections des Lettres persanes. Ainsi Dizé, qui y voit un haut fait de son maître Darcet, resté un des plus fidèles amis du philosophe :

Ils avaient débuté par presser Montesquieu de leur remettre des corrections aux Lettres persanes. Celui-ci leur avait répondu qu’il était disposé à tout sacrifier à la raison, même à faire des sacrifices à la religion, mais qu’il n’en ferait aucun à la Société.
Lorsque la mort s’annonça, ils s’approchèrent de nouveau ; et ce grand homme n’avait pas encore cessé de vivre qu’ils voulurent, avec l’appui des mêmes parents, forcer Darcet, d’autorité, à livrer les clefs de son cabinet. Il y eut même une sorte de combat ; enfin, la victoire resta à Darcet. Cette scène se passa en présence de madame d’Aiguillon, amie de Montesquieu, de messieurs de Fitz-James, de Nivernais, Dupré de Saint-Maur, du chevalier de Jaucourt et du médecin Bouvard, qui fit une vive réprimande en public aux deux jésuites, sur l’indécence avec laquelle ils s’étaient comportés dans l’hôtel du président 106 .

De même, Mme d’Aiguillon raconte à Maupertuis :

Les jésuites qui étoient auprès de lui, le pressant de leur remettre les corrections qu’il avoit faites aux Lettres persannes, il me remit & à Madame Dupré son manuscrit, en nous disant je veux tout sacrifier à la raison & à la Religion, mais rien à la societé ; consultez avec mes amis & décidez si ceci doit paroître 107 .

Ces scrupules auraient-ils été de mise si les cahiers avaient contenu seulement des corrections stylistiques ? Dans l’ensemble des cahiers, sur lesquels nous reviendrons en détail, on relève, outre en effet un important travail stylistique, maint adoucissement, ou du moins des formules qui permettent à Montesquieu de paraître se mitiger ou plier devant les critiques d’un Gaultier 108 , sans pour autant nécessairement céder sur le fond 109 – mais, on le verra, l’analyse est gênée du fait que de nombreuses corrections sont barrées, sans que l’on sache dans quelle mesure c’est bien la volonté de Montesquieu qui s’est manifestée ainsi. Mais surtout on y trouve la Lettre devenue la 77e de l’édition de 1758 (Lettre  supplémentaire 3), qui permet de tempérer l’opinion abruptement énoncée en 1721 en faveur du suicide. Même si elle est en quelque façon distincte du corpus constitué par ces cahiers de corrections 110 , elle s’y rattache étroitement par divers essais de rédaction préalables qui en montrent l’évolution 111  ; et on ne peut avoir aucun soupçon sur son authenticité : elle est la seule entièrement autographe dans l’ensemble des cahiers de corrections.

Montesquieu commence par ajouter un paragraphe à la Lettre 74 qui défendait le droit au suicide ; cette addition semble littéralement battre en retraite ; qualifiant de « paradoxes » ses arguments précédents, Usbek tient l’horreur de la mort pour « une branche de la loi naturelle », et développe un « raisonnement » qui fait de la loi civile et de la loi religieuse des conséquences de celle-là. La version suivante montre que Montesquieu ne tarde pas à revenir sur son prudent repentir : abandonnant le terme de « paradoxes », Usbek présente les arguments opposés à la légitimité du suicide comme de simples hypothèses, dont l’invocation de la loi naturelle n’est qu’un élément, et sa propre attitude comme celle d’un homme qui doute : « J’ay peur que ma philosophie ne m’ait porté trop loin » ; l’apparition des lois civile et religieuse relève du possible, non du nécessaire ou du certain : « on en a pû faire une loi […] » La troisième, copiée par le secrétaire V, n’en diffère guère que par la ponctuation ; la quatrième, contemporaine de la relecture finale de l’ensemble des Cahiers, dissocie cette réfutation, ou supposée telle, de la Lettre 74 : Usbek ne se contredit plus, ne doute plus, il ne fait que recevoir les objections d’Ibben, qui évoque cet aspect de la loi naturelle sous une forme qui peut exprimer aussi bien la rigueur logique qu’une simple possibilité : « ce sentiment […] pourra estre regardé comme une branche de la loi naturelle » ; l’homme ne se définit plus alors par sa « dependance » vis-à-vis du Créateur, mais par sa « sommission » : sa liberté est respectée.

La cinquième version ne peut guère être antérieure de beaucoup aux dernières semaines du philosophe. Est-il excessif d’y voir son testament spirituel ? Elle n’a sans doute pas été écrite, comme nous l’avions d’abord pensé, dans ses derniers jours, car le papier a les plus fortes chances de provenir de Bordeaux 112  ; mais elle constitue bien la dernière étape du processus, et pourrait dater du dernier séjour de Montesquieu à La Brède, qu’il quitte après le 25 décembre 1754. Le premier paragraphe de la lettre est entièrement nouveau : s’ouvrant sur la philosophie d’un « vray musulman », sur les « jours bien pretieux que ceux qui nous portent a expier les offences », il s’achève sur l’évocation d’une puissance divine (« celuy qui donne les felicités parce qu’il est la felicité meme ») que Montesquieu se garde bien de nommer, mais qu’il définit comme l’origine unique du bonheur humain. Le second paragraphe reprend les hypothèses déjà citées, mais fait disparaître cette fois toute allusion à la loi naturelle : l’évolution est considérable.

On est donc bien loin ici d’une adhésion molle aux arguments traditionnels de la religion catholique, ou d’une concession de circonstance : définir Dieu comme principe du bonheur, faire du malheur non une punition du Ciel (« les malheurs sont moins des chatimens que des menaces ») mais un avertissement qui ménage le libre arbitre, telle pourrait bien être l’expression ultime non de de la religion de Montesquieu (au sens où il s’agirait de sa conviction personnelle), mais de sa pensée sur la religion. Expression qui ne concède rien aux pressions extérieures, et qui revient même avec vigueur sur les formulations précédentes. Elle laisse ouverte la question du suicide plus qu’elle ne l’enferme entre deux argumentations opposées, tout en affirmant sans détour une profonde foi chrétienne qui se passe de dogmes et de rites. Comment risquait-elle d’être interprétée, si elle avait été livrée à publication immédiatement ? Comme un faux repentir ou une provocation ? Ne courait-elle pas surtout le risque d’être déformée par ceux qui n’y auraient vu que l’expression d’un déisme hautement suspect ?

Mais bien sûr cette page n’était pas seule concernée : il fallait compter avec l’ensemble des cahiers de corrections qui contenaient, nous le savons maintenant, plusieurs nouvelles lettres, les « Quelques réflexions sur les Lettres persanes  » et d’innombrables modifications de détail 113  ; tout cela constitue l’objet de toutes les attentions des jésuites, alors ignorants de ce qui s’y trouve. Auraient-ils d’ailleurs montré le même intérêt si onze lettres et les « Quelques réflexions » avaient circulé dès 1754 ? Les cahiers offraient surtout des réponses ambiguës à certaines attaques. Or le philosophe n’a jamais voulu plier devant la critique, comme le montrent tous les textes réunis dans le volume Défense de L’Esprit des lois, et n’a jamais renié ses œuvres 114  ; le seul geste qu’il ait esquissé en ce sens se trouve dans les Pensées, où il concluait initialement la « Preface de l’editeur » par cette phrase : « cet ouvrage fut abandonné dés sa naissance par son auteur qui n’y prit plus de part que par le repentir de l’avoir fait 115  » – mais les derniers mots (depuis « par son auteur ») ont justement été biffés 116 . Pouvait-il envisager qu’après sa mort pût être accréditée l’idée qu’il avait cédé à la pression des jésuites 117  ? La publication des cahiers de corrections était donc délicate – et impossible leur abandon à des mains étrangères et intéressées.

La collation du Supplément, des Lettres supplémentaires et des « Quelques réflexions » de 1758 et des cahiers manuscrits, ainsi que l’examen approfondi de ces derniers corroborent parfaitement l’hypothèse d’une publication posthume. Le contenu du Supplément (imprimé) – à l’exception de la Lettre supplémentaire 8 – figure dans un cahier distinct, inclus dans les Cahiers de corrections proprement dits, que nous proposons d’appeler « Supplément manuscrit ». Autonome de par sa structure matérielle (il s’agit d’un cahier de huit bifeuillets, foliotés d’origine jusqu’à 10, et actuellement folioté 130-153), cet ensemble utilise un papier qui constitue un hapax dans le corpus manuscrit de Montesquieu 118 . Il est de la main du secrétaire S (Florence Fitz-Patrick) dont la présence auprès de Montesquieu est attestée en 1754, mais qui est resté au service de Jean-Baptiste de Secondat au moins jusqu’en 1756. Rien ne prouve donc que ce Supplément manuscrit ait été transcrit du vivant de Montesquieu. Il apparaît en tout cas comme la phase ultime d’une série de recopiages effectués sous l’autorité de celui-ci.

Mais pour en suivre le cheminement et en apprécier la fidélité, voire la validité, il importe de décrire d’abord ces cahiers, conservés à la Bibliothèque nationale de France depuis 1958, mais connus depuis 1897 119  ; leur première transcription intégrale n’a été publiée qu’en 2002 120 . Ils constituent un ensemble de documents dont les plus importants sont appelés Grand Cahier et Petit Cahier 121 . Leur relation a été magistralement établie par Madeleine Laurain-Portemer 122 , et a été confirmée depuis par notre propre étude des écritures : le Grand Cahier présente un premier état du texte (que nous appellerons a ), de la main du secrétaire R, qui est resté au service de Montesquieu entre 1751 et 1754 ; d’innombrables propositions de corrections y sont biffées, tandis que d’autres, de l’écriture du secrétaire S, y sont intercalées 123 .

Pour en comprendre les différentes strates, il faut se reporter au Petit Cahier, de la main du secrétaire V (vers 1754), qui manifestement a travaillé pour Montesquieu en même temps que le secrétaire S (à partir du printemps 1754), Fitz-Patrick 124 . Ce Petit Cahier, intitulé « Nouvelle copie », presque sans ratures, est postérieur au Grand Cahier ; comme l’a montré Madeleine Laurain-Portemer, il ne dérive pas du même archétype, mais a été copié directement (et souvent sans intelligence) à partir du Grand Cahier 125  ; cependant il n’en reprend pas toutes les propositions : il exclut notamment une grande partie des phrases qui y sont biffées. On en conclut nécessairement que si l’on compare les deux documents, le Grand Cahier présente déjà deux états, a ou état premier 126 et pour ainsi complet, et b, d’où sont exclues les propositions biffées, non retenues dans le Petit Cahier ; celui-ci met au propre (ou « extrait ») cet état b, et peut être considéré comme la deuxième étape de la rédaction, déjà lisible sur le Grand Cahier.

Mais les choses se compliquent car le Petit Cahier (qui inscrit à la fin, f. 118r , la date de 1754) porte, de la main de S, la mention initiale : « Cette copie n’est plus la derniere. J’ay fait depuis des corrections qui ont eté mises dans la copie faite en grand papier et je pourrai rectifier celle ci par celle la en cas de besoin » (f. 71r ). Le Grand Cahier comporte donc un troisième état, c, caractérisé à la fois par des additions (de la main de S) de feuillets entiers ou de propositions nouvelles, entre les lignes, en haut ou en bas de pages 127 , et des suppressions ; la lecture n’en est pas facilitée, ce qui explique qu’ait été conservé le Petit Cahier, auquel Montesquieu se reportera « en cas de besoin ». Aussi le Grand Cahier porte-t-il en tête : « Derniere copie 128  ». Il est facile de distinguer les suppressions correspondant au stade : elles portent sur des passages que reproduisait soigneusement le Petit Cahier au stade b 129 .

Mais de quand datent exactement ces biffures ? Les propositions supprimées ont pour point commun de ne pas figurer dans l’édition posthume des Œuvres de 1758 ; signe d’une fidélité sans faille à la volonté de Montesquieu, ou de l’interventionnisme d’éditeurs poursuivant leurs propres fins, et portant directement sur le cahier de corrections les décisions qu’ils prennent ? Ceux-ci ne se manifestent qu’une fois, mais leur intervention est de taille : la Lettre 137 avait été profondément remaniée, Montesquieu envisageant même de supprimer, peut-être au titre des juvenilia, ses attaques burlesques contre de soporifiques ou curatifs auteurs aux effets inattendus ; les surcharges dont les pages concernées font l’objet (f. 54v , 55r ) les rendent difficilement interprétables, Montesquieu ayant laissé de surcroît la dernière étape dans le vague : « mettre quelque chose à la place », selon une mention marginale autographe ; cette dernière est complétée (mais à quel moment ?) par Fitz-Patrick, à qui est due aussi la transcription à cet endroit (f. 55 v -56 r ) de la Lettre supplémentaire 7. On ne saurait donc assigner de date précise à ce travail. Toujours est-il que l’édition de 1758 contient cette note : « L’auteur, dans le manuscrit qu’il avoit confié de son vivant aux libraires, a jugé à propos de faire des retranchemens. On n’a pas cru devoir en priver le lecteur, qui les trouvera ici en notes. » Quel crédit lui accorder ? S’il est certain que le libraire Huart était depuis longtemps en relations étroites avec Montesquieu, tout indique, comme on l’a vu, que le précieux manuscrit n’était pas entre ses mains à la mort de l’auteur ; en signalant leur intervention, présentée comme une pieuse infidélité (que d’ailleurs aucun argument ne vient justifier, sinon la qualité supposée du texte sauvé de l’oubli et l’intérêt des lecteurs), les libraires, ou plutôt les éditeurs, parmi lesquels nous incluons Jean-Baptiste de Secondat, s’attribuent l’élégance d’une addition ; des retranchements, dus aux difficultés de lecture du manuscrit, à la prudence ou à toute autre raison, ne pouvaient en revanche qu’être dissimulés. Ce qui ressort donc en fait de cette intervention, c’est que les éditeurs de 1758 se sont sentis à la fois respectueux des intentions de l’auteur et libres dans leurs choix. Seule une étude approfondie des différents stades de la correction et surtout de la nature des suppressions finales, et bien sûr la découverte de témoignages externes, pourront éventuellement éclairer cet aspect. Dans l’état actuel de nos observations, nous disposons de tous les éléments pour reconstituer le cheminement des corrections, grâce à l’analyse des écritures, qui permet dans la plupart des cas de distinguer chacune des trois étapes : au secrétaire R la première, à V la seconde, à S la troisième 130 .

Une quatrième 131 apparaît avec le Supplément manuscrit , entièrement de la main S, comme nous l’avons dit. S’il n’a pas été transcrit sous l’autorité de Montesquieu, le texte qu’il porte n’en est pas moins conforme à ses intentions, puisqu’il reprend fidèlement, semble-t-il, les versions précédentes 132  ; la seule différence majeure consiste en ce regroupement de dix lettres et des « Quelques réflexions sur les Lettres persanes  », également caractéristique du Supplément imprimé, qui cependant contient onze lettres. Mais disons-le d’emblée : le Supplément manuscrit nous paraît en fait dépourvu de toute valeur ; il s’agit d’un recopiage hâtif chargé de fautes, qui n’apporte aucune leçon nouvelle digne d’intérêt. Des mots y sont oubliés, ainsi que la date d’une lettre ; on observe également un saut du même au même qui fait disparaître un membre de phrase, et des inadvertances 133 . Il est donc inutile de s’y arrêter – sauf si la persistance d’une leçon différente de celle d’un imprimé nous donne une preuve supplémentaire que c’est l’imprimé qui est fautif : c’est alors le seul cas où nous pourrions à la rigueur faire appel à lui.

Il ne pourrait encore nous intéresser que sur un point : s’il a servi de texte de base au Supplément imprimé – encore ne devons-nous l’envisager que dans la série des versions manuscrites, et dans la mesure où se pose aussi la question du rapport entre le Supplément imprimé et les Lettres supplémentaires de 1758. Si on compare les différentes versions, imprimées et manuscrites, on s’aperçoit qu’elles diffèrent sur un point d’importance, la présence de la Lettre supplémentaire 8 (Lettre 145 de l’édition de 1758), et sur des détails – dont on exclura la ponctuation, qui varie considérablement chaque fois, ainsi que la répartition des alinéas : autant d’aspects qui relèvent plutôt du travail de l’imprimeur, on le sait. La Lettre supplémentaire 8, dont on ne trouve aucune trace dans les Cahiers de corrections 134 , provient de l’édition B. Elle présente plusieurs différences, généralement mineures, avec la version initiale ; mais un paragraphe est supprimé, celui que nous avions signalé, consacré au « sçavant soumis à la discretion d’un Libraire » : correction de Huart, de Jean-Baptiste de Secondat ou de son père ? Rien ne permet de le dire. Nous ne voyons en fait aucune raison de l’exclure a priori des lettres corrigées par Montesquieu. Mais des raisons qui ont pu inciter à la faire figurer dans l’édition, à une place qui n’était pas initialement la sienne, ou de celles qui l’ont fait exclure du Supplément manuscrit, on ne peut rien deviner.

Le détail des variantes, surtout avec les « Quelques réflexions sur les Lettres persanes  », est plus révélateur : en 1758, on relève : « dans la forme de lettres », « que bien des gens ont trouvés trop hardis », « qui devoient y jouer », conformément aux quatre manuscrits ; le Supplément imprimé porte en revanche : « dans la forme des lettres » (alors que la phrase a portée générale), « que bien des gens ont trouvés bien hardis » (au prix d’une répétition peu élégante), « qui doivent y jouer » (au mépris de la concordance des temps) : c’est beaucoup d’écarts, pour moins de quatre pages in-douze jetées en tête du Supplément. Mais l’édition de 1758 n’est pas parfaite ; on trouve aussi une différence, peut-être de détail, par rapport aux manuscrits : « Monsieur, disoient-ils, faites-moi des lettres persanes » (c’est aussi ce que porte le Supplément imprimé), alors qu’une correction autographe, maintenue par tous les manuscrits, jusqu’au Supplément inclus, indiquait « Monsieur, disoient-ils, je vous prie, faites-moi des lettres persanes » à partir du Grand Cahier (f. 61r ). C’est entre les manuscrits et l’imprimé que les libraires sont redevenus aussi impérieux.

Le choix d'un texte

On peut maintenant tirer de tout cela quelques conclusions. Nous avons rejeté comme sans valeur le Supplément manuscrit. On doit également exclure une filiation entre Supplément manuscrit et Supplément imprimé : c’est plutôt de l’édition de 1758 que dérive le Supplément dit « de 1754 », moins proche du manuscrit, et qui recopie plusieurs fautes de l’imprimé de 1758, tout en reprenant la Lettre supplémentaire 8 absente du manuscrit ; dépourvu de toute autorité, il n’a sans doute été copié et placé tardivement dans certains exemplaires que pour écouler des invendus de l’édition de 1754, sans même qu’on se donne la peine de modifier la page de titre pour le mettre en valeur 135 . Il n’est aucune raison de le faire figurer dans l’apparat critique, même au titre du respect pour la tradition éditoriale, celle-ci ayant toujours privilégié l’édition de 1758.

Dès lors, un seul texte de base s’impose pour les additions à la première édition : l’imprimé de 1758. Certes il présente des fautes manifestes, mais les conséquences en sont réduites, puisque l’apparat critique met en évidence toutes les versions antérieures dignes d’intérêt 136 . Un autre critère pouvait nous inciter à choisir les Œuvres de 1758 : la nécessité de présenter une édition homogène – faire suivre l’imprimé de 1721 de manuscrits de 1754 n’aurait guère été souhaitable. On prendra garde néanmoins que l’homogénéité ne peut être parfaite : l’édition de 1758 a ses propres caractéristiques, tout particulièrement pour la ponctuation : virgules, points-virgules et points d’exclamation se multiplient, en vertu de règles propres à l’atelier d’imprimerie, dans le cadre d’une évolution plus générale ; on passerait ainsi d’une ponctuation expressive (fondée sur la diction) à une ponctuation grammaticale (fondée sur la logique) 137 . De toute manière, il est évident que l’auteur n’y est pour rien : les manuscrits autographes de Montesquieu le montrent absolument indifférent à la ponctuation, semant des virgules de manière irrégulière, usant systématiquement du deux-points en guise de point final 138 , etc. D’un manuscrit à l’autre, le secrétaire censé recopier le travail du précédent transforme un point en virgule, ou l’inverse, ou transige avec un point-virgule 139 . On ne s’arrêtera donc pas aux différences de cet ordre 140 .

La démarche, pour être cohérente, ne devrait-elle pas être menée jusqu’au bout ? L’ordre des cent soixante et une lettres, tel qu’il apparaît en 1758, ne devrait-il pas être respecté ? Cela aurait aussi le mérite de rappeler une tradition éditoriale vieille de deux siècles et demi. Mais il importe avant tout de préserver l’originalité de l’édition de 1721, et ce serait créer un monstre que de faire coexister sur le même pied les lettres nouvelles et les anciennes ; les lettres supplémentaires figurent à l’endroit où s’opérait leur insertion en 1758, mais il faut cliquer sur l’en-tête pour les faire apparaître et les lire comme elles l’ont été depuis lors. Les intentions dernières de Montesquieu, telles qu’elles apparaissent nettement dans les manuscrits, nous semblent en tout cas devoir imposer un déplacement : dans toutes les versions manuscrites, où jamais n’est précisé l’endroit où elles doivent être insérées, les « Quelques réflexions sur les Lettres persanes  » sont placées à la fin des Lettres supplémentaires ; c’est seulement à partir de l’imprimé de 1758 qu’elles s’interposent devant la « non-épître dédicatoire », si caractéristique d’un Montesquieu qui fait des préfaces – L’Esprit des lois mis à part – un usage hautement ludique 141 . Les transformer en guide de lecture quand elles se donnent justement comme telles (« On prie donc le lecteur […] »), ou en préface, conformément au titre donné par les Pensées, n’a rien d’aberrant. Mais ne sont-elles pas plutôt une postface ? Parlant des Persans, de lui-même et de son ouvrage à l’imparfait, comme de créatures venues du passé – 1721, « dans un temps ou tout le monde estoit jeune » –, l’auteur se place après les Lettres persanes ; avec le futur final (« elles ne tromperont jamais que ceux qui voudront se tromper eux-mêmes »), il laisse à découvrir, plutôt qu’à découvert, le sens réel d’une expression proposée à l’infinie méditation du lecteur, une fois le livre refermé 142 .

L’édition de 1758 dans son ensemble se présente finalement comme le témoin ambigu des intentions de Montesquieu et de ses éditeurs : notre apparat critique la montre intégrant nombre de corrections maintenues de version en version dans les Cahiers, et en sacrifiant beaucoup d’autres, pour des raisons qui le plus souvent nous échappent – si c’est Montesquieu lui-même qui en est responsable en dernière instance, pourquoi se serait-il donné tant de mal jusque-là ? Mais rien n’atteste, on l’a dit, que les traits de plume soient véritablement voulus par Montesquieu 143 . En un sens, c’est une édition de compromis, qui semble respecter les intentions de l’auteur mais dans les limites de la patience ou du bon vouloir des éditeurs. Du simple point de vue de la correction matérielle, elle est à peine honorable, et surtout, elle dérive manifestement d’une édition dont le texte est chargé d’erreurs 144 . Éliminant des lectures erronées qui avaient voyagé de contrefaçons en réimpressions pendant presque quarante ans, mais chargée de fautes anciennes et de fautes nouvelles ou opérant des choix qui nous paraissent arbitraires, elle devient pour deux siècles et demi l’édition de référence, fournissant toujours, à quelques nuances près 145 , le texte de base des Lettres persanes. Et depuis deux siècles et demi, des dizaines d’éditions successives, scolaires ou savantes, reprenant le texte frelaté de 1758, n’en arborent pas moins avec une belle unanimité le millésime « 1721 », tout en se donnant, en vertu d’une contradiction qu’on préfère ignorer, comme parfaitement conformes aux dernières volontés de l’auteur.

Leçons

Au terme de ce parcours, les enseignements de ces épais manuscrits et de ces éditions successives sont autant de leçons de prudence : nous avons déjà évoqué les aléas de la ponctuation et des alinéas, sans même évoquer l’usage erratique, ou plutôt propre à chaque scripteur, des majuscules ou de l’orthographe ; mais il y a beaucoup plus grave : l’imprimé consacre et pérennise des formes que nous voyons varier au gré des scripteurs, tandis que leur attention s’émousse au fil des pages, ou qui doivent beaucoup au zèle ou à l’inattention des protes et des compositeurs. Si la volonté de l’auteur est le plus souvent manifeste, si son acharnement à se corriger est patent (même s’il demeure quelquefois inexplicable), l’éditeur est aussi en droit d’hésiter, ou d’être saisi par le doute ; et toujours subsistera le mystère de la dernière étape, qui repose sur un manuscrit dont on ne pourra jamais savoir à quel point il a été fidèlement respecté. Faut-il en déduire que nous avons appris à ne rien apprendre, ou à ne rien affirmer ? Le scepticisme serait ici une défaite. Mieux vaut conclure qu’en donnant une nouvelle édition des Lettres persanes, en essayant de suivre dans sa continuité le fil d’une œuvre qu’on ne connaissait que parcellairement, nous avons donné à l’histoire de ce texte, que nous avons tenté de reconstituer ici, un nouvel épisode.

Lectures

Deux Persans voyagent en Europe pour s’instruire… Tel pourrait être le résumé des Lettres persanes ; pourtant, dans cet énoncé apparemment limpide, tout est faux ou du moins faussé. Reprenant des catégories intellectuelles et une tradition littéraire familières au lecteur, il a l’avantage (dangereux) de placer l’œuvre dans le droit fil d’œuvres bien connues, répertoriées depuis la publication même de l’ouvrage comme « sources » ou modèles. Entre les Lettres persanes et nous s’interposent le Siamois de Du Fresny, Mentor et Télémaque, Gil Blas peut-être aussi, tous personnages que le jeune président à mortier connaissait bien… Jean Chardin lui-même, auteur des Voyages en Perse, dont Paul Vernière a su repérer de manière si remarquable la féconde présence dans les Lettres, ou Tavernier, dont Usbek et Rica suivent le chemin mais en sens inverse, sont autant d’encombrantes références, qui tendent à transformer cette œuvre de fiction en documentaire sur les mœurs et usages des Orientaux. La découverte par les deux hommes d’une société et d’institutions nouvelles, à la lumière de leurs propres habitudes de pensée, fait bien d’eux, il est vrai, des explorateurs dont le regard « naïf » disloque le monde le plus familier. Mais dépaysement n’est pas voyage. Et c’est dans l’écart, ou la nuance, qui distingue les Lettres persanes des Caractères, des Aventures de Télémaque, de L’Espion dans les cours des princes chrétiens (dit L’Espion turc ) que s’enracine la nouveauté d’une œuvre dont le succès incontestable mérite d’être scruté de plus près, si on veut en comprendre la portée – à défaut d’y trouver un sens, qui toujours apparaîtra comme une reconstruction a posteriori de la critique – et si on veut ne pas se méprendre sur l’appareil de notes qui accompagne la présente édition : accordant la plus grande attention à ce que l’on a l’habitude de nommer, improprement, sources des Lettres persanes ou influences s’exerçant sur elles, cette annotation est cependant bien loin de faire de ces références l’alpha et l’oméga d’une véritable compréhension du texte. Il faut aussi rapporter l’ouvrage à l’ensemble de l’œuvre de Montesquieu, non pour y trouver des correspondances secrètes et révélatrices ou pour rapporter systématiquement sa première œuvre publiée à des ouvrages d’une tout autre nature, écrits bien plus tard, mais pour en comprendre l’élaboration, et surtout pour répondre à une question de principe : à quoi sert-il d’annoter une œuvre de fiction, dans le cadre d’une édition critique qui par définition rejette tout commentaire sur les modalités de l’écriture, comme relevant de l’explication de texte ou de l’interprétation personnelle ?

Sources, modèles et précédents : les Lettres persanes et les traditions littéraires

De Théophraste ou Aristote à Montaigne et La Bruyère, et même jusqu’à Marivaux, le monde s’écrit selon une cartographie qui déploie dans une vision spatiale de l’humanité la totalité des caractères : la métaphore de la route, qu’il faut parcourir pour acquérir la connaissance des hommes, mais aussi tout simplement pour exister, y devient naturelle 146 . L’homme, viator par excellence, s’emploie à en déchiffrer l’énigme en suivant les détours de ce labyrinthe, à l’aide du Mentor invisible et habile qu’est le moraliste. Son parcours de lecteur est libre, tant est éclatée la structure des recueils offerte par les moralistes de l’âge classique, qui explorent le pays de la Cour ou du cœur ; mais sur la carte les lieux sont fixes 147 – lieux communs, en nombre limité, qui constituent pourtant le monde en son entier : ce sont les types qu’il doit apprendre à reconnaître. En voyageant ainsi pour connaître les hommes tels qu’ils sont – en 1734, le Voyageur au Monde vrai de Marivaux ne s’y prendra pas autrement 148  –, l’homme accomplit son initiation : en suivant la route du pícaro, s’il est personnage de fiction ; en feuilletant le livre, s’il est lecteur.

Que Montesquieu, contemporain de Marivaux, emprunte à l’occasion à cette « anthropologie de l’âge classique » étudiée par Louis van Delft, est possible. Mais sa vision de l’homme ne suivrait-elle pas les voies de l’histoire, plutôt que celle d’une géographie ? L’Histoire véritable, qui se donne comme mise en fiction d’une démarche proprement morale, présente une succession d’états comme le moyen d’acquérir une expérience 149  : telle est la vertu de la métempsycose qui, sans exclure les parcours et les voyages, privilégie la dimension temporelle. Elle seule en effet permet de rapprocher, ou plutôt de confronter des positions antagonistes, et de connaître de l’intérieur les « caractères » (quel que soit le sens précis qu’on attribue à ce mot) et les situations qui composent l’humanité : d’abord eunuque puis maître impuissant et lassé de ses épouses, une autre fois petit-maître vivant de ses charmes… À tout le moins, la dimension spatiale de l’expérience humaine n’est pas en l’occurrence une métaphore structurante, ce qui incite déjà à douter que l’on puisse entièrement rapporter les Lettres persanes aux modèles que nous énoncions plus haut. Et de fait, si voyage il y a, il est achevé à la Lettre 22 et il n’en sera plus question 150 . C’est le monde qui défile devant les yeux de nos deux sédentaires, fixés dans un Paris qu’ils ne quittent que pour quelques séjours à la campagne, jugés indignes d’être rapportés.

Le Paris où ils évoluent n’est-il cependant pas fait de lieux ? « Je fus hier aux Invalides » ; « J’entrais l’autre jour dans une église fameuse […] » ; « Je vous mène à présent chez un grand seigneur […] » 151 . Mais ce Paris si peu pittoresque, si peu visuel, si rarement décrit 152 , nos deux Persans le connaissent beaucoup moins bien que l’aveugle des Quinze-Vingts, et leurs promenades ne valent guère que par leur point d’arrivée, voire comme de simples transitions, destinées à justifier par leur artifice la diversité des sujets abordés. Et les lieux comptent moins que les lettres, venues de Russie ou d’Espagne, de Smyrne ou de Com. De même que ses propres « voyages », rompant avec la forme traditionnelle de la relation de voyage, pittoresque ou reposant sur la confirmation des « ethnotypes », ne seront pour Montesquieu que l’occasion de se constituer une culture politique, des peuples et des gouvernements, du commerce et des places fortes 153 , les lieux visités ou évoqués indirectement par les Persans ne reprennent que les aspects les plus extérieurs du Voyage dans le monde des hommes, sous forme de conventions commodes. Et si mainte lettre se présente comme un écho des Caractères, jouant aussi éventuellement du souvenir de Molière, ce n’est pas pour faire l’inventaire des figures curieuses ou dignes d’attention : Montesquieu sait en reprendre les modes et les moyens d’expression, la forme des portraits, le goût de la caricature, l’art du dialogue, mais en se démarquant de ce qui en constitue le projet fondamental. Plus attentif aux « conditions » qu’aux types, quoiqu’il n’ignore pas les vieilles coquettes et les jeunes ambitieux, il est surtout sensible aux déterminations sociales, des plus générales (l’opposition entre la robe et l’épée), voire topiques (le financier), aux plus curieuses, mettant ainsi en scène l’alchimiste ou les mille métiers qui font de Paris la capitale de l’industrie. Mais si Marivaux laisse au moins la parole à un savetier 154 , et plus tard à un indigent devenu philosophe, les Persans évoluent dans un Paris sans pauvre ni mendiant, si ce n’est l’adroit aveugle : ce n’est pas en voyant un laboureur qu’ils mesurent la peine qu’il faut pour vivre, ce n’est pas en décrivant un couple mal marié qu’ils dénoncent les liens du mariage ; une réflexion plus générale sur la dépopulation, si visible en pays catholique ou dans un royaume accablé d’impôts, ou sur l’attitude des Français envers leur femme, se construit en dehors de l’expérience immédiate, celle que l’on met d’habitude sous les yeux du lecteur.

Un précédent souvent évoqué, voire désigné très tôt comme le véritable modèle des Lettres persanes 155 , mérite une attention particulière ; il s’agit de L’Espion dans les cours des princes chrétiens de Marana (1717), dont le succès en Angleterre comme en France avait été considérable. L’espion de Marana était Turc ; pour s’en différencier Montesquieu campe des Persans ; peut-être a-t-il été aussi influencé par l’arrivée d’un ambassadeur persan à la cour de Louis XIV en février 1715 – quoiqu’en 1721 il ne se fasse nullement l’écho de cet événement 156 . Sans doute la popularité des Mille et Une Nuits 157 de Galland profite-t-elle indirectement aussi aux succès des Lettres persanes, mais le fait est que Montesquieu ne leur doit presque rien, tant en diffèrent et l’atmosphère, et le sujet. Fatéméh Eshghi a pourtant fait la remarque qu’on trouve ici plusieurs noms turcs ou arabes (Solim, Zachi, Zephis, Zelis, Narsit, Nargum) qu’on ne rencontre pas en Perse, signe que Galland a pu exercer une certaine influence 158 - nous aurons l’occasion de revenir sur ce « syncrétisme », retenant pour le moment que cet orientalisme dans l’air du temps, dont Montesquieu se démarque tout en l’utilisant, contribue à faire éclater le cadre des références et traditions dans lesquelles l’ouvrage est censé s’inscrire.

Le couple constitué par Usbek et Rica rompt également avec la tradition, en n’offrant pas la configuration habituelle ; en effet le plus âgé et le plus sage des deux, Usbek, au lieu d’être un Mentor, est celui qui doute le plus, devant tant de choses qu’il ne comprend pas, alors que Rica se laisse prendre au jeu de la moquerie. Les guides sont autant de leurres : l’alchimiste à la tête dérangée, le bel esprit expliquant comment briller en société quand on manque d’à-propos, le faux savant féru d’antiquités, le « sublime mollah » justifiant l’absurde par l’absurde… Pourtant l’ecclésiastique à Notre-Dame, le bibliothécaire, l’aveugle des Quinze-Vingts, sont capables de conduire l’ignorant ; la fonction de guide existe donc bien, à défaut de personnages capables de l’incarner vraiment, et avec continuité. Mais y répondent-ils véritablement ? Ils expliquent, ils tirent au clair, mais donnent-ils aux Persans ce que l’on attend d’eux, qu’ils les aident à se connaître eux-mêmes ? Certes Rica s’attache de plus en plus à la vie européenne, ou plutôt parisienne ; certes Usbek découvre avec délices des rapports plus libres entre hommes et femmes ; mais le maître du sérail est prisonnier du jeu qu’il a institué en Perse, ou plutôt qu’il a été contraint d’instituer 159 . S’il a considérablement évolué entre 1712 et 1720, si son expérience, notamment politique et sociale 160 , l’a amené à formuler des jugements de plus en plus sévères, cherche-t-il enfin à se connaître lui-même ? Tire-t-il une leçon des événements qu’il vit et des rencontres qui constituent l’essentiel des lettres ?

Le roman picaresque, à la mode en France notamment grâce au Gil Blas de Lesage (1715) qui lui imprime un tour particulier, ne manque pas d’exposer, comme autant de jalons, les réflexions du héros éponyme, dont le statut évolue en même temps que le regard sur le monde et l’attitude face à celui-ci. En revanche les recueils des moralistes, des Maximes de La Rochefoucauld aux Caractères de La Bruyère, jouent sur l’effacement de l’énonciateur – ce qui n’est pas le cas des Lettres persanes, où le narrateur évoque volontiers ses propres réactions en guise de conclusion, ou dans la formulation même de son récit : colère, inquiétude ou amusement, devant tant de folie ; quand bien même il ne dit rien, lorsqu’il reçoit une lettre, celle-ci semble parler d’elle-même et suggérer le jugement qu’il faut en tirer – à moins que, selon un dispositif de double énonciation, le lecteur (celui des Lettres persanes ) ne soit amené à juger ces lettres comme des parodies 161 . Quel usage Usbek et Rica font-ils vraiment de toutes les leçons que leur procurent ces « relations » (en tous les sens du terme) ? Les confidences d’Usbek à Nessir ne permettent pas de le savoir. Les expériences ne sont pas nécessairement constituées en expérience humaine.

Peu soucieux de respecter les lois ou de tirer parti des recettes du genre romanesque, notamment en construisant de manière achevée un personnage, Montesquieu parsème le texte de figures qui pourraient constituer l’arrière-plan humain du roman qu’on voudrait parfois lire : la mère de Rica est désespérée de son départ, mais elle ne lui écrira pas ; Usbek évoque son père et son frère le santon, le Grand eunuque son frère le gouverneur, ses femmes sa mère, ses sœurs et sa fille 162  ; mais nul désir chez l’auteur d’exploiter cette veine, sinon pour souligner le vide qui règne autour du personnage, et le strict enfermement de chaque sexe qui interdit les regards croisés. Montesquieu semble ainsi user des moyens du roman sans tirer profit de ses ressources, du moins de celles qui risquaient de faire pencher ses Lettres vers le roman psychologique ou de mœurs. Peut-on dire pour autant que cet attentat aux lois du genre en fait une œuvre éminemment déceptive, dont la stratégie consisterait précisément à laisser attendre ce qui n’advient jamais, sinon aux toutes dernières pages de l’œuvre ?

Une « espèce de roman »

On est en fait amené à parler, plutôt que de roman, de dispositif romanesque 163  ; mais surtout on peut se demander dans quelle mesure le succès du roman épistolaire au XVIIIe siècle n’a pas profondément modifié le regard qu’on porte sur les Lettres persanes – Montesquieu lui-même ayant tout fait pour cela, grâce à ces « Quelques réflexions sur les Lettres persanes  » opportunément ajoutées à l’ouvrage si longtemps après sa publication 164 , qui s’emploient notamment à éteindre le brûlot lancé par l’abbé Gaultier en 1751 : avec les Lettres persanes convaincues d’impiété, ce janséniste ardent, révolté par L’Esprit des lois et fort proche des positions adoptées par les Nouvelles ecclésiastiques, a découvert avec un certain retard la virulence de ses attaques contre la religion 165 . Montesquieu reconstruit donc à sa façon l’histoire de l’édition, théorisant ici, et avec justesse, les vertus du roman épistolaire (« l’on rend compte soi-même de sa situation actuelle »), épinglant là d’un croquis pris sur le vif et d’une réplique drolatique les libraires alléchés par le succès de l’ouvrage : « […] faites-moi des lettres persanes » – la transformation du titre en nom commun permettant de rendre plus banal un ouvrage devenu produit de consommation.

La phrase initiale mérite d’être regardée de près : « Rien n’a plu davantage dans les lettres persanes, que d’y trouver, sans y penser, une espèce de roman. On en voit le commencement, le progrès, la fin : les divers personnages sont placés dans une chaîne qui les lie. » Elle a souvent été citée comme preuve que si les Lettres persanes peuvent être lues comme un roman, elles ne sont pas un roman, puisque Montesquieu ne l’avait pas en tête quand il écrivait. Cette façon de poser la question, souvent renouvelée depuis bientôt trois siècles, est fausse – ne serait-ce que parce que l’ouvrage est situé par rapport à un genre connu, qui « plaît », mais par le seul biais d’une catégorisation qui n’est pas forcément laudative, « une espèce de ». À quel genre pouvait-il se rattacher en 1721 ? Rien ne désigne les Lettres persanes comme roman, ce qui les aurait apparentées surtout à Gil Blas et aux Illustres Françaises, ou encore à toute une tradition de romans héroïques ou de romans-mémoires. Quant à l’idée de suggérer au lecteur qu’il lise ce livre comme un roman épistolaire, elle est anachronique, car elle fait intervenir une catégorie encore inexistante. Les Lettres persanes n’ont en effet que fort peu de chose en commun avec le seul modèle d’un genre qui reste alors largement à venir, les Lettres portugaises de 1669 ; l’on ne saurait y comparer non plus les Lettres contenant une aventure insérées dans le Mercure par Marivaux en 1719-1720, ou les différents recueils de « lettres galantes », souvent décousues, qui illustrent encore le genre épistolaire mais en le cantonnant à l’expression du sentiment amoureux ou du badinage 166 .

En fait, en 1721 un recueil de « Lettres » évoque surtout une tradition récente de périodiques essentiellement polémiques et politiques : Lettres sur les matières du temps (1688-1690), Lettres historiques (1692-1728), Lettres d’un Suisse à un Français (1702-1709), Lettres édifiantes et curieuses (1702-1776), sans parler des Lettres historiques et galantes de Mme  Dunoyer (1707-1717) qui, sous la forme d’une correspondance entre deux femmes, livre la chronique de la fin du règne de Louis XIV et du début de la Régence, mêlée de pièces fugitives. Autrement dit, il n’entre pas dans l’esprit du lecteur du temps d’aborder ce livre comme un roman ; ainsi Marivaux : « […] un livre que je lisois ce matin, et qui est intitulé les Lettres persannes, dont je n’ai encore lu que quelques-unes 167 . » On comprend dès lors qu’il ait pu paraître inattendu de trouver dans un recueil de lettres une « espèce de roman », autrement dit quelque chose qui échappe à toute catégorie mais qui pourrait par certains côtés ressembler au roman. Ce ne sont pas les lettres fictives qui sont originales, mais l’organisation des lettres selon un schéma thématique et chronologique : « […] le commencement, le progrès, la fin : les divers personnages sont placés dans une chaîne qui les lie. » Ce sont en fait les nombreuses imitations des Lettres persanes, orientalisantes 168 ou non (les « quelques ouvrages charmans qui ont paru depuis les lettres persanes »), qui, en établissant définitivement le genre, les ont pour ainsi dire transformées entre 1721 et 1754 en « roman épistolaire ». De ce fait la phrase tirée des Pensées  : « Mes Lettres persanes apprirent à faire des romans en lettres » (nº 1621), rend un autre son 169 . Et ce d’autant plus que Montesquieu lui-même considère comme un « roman » ce que nous hésitons à qualifier comme tel, Le Temple de Gnide 170 – la catégorie du « poème en prose » paraissant alors d’un maniement délicat. Le même terme recouvre donc, en particulier dans l’esprit de l’auteur, des notions différentes de ce qu’il implique aujourd’hui 171 .

Ainsi, l’œuvre avec laquelle les Lettres persanes présentent peut-être le plus d’affinités n’est pas un roman ; leur exact contemporain, apparu en mai 1721, est un journal, Le Spectateur français de Marivaux, même si la forme qu’il retient, celle de la « feuille » à publication périodique, les différencie fondamentalement – les deux tomes des Lettres persanes contenant chacun plus de trois cents pages. Ces « lettres » et le journal littéraire ont en commun d’apparaître comme des genres souples, accueillant aussi bien le développement moral et la satire sociale, la lettre supposée réelle et le portrait. Que Montesquieu ait de tout autres ambitions que Marivaux n’est pas douteux : auteur à privilège, le journaliste se garde bien d’attaquer nommément les autorités qui détiennent un pouvoir effectif, et ses attaques ne portent que sur l’égoïsme des grands ou la noirceur des méchants ; par contre on peut tenter de dessiner le corps de doctrine d’un Usbek 172 , ou examiner comment Montesquieu rapproche l’ordre de la satire, sociale et morale, et l’ordre de la politique, ou plutôt passe de l’un à l’autre pour mieux montrer que les questions posées sur un de ces plans ne trouvent de réponse que dans un autre 173 – ce que se garde bien de faire l’Espion de Marana, pour qui la satire est toujours univoque. Mais la proximité, voire la parenté des deux projets n’en est pas moins frappante – tout comme est quasiment certaine l’absence de toute influence de l’un sur l’autre, en mai 1721. Ils représentent en quelque sorte deux réponses possibles à une même tentation, celle d’une écriture libre, animée par le goût de la variété, qui ne saurait en aucun cas dissimuler le souci d’aller aux questions essentielles.

Documentation

Cet essai de définition générique, pour large qu’il soit, n’autorise pas pour autant une lecture « documentaire » des Lettres persanes – comme pourrait y inciter l’examen rapide de ce que Paul Vernière appelait « le domaine chanceux des sources 174  » du roman, en particulier les Voyages en Perse de Chardin ou les Six Voyages de Tavernier, qu’il a si bien exploré. Il fallait, à sa suite, reprendre l’examen de cette information, évidemment désignée à l’attention par l’achat, en octobre 1720, d’un exemplaire des Voyages de Chardin en dix volumes, dont Montesquieu ne possédait jusque-là, semble-t-il, que l’édition de 1687 en deux volumes 175  ; mais, si rapide que soit sa rédaction, il ne lui doit certainement pas tout ce qu’il sait de la Perse et des « mahométans », même si la table des matières du dernier tome permet un accès facile à ce qu’il cherche. Que Montesquieu ait lu Chardin et d’autres, qu’il en ait tiré profit, cela ne fait pas le moindre doute ; que leurs ouvrages permettent de lever telle ambiguïté, ou expliquent telle circonstance que l’on aurait pu croire issue de la seule imagination du romancier, comme la résistance de la jeune mariée à son époux, voilà qui justifie l’enquête : si tel est l’usage en Perse, Usbek est autorisé à voir comme un raffinement de la pudeur féminine ce que la lettre finale de Roxane révélera avoir été une répulsion invincible. L’annotation savante n’est donc pas gratuite ; ne nous est interdit que le commentaire, qui en est laissé au lecteur.

Mais nous ne suivons pas pour autant la voie ouverte par Paul Vernière, qui s’est efforcé de répertorier de manière quasi exhaustive toutes les sources possibles et de les répartir en différentes catégories selon leur degré de certitude. On lui doit un remarquable travail de dépouillement des livres, fort divers, qui ont fourni l’essentiel de sa documentation à Montesquieu. Ainsi il a compté cent quarante-cinq sources « sûres », quarante-cinq « probables », et vingt et une « possibles », dans le droit fil de l’ambition énoncée par Gustave Lanson à propos de Voltaire : « L’idéal eût été d’arriver à découvrir pour chaque phrase le fait, le texte ou le propos qui avait mis en branle l’intelligence ou l’imagination de Voltaire 176  ». Si l’on veut en effet que le terme de « source » garde un sens en matière de fiction, il importe de rappeler que Montesquieu n’entendait pas présenter de la Perse ou de la religion musulmane un tableau complet, et que prendre comme norme les principes coraniques pour juger de la pertinence de ses choix ou dénoncer les « inexactitudes » dont il serait coupable ne relève pas de notre propos 177  : qu’Usbek ait plus de femmes que n’en permet la loi coranique (cinq, au lieu de quatre 178 ) ne serait gênant que si tous ses lecteurs de 1721 ou 1758 avaient une idée précise des détails de celle-ci – ce qui n’est pas prouvé. De même, que le seul fleuve qui soit proche d’Ispahan puisse se passer à gué n’importe guère, si Montesquieu a voulu laisser au lecteur l’image des femmes enfermées dans des « boëtes » et livrées à l’impétuosité du flot pour le traverser (Lettre 45). Dans cette perspective, les renvois à Chardin ne sont livrés en note que pour laisser le lecteur apprécier une matière première qui fut aussi matière à rêver.

De fait, au-delà de prétendues inexactitudes, ce qui est remarquable c’est le nombre de détails conformes aux descriptions données par Chardin, mais aussi Rycaut et Tavernier. La Perse d’Usbek a beau être une fiction, elle n’a rien de fantaisiste ; elle joue sur des connaissances que les lecteurs du temps pouvaient aisément avoir et dont Montesquieu exploite toutes les possibilités.

Le cas du sérail : du document au système

Une institution peut paraître exemplaire : celle du sérail 179 , moins pour les interprétations auxquelles il donne lieu que par la manière dont on en peut déchiffrer l’épaisseur imaginaire, voire fantasmatique, à partir de lectures absolument certaines de Montesquieu, qui sont aussi celles de beaucoup de ses lecteurs, et par la manière dont le dispositif épistolaire et fictionnel les met en jeu. Quoique Chardin soit la source de loin la plus importante pour l’Orient des Lettres persanes, de nombreux passages témoignent d’un complément d’information recueilli auprès de divers auteurs, savants et voyageurs, qui avaient traité de pays encore assez peu connus en France. La vogue orientaliste relève d’un vague concept du Levant qui confond souvent la Turquie avec la Perse et d’autres civilisations, tendance que Montesquieu partage avec ses contemporains ; les noms propres par exemple « sont pour la plupart des noms turcs ou arabes qu’on emploie également en Iran 180  ». En conséquence, il sera utile de citer plusieurs auteurs qui peuvent nous aider à concevoir l’image qu’on se faisait à l’époque du monde turco-arabe. Ce sont les relations de Turquie qui offrent les descriptions les plus abondantes et les plus précises du sérail ; Tournefort comme Rycaut et Tavernier distinguent bien deux groupes d’eunuques dont les fonctions au sein du sérail sont complémentaires mais opposées, et sur ce point leurs relations rendent rigoureusement le même son. Ainsi « les blancs sont attachez au service du Prince, et prennent soin de l’éducation des enfans du Serrail ; les noirs sont plus malheureux, car ils rongent tout le jour leur frein dans les appartemens des Dames de ce Palais », selon Tournefort 181 . Mais c’est Tavernier qui fournit le plus de détail sur le recrutement et le commerce d’eunuques en Turquie et les pays avoisinants ; chaque ligne de ce passage trouve un écho dans les Lettres persanes  :

Les Eunuques font [...] deux ordres. Il y en a de blancs qu’on a simplement taillez ; & il y en a de noirs à qui l’on a tout coupé à fleur de ventre 182 . Les uns & les autres sont severes, bizarres & ombrageux, & traitent cruellement tous ceux qui sont sous leur charge. Il y en a un nombre prodigieux, & dans Constantinople, & dans tout l’Empire, et generalement dans tout l’Orient, où il n’y a point de particulier pour peu de bien qu’il ait, qui n’entretienne un Eunuque ou deux pour la garde de ses femmes. C’est ce qui fait ce grand commerce d’Eunuques en plusieurs endroits de l’Asie & de l’Afrique, & dans le seul Royaume de Colconda où je me trouvay en 1659, on en fit cette méme année jusqu’à vingt deux mille. Je me souviens que l’Ambassadeur du Grand Mogo[l], qui ne souffre point cette barbarie dans ses Estats, & qui fait venir d’ailleurs les Eunuques dont il se sert, me tira un jour à part, pour me dire qu’il luy tardoit de retourner chez son maître, dans la crainte qu’il avoit que ce Royaume de Colconda n’abysmast apres de pareilles cruautez. La pluspart des peres & meres qui sont pauvres, & n’ont point d’amour pour leurs enfans, qu’ils craignent de ne pouvoir pas nourir, dés qu’il survient la moindre cherté de vivres, les vendent à des Marchands qui les font couper en suite, et quelquesfois leur font tout razer. Quelques uns de ceux à qui l’on n’a rien laissé, quand ils veulent uriner, sont contraints de se servir d’une canule, et de la porter au bas du ventre. Comme il n’en rechape guerre d’une operation si dangereuse, cela les rend beaucoup plus chers que les autres, & on les vend en Perse et en Turquie jusqu’à six cens écus ; cent ou cent cinquante est le prix des Eunuques ordinaires. Pour en fournir toute la Turquie, toute la Perse, toutes les Indes, & toutes les Provinces de l’Afrique, il est aisé de juger qu’il faut qu’il en vienne par milliers de divers lieux. Le Royaume de Colconda dans la Presqu’Isle au deça du Gange ; et ceux d’Assan, de Boutan, d’Arachan et de Pegu au delà, en fournissent un nombre prodigieux. Tous ces Eunuques sont blancs, ou bazannez. Les Eunuques noirs qui viennent d’Afrique en bien moindre quantité, sont, comme j’ay dit, beaucoup plus chers. Les plus difformes sont ceux qui coûtent le plus, leur extréme laideur leur tenant lieu de beauté dans leur espece. Un nez plat, un regard affreux, et une grande bouche, de grosses lévres, des dents noires et écartées les unes des autres, (car d’ordinaire les Mores ont de belles dents) sont des avantages pour les marchands qui les vendent 183 .

La répugnance de Zephis envers ce « monstre noir », les regrets et l’humeur sombre du Premier eunuque, la jalousie d’Usbek, en particulier envers un eunuque blanc 184 , sont directement issus de ces pages, qui ont toujours inspiré au lecteur occidental l’horreur d’un monde où contrainte et violence sont omniprésentes, comme le répètent inlassablement toutes les relations 185 . Le Premier eunuque des Lettres persanes, premier en dignité et en autorité, ne peut être qu’un Noir (peut-être le premier dans la littérature occidentale à prendre la parole en tant que tel 186 ), admis dans l’intimité des femmes puisque, destitués de toute humanité 187 , les Noirs ne peuvent plus susciter la jalousie du maître ; « severes, bizarres & ombrageux, et trait[a]nt cruellement tous ceux qui sont sous leur charge 188  », ils exercent un pouvoir tyrannique théorisé dans la Lettre 9, qui présente cette « prison affreuse » comme un système où chacun est contraint à jouer son rôle. Ce dernier est défini par les relations de voyage ; la conscience aiguë qu’en a le personnage est le seul fait de la fiction.

D’après les mêmes informateurs, et particulièrement Chardin, le sérail des Lettres persanes est plus turc que persan :

[en Perse] Le Roi seul en peut avoit de blancs, & les personnes à qui il en donne, comme les Princesses de son sang. Je n’en ai pas vû à d’autres. Le nombre des Eunuques dans les Maisons des plus grands Seigneurs est d’originaire de six à huit. Dans celles des Seigneurs de moindre qualité, il est de trois à quatre, & dans les Maisons des gens simplement riches, il y en a une couple. On en compte jusqu’à trois mille au service du Roi, la plûpart dans son Palais, & quelques uns dans les Maisons que le Roi a deçà et delà 189 .

On en conclurait qu’Usbek ne figure pas parmi les très grands seigneurs. En effet, son sérail paraît composé de cinq femmes, Zachi, Zelis, Zephis 190 , Fatmé, Roxane ; de quatre eunuques noirs, le Premier eunuque (ou Grand eunuque), Ismaël, Narsit, et Solim 191  ; au minimum de trois eunuques blancs : le chef, Cosrou, Nadir (qui doit être exécuté) ; et on ne sait de combien d’esclaves, hommes et femmes (par exemple Zelide ou Pharan, et d’éventuelles concubines), occasionnellement mentionnés.

La loi du sérail se réduit au pouvoir absolu du maître, pouvoir de vie et de mort que reconnaissent nécessairement toutes les femmes et tous les eunuques dont on entend la voix dans le roman, même les plus révoltés. Même si, le plus souvent, cette contrainte est dissimulée par le langage le plus doux de l’amour et de l’affection, puisque la haine même, ou le défi d’autorité, ne sauraient s’exprimer directement, elles empruntent d’autres voies. Toute violence est voilée, du moins tant qu’elle reste en deçà du plus extrême désespoir. Tous les rapports dans le sérail sont donc dictés par une loi qui se réduit au pouvoir absolu du maître, les femmes étant constamment placées en situation de concurrence et de dépendance par rapport à lui ; leur sincérité supposée, comme le désir d’être fidèle, dépend en fait d’une liberté d’agir qui leur est refusée. On mesure ainsi combien est hasardeuse toute analyse fondée sur le discours des personnages : le maître ne peut que parler en maître, même s’il est peu enclin à sévir (Lettre 6 et Lettre 93), l’épouse en femme passionnée, quels que soient ses sentiments. Chardin l’avait déjà dit : « le Roi […] ne trouve parmi toutes ces femmes perfides, ni amour ni attachement sincere […] 192  » Le maître est aussi prisonnier que l’esclave de la « structure du sérail » 193 . La forme épistolaire, qui insère tous les personnages dans ce système de pouvoir, empêche toute énonciation libre et sincère, ou plutôt interdit au lecteur de reconnaître en toute certitude une expression libre et sincère.

La polyphonie des Lettres persanes

Ce rappel des contraintes de la fiction, qui tend à figer les personnages dans des rôles ou à relativiser la valeur de leurs discours, ne doit cependant pas occulter ce qui a toujours été considéré comme une des richesses principales de l’ouvrage, la multiplicité des voix qui s’y font entendre. On peut se demander néanmoins si pareille polyphonie (selon l’expression consacrée par la critique) est effective. Si l’on s’en tient au nombre des correspondants, rien n’est plus vrai : dix-neuf sont actifs, pour vingt-deux destinataires différents 194 . Mais ne faut-il pas donner à ce terme un sens plus large, et ne pas s’en tenir aux seuls personnages ? C’est en fait à l’orchestration de voix innombrables, qui se superposent ou se mêlent, au lieu de simplement se répondre ou de s’entrecroiser, qu’il faut être attentif, car ce sont elles qui produisent souvent les effets de sens les plus intéressants. L’abbé Gaultier devait justement dénoncer les effets hautement pernicieux d’un procédé systématique de superposition : chaque fois qu’est formulée la critique du mahométisme, c’est la dénonciation du christianisme que selon lui il faut entendre. De fait, il est même permis de percevoir une troisième voix, celle qui renvoie dos à dos toutes les religions et les montre si semblables, jusque dans leur volonté d’être chacune la seule vraie, et la seule à parler.

La langue des Lettres persanes relève d’un « style oriental » qu’elles ont largement contribué à fixer, et pour longtemps ; les grandes lignes (tutoiement, multiplication des images et des figures, d’hyperboles) nous en sont aisément perceptibles 195 . Encore a-t-elle été allégée et stylisée, selon l’« éditeur » des Lettres persanes  : « J’ai soulagé le Lecteur du langage Asiatique autant que je l’ai pû ; & l’ai sauvé d’une infinité d’expressions sublimes, qui l’auroient ennuyé jusques dans les nuës. » Mais faut-il se contenter de cette explication ? En effet la Bible et le Coran ne dissonnent pas :

La langue de ce Livre divin, sur tout de l’Ancien Testament, étant Orientale, elle est aussi très-souvent toute hyperbolique, toute figurée dans les discours les plus communs, & pleine aussi de toutes sortes de figures dans les pieces écrites en vers, & dans les Propheties […] 196

L’abbé Gaultier n’avait donc pas tort – ou plutôt il voyait trop bien ce qu’un lecteur « naïf » pouvait retirer d’un ouvrage fort peu naïf, qui laissait si bien parler les uns et les autres.

Les voix qui s’expriment sont aussi celles de toute une société, et d’un temps qui ne se restreint pas aux années qui précèdent immédiatement 1721. Les Lettres persanes, sans être coupées du contexte immédiat de la Régence, entretiennent un rapport distancié avec l’actualité : sans doute pourrait-on parler aussi bien de relation complexe à la réalité 197  ; pourtant nous signalons systématiquement dans les notes l’origine de tel jugement ou de telle formule, comme l’expression cynique « une espece de fumier, qui engraisse les terres montagneuses et arides » ou le parallèle entre un ministre de dix-huit ans et une maîtresse de quatre-vingts 198 . Montesquieu se fait alors l’écho de ce qui s’est dit et répété dans l’ancienne Cour, dix ou vingt ans auparavant, comme de ce qui a couru à Paris, et qu’il a pu entendre pendant le long séjour qu’il y a fait, entre 1709 ou 1710 et 1713 – donc antérieurement, comme il est probable, à sa rédaction des Lettres persanes  ; mais de 1714 à 1722, ses séjours parisiens, finalement peu nombreux, ne lui ont guère permis de suivre au jour le jour l’actualité d’une époque fertile en événements 199 . On ne saurait donc supposer, à l’origine des Lettres persanes, le désir d’alimenter une chronique bien informée de la Régence, dans un Paris où se jouent toutes les péripéties du système de Law. La vision qu’en a et qu’en donne Montesquieu est plutôt marquée d’éclipses, d’éclairs, de coups d’œil latéraux – qu’il faut évidemment rapporter à la réalité historique, mais sans y chercher nécessairement une correspondance systématique 200 . Elle est aussi prétexte à clichés, comme celui du laquais-financier dans la Lettre 95 ; mais la Régence n’a-t-elle pas été l’époque où la rumeur est devenue maîtresse ? Montesquieu ne répète pas un mot isolé, il l’intègre à une trame satirique ; le « mot » devient phrase, maxime ou élément d’un portrait dont le lecteur, à partir d’un élément, est invité à reconstituer l’ensemble, mais sans que jamais lui soit suggérée une parfaite cohérence : les Lettres persanes ne sont pas un puzzle. Ce qui se dit à travers les Lettres persanes, c’est une multitude d’opinions ou de positions parfois contradictoires, assumées par un énonciateur qui quelquefois n’existe que par cet énoncé (la Moscovite qui écrit à sa mère, la danseuse qui sollicite Rica) ou au contraire par des personnages persistants et consistants, comme Usbek et Rica ; mais leurs affirmations mêmes peuvent apparaître comme étroitement liées aux circonstances, ou encore sembler en rupture avec ce que l’on sait des opinions de Montesquieu.

Or la voix qui parle - ou la main qui écrit - risque fort d’être souvent confondue avec celle de l’auteur 201 , ce qui chaque fois représente un piège. Lors même que le personnage paraît faire montre des idées les plus sages, n’entraîne-t-il pas le lecteur sans que celui-ci s’en rende compte ? Il est indéniable qu’à mesure que leur séjour se prolonge, Rica et Usbek se familiarisent de plus en plus avec les coutumes et les manières françaises, et comprennent de mieux en mieux les institutions européennes, dont ils soulignent volontiers les avantages. Ayant aussi appris l’histoire de l’Europe, ils formulent des critiques de fond que l’on est tenté de reprendre, tant elles paraissent de bon sens : que « le plus ancien et le plus puissant [royaume] de l’Europe » (Lettre 97 ) soit gouverné, non par les lois des Francs conquérants, mais par celles des Romains vaincus, a tout l’air d’une absurdité consacrée par les siècles, qu’un Persan se devait de dénoncer ; que le droit romain soit surchargé de « formalités qui sont la honte de la raison humaine », comme le dit la même lettre, est une saine vérité pour un Rica comme pour un Figaro.

Mais une telle affirmation nous paraît devoir être regardée de plus près, car elle est exemplaire. En effet on aurait pu s’attendre à ce que Montesquieu défendît mieux un droit romain qu’il a soigneusement étudié, et qui sert de droit écrit dans nombre de provinces françaises, contre les prescriptions sommaires des lois barbares pour lesquelles les juristes n’ont souvent que mépris – elles ne lui apparaîtront dans toute leur complexité que dans les dernières années de rédaction de L’Esprit des lois  ; on trouve même dans le Spicilège un passage ancien qui contredit formellement Rica 202 . Pourrait-on croire sérieusement que Montesquieu se trouverait en contradiction avec lui-même et méconnaîtrait l’objet de plusieurs années d’étude, dont témoignent ses notes de travail, désignées sous le nom de Collectio juris  ? Certes le Montesquieu de 1721 n’est pas celui de 1748, qui fera l’éloge de la lenteur et des formalités de justice comme autant de garanties pour la liberté du citoyen 203 . Mais pourquoi lui attribuer comme une position réfléchie ce que Rica le désinvolte exécute en quelques paragraphes ? On sera sans doute plus au fait des préoccupations de Montesquieu en rapprochant cette lettre du Discours sur l’équité, du 11 novembre 1725, où il dénonce les « pièges et les surprises » dont la complexité du droit a hérissé la pratique de la justice au fil des siècles 204 . Mais ce n’est pas sur le seul jugement expéditif de Rica, personnage de fiction, que nous pouvons nous sentir autorisés à voir ici le fond de la pensée de l’auteur sur le droit romain 205  ; tout juste pouvons-nous identifier un mouvement d’humeur qui prend la forme, traditionnelle voire complaisante, de la satire contre les gens de justice, et dont on verra le développement en deux temps, d’abord avec l’abandon des fonctions parlementaires en 1726, puis avec l’inlassable recherche des fondements rationnels et historiques des lois.

Lectures critiques des Lettres persanes

On ne s’étonnera donc pas que l’œuvre ait fait l’objet de lectures contrastées, voire contradictoires, que l’élément biographique y ait fait irruption de manière indiscrète ou parfois justifiée, que des jugements fortement affirmés en aient prédéterminé la lecture, et même que le statut de l’ouvrage ait considérablement évolué au fil du temps : c’est même sans doute, de toutes les œuvres de Montesquieu, celle qui a été soumise aux grilles de lecture les plus diverses. La complexité que nous avons voulu montrer n’est pas toujours apparue comme le caractère distinctif de l’ouvrage, ou comme son aspect le plus intéressant ; et l’on a vu se multiplier des lectures qui peuvent nous sembler réductrices, dans la mesure où elles cherchaient sans doute à juguler tout effet de dispersion et à présenter les Lettres persanes dans une perspective unifiante, à la fois en elles-mêmes et par rapport à l’époque ou à l’auteur qui les avaient produites 206 .

La seule énumération des éditions, rééditions et nouvelles émissions est assez éloquente pour donner une idée de ce qui fut d’emblée un succès européen, largement exploité par les libraires 207 . Pourtant l’ouvrage de jeunesse pourrait bien être éclipsé par le chef-d’œuvre de la maturité, et comme Diderot reniant, ou feignant de renier Les Bijoux indiscrets, Montesquieu pourrait avoir regretté les trop caustiques Lettres persanes. Si rien n’en parut au moment où elles risquaient de lui coûter l’Académie française (mais c’était aussi elles qui lui en ouvraient les portes), on le fit pour lui à sa mort :

Sur ses Lettres ingénieuses
Où regne trop de liberté
Je jette sans causticité
Quelques gouttes officieuses
Des eaux du fleuve du Léthé 208 .

Mais l’éditeur, Fréron, ajoute une note de protestation :

J’applaudis à cette expression de M. de Bonneval  ; elle me paroît très-heureuse et très-poëtique. Mais il me permettra de penser qu’elle n’est pas ici à sa place. Parler du fleuve d’Oubli à l’occasion des Lettres Persannes, l’un des ouvrages les plus agréables & les plus philosophiques qui aient paru depuis quarante ans ! Je suis persuadé que cet écrit est fait pour l’immortalité.

Pourtant les comptes rendus en avaient été rares, souvent maigres ou décevants 209  : le premier, qui signale immédiatement la publication, est celui des Lettres historiques contenant ce qui se passe de plus important en Europe, un périodique d’Amsterdam 210  ; mais ce n’était guère en fait qu’un texte à vocation publicitaire publié par l’éditeur même des Lettres persanes, Suzanne de Caux, qui s’ingénie à piquer la curiosité du lecteur en suggérant qu’on a affaire à un roman à clés, où l’on traite d’une actualité alors brûlante et douloureuse : l’effondrement du système de Law, qui ruine tant de familles après avoir bouleversé la société française. Le Mercure ne se contente pas de réagir tardivement, en septembre 1723 211  – le journaliste semble même avoir moins lu l’ouvrage que les comptes rendus qui en ont été donnés précédemment, au point de reprendre presque terme à terme celui des Lettres historiques de mai 1721. Plus intéressante, une réaction qui vient de la République des Lettres du nord de l’Europe, celle du Refuge protestant, attentif à cette parole libre. En témoigne Jean Le Clerc, dans sa Bibliothèque historique ancienne et moderne 212 publiée chez Wetstein à Amsterdam ; il voit dans l’ouvrage le moyen de « guérir » ce qui n’est pas « conform[e] au bon sens », autrement dit de porter le scalpel dans la chair d’une société malade, sans proposer de véritable remède : car les Persans ne font que dénoncer les Français, sans pouvoir être donnés en exemple. En janvier 1722, les Mémoires historiques et critiques de Camusat, quoique publiés eux aussi à Amsterdam, ne reflètent pas le même état d’esprit 213 , et attirent l’attention sur le danger que présente la lecture de l’ouvrage, si hardi en matière de religion, particulièrement à propos du suicide ; de surcroît, il le compare à quelques précédents illustres, L’Espion turc et les Provinciales – ce qui n’est pas à sa gloire. Les maîtres mots sont alors « hardi » et « brillant » : car Montesquieu a surpris, séduit, mais aussi déconcerté autant par le style, jugé parfois obscur, que par les idées. Marivaux ne pense pas autrement ; mêmes mots et mêmes griefs viennent sous sa plume, pour dénoncer ce faux brillant sur des sujets aussi graves, tout en révélant la fascination qu’exerce d’ores et déjà l’étrange ouvrage, dont il ressent la puissante efficacité 214 .

Quant à l’intrigue de sérail, elle ne semble pas avoir intéressé les premiers journalistes, ou du moins ils ne paraissent guère y avoir trouvé de quoi attirer les lecteurs : quelques allusions aux deux personnages principaux et à la « jalousie persane » dans les Mémoires historiques et critiques, quand s’accumulent les portraits et les allusions à la politique et à la morale – Marivaux lui-même ne prêtant pas la moindre attention aux plaintes des personnages féminins ou aux confidences de l’époux désenchanté. À la sortie de l’ouvrage – dans la mesure où on peut se fier à un si petit nombre de comptes rendus –, l’intérêt en paraît donc quasi exclusivement satirique 215 .

Après L’Esprit des lois, et à la mort de Montesquieu, quand le monument commence à s’élever à sa gloire, il faut le défendre contre lui-même et ses Persanes :

De tous les ouvrages de ce grand homme, celui qui paraît le plus fournir à la critique, ce sont ses Lettres persanes, auxquelles il doit une partie de sa célébrité. Nous avons commencé par convenir ; que dans le grand nombre de vérités hardies que l’Auteur y a répandues, il s’est glissé plusieurs erreurs qui intéressent la religion ; telles sont celles qui attaquent la prescience de Dieu & la possibilité de quelques mystéres, celles qui prêtent des armes au suicide, &c. Mais ces erreurs doivent-elles être mises sur le compte de M. de Montesquieu 216  ?

Ce que Pierre Rousseau cherche ainsi à excuser, D’Alembert en fait un des titres de gloire du philosophe, qui apparaît comme un des premiers persécutés du siècle 217  :

[…] d’un côté la haine sous le nom de zèle, de l’autre le zèle sans discernement ou sans lumieres, se soûleverent & se réunirent contre les Lettres Persannes. Des délateurs, espece d’hommes dangereuse & lâche, que même dans un gouvernement sage on a quelquefois le malheur d’écouter, allarmerent par un extrait infidele la piété du Ministere.

Voltaire qui y voit un « ouvrage de plaisanterie, plein de traits qui annoncent un esprit plus solide que son livre 218  », lui refuse finalement ce titre de gloire : « […] il ne fut qu’un peu molesté pour ses Lettres persanes 219 . » Mais il importait aux yeux des Encyclopédistes que le Philosophe fût compté parmi les leurs, et les Lettres persanes ne leur paraissaient nullement mériter d’être oubliées : elles devaient même contribuer efficacement à créer l’image d’un penseur dont la plume alerte ne se contentait pas d’égratigner ; de fait, la solidarité entre les Lettres persanes et L’Esprit des lois est immédiatement affirmée par ceux qui les dénoncent conjointement avec le plus de vigueur, les jansénistes : « On y reconnoît le génie & le stile de l’Auteur des Lettres persannes  » déclarent à propos de L’Esprit des lois les Nouvelles ecclésiastiques 220 . Ouvrage sérieux, et considéré comme tel également par l’Index, comme on l’a dit 221 , les Lettres persanes figurent évidemment parmi les œuvres majeures de Montesquieu, dans toutes les éditions de ses œuvres complètes au XVIIIe siècle.

Au XIXe, époque où sa haute réputation ne se dément pas 222 , l’ouvrage prend néanmoins un tout autre tour : il est l’incarnation même de l’« esprit » de la Régence. Pour Abel Villemain, c’est « le plus profond des livres frivoles, ce livre si bien écrit, si vif, si moqueur, si fait pour amuser le public, après l’ennui des dernières années de Louis XIV, et pour le faire réfléchir, après l’orgie de la régence 223  » ; il apparente Montesquieu à La Bruyère, à Pascal, voire à Fontenelle, autre bel esprit. L’épithète « frivole » est en effet tenace : « Ici, le fond seul est frivole ; tout est mûr, vigoureux, précis dans l’expression 224 . » Villemain y reconnaît néanmoins une pensée profonde, dans la mesure où il s’agirait à plusieurs égards d’une première ébauche de L’Esprit des lois.

À de multiples reprises ce premier chef-d’œuvre de Montesquieu est applaudi sous réserve qu’on excuse sa légèreté galante, un peu libertine, presque obscène. S’il n’est mentionné qu’en passant dans le Cours familier de littérature de Lamartine 225 , il représente par contre l’« un des livres les plus attrayants que nous ayons » pour René Doumic, qui n’hésite pas à affirmer, avec la même restriction que Villemain :

Les Lettres persanes suffiraient pour assurer à Montesquieu une place importante dans le mouvement littéraire du XVIIIe siècle. Montesquieu y est déjà tout entier, et, si cette fois c’est le Montesquieu frivole qui a donné à l’œuvre le ton général, l’observateur pénétrant et le philosophe s’y révèlent aussi 226 .

L’institution scolaire lui accorde une place particulière : « le grand classique scolaire des deux premiers tiers du XIXe siècle », l’anthologie de François Noël et François Delaplace, Leçons de littérature et de morale, qui connaît près de trente éditions entre 1804 et 1862, présente un Montesquieu moraliste grâce à des extraits des Lettres persanes 227 . Si les Lettres persanes ne sont ni inconnues ni méconnues au XIXe siècle, elles ne sont pas considérées comme un roman, mot qu’on ne trouve jamais associé avec elles : pas la moindre mention par exemple dans Le Roman français au XVIIIe siècle d’André Le Breton 228 . Tout au plus y reconnaît-on « la fiction qui sert de cadre », l’« intrigue galante », cette partie de l’œuvre « qui nous semble aujourd’hui vieillie et même déplaisante » (Doumic) ; c’est souvent la part de satire politique, par contre, qui en constitue la véritable originalité.

Cette gêne devant le roman oriental est assez générale : on préfère considérer l’aspect persan des Lettres persanes comme un décor fantaisiste, sans intérêt réel. Dans l’exemplaire personnel de Gustave Lanson où il marque en marge les passages qui attirent son regard, on ne trouve pas un seul trait dans les quinze dernières lettres, ni le moindre commentaire à l’endroit d’aucune des quinze autres lettres émanant du sérail 229 . Aussi Lanson écrit-il dans son Histoire de la littérature française  :

[Montesquieu] suppose deux Persans, Usbek et Rica, qui viennent en Europe, à Paris, dans les dernières années de Louis XIV. Mais ils reçoivent des nouvelles de leur pays, de leurs familles ; et l’on conçoit comment peut là-dessus s’exercer l’imagination d’un jeune Français sous la Régence, avec quelle curiosité libertine il mettra en scène la vie oisive et voluptueuse du sérail, des femmes très blanches surveillées par des eunuques très noirs, des passions ardentes, des jalousies féroces, des désirs enragés. Mais ce n’est là qu’un ornement. L’essentiel, dans le livre, ce sont les impressions des deux Orientaux jetés au travers de notre civilisation 230 .

Lanson fait la part de la pensée politique, mais il ne voit pas dans l’ouvrage les mêmes qualités que les générations de critiques antérieures :

Montesquieu est tout juste apte à railler la curiosité frivole des badauds parisiens, la brillante banalité des conversations mondaines, à noter que les femmes sont coquettes, et les diverses formes de fatuité qui se rencontrent dans le monde. Il n’y a pas ombre de pénétration psychologique dans les Lettres persanes.

Ferdinand Brunetière, pour sa part, apprécie surtout les portraits satiriques ; il prend au sérieux la critique religieuse et sociale comme une amorce de la pensée de L’Esprit des lois  ; mais quant à l’Orient il est du même avis que Lanson : « Ce qui a séduit certains des contemporains de Montesquieu, c’est le décor oriental, assaisonné de libertinage 231 . » Malgré toutes ces réserves, les Lettres persanes sont mises au programme des lycées en 1942 – sans que dans l’état actuel de nos recherches, nous puissions en donner les raisons. C’est au moins la reconnaissance de la place qu’a prise ce petit volume dans le patrimoine littéraire français : en 1953, avec le « Lagarde et Michard 232  », pour la première fois un manuel scolaire accorde plus de place aux Lettres persanes qu’à n’importe quelle œuvre de Montesquieu, y compris L’Esprit des lois 233 .

En témoignait déjà l’intérêt (de circonstance) que leur prêta Valéry en 1926. Dans une préface 234 aux Lettres persanes où règne le goût des formules, brillantes à défaut d’être réfléchies, mais qui ont l’avantage de laisser beaucoup à penser au lecteur, l’écrivain se dévoilait amateur d’un esprit « svelte et […] pur » qu’il recréait à son image plus qu’il ne renvoyait à Montesquieu – sinon au prisme d’une Régence aimablement libertine et déjà éclairée ; la fascination avouée pour un esprit « dans sa pleine vivacité », pour un « style vif et un peu diabolique » constituait sans doute un heureux moyen d’arracher l’ouvrage aux mains des pédants : « ce livre est incroyable de hardiesse ». Variation chatoyante, séduisante, soigneusement désordonnée, qui eut son heure de gloire, d’autant qu’elle semblait proposer une perspective cavalière (« Vers 1720, cette nécessité [de conformité à un type simple] se reposait un peu »), comme les aimait l’auteur de « La crise de l’esprit », mais dont la fécondité n’est pas prouvée. Au moins avait-elle le mérite de rester en marge du texte et de ne lui imposer aucune grille de lecture trop contraignante.

À l’opposé, une tendance contemporaine de la critique, que nous avons déjà signalée, a longtemps confondu auteur et personnages 235 . La déclaration de Pierre Barrière est à cet égard typique : « Usbek et Rica, […] c’est Montesquieu lui-même, le double visage de son tempérament assez complexe, et leurs observations, leurs réflexions sont les siennes 236 . » À tel point qu’on a pu chercher dans les Lettres persanes des indices sur la vie secrète ou personnelle de Montesquieu : témoin telle note de Vernière selon laquelle, s’agissant de la « femme qui boite » évoquée par le pseudo-traducteur, « la tradition verrait là une allusion à Jeanne de Lartigue, l’épouse de Montesquieu […] » Or il suffit de commencer à suivre cette piste pour s’apercevoir que cette « tradition » inlassablement répétée d’édition en édition n’a, à notre connaissance, jamais été étayée par aucun document 237 . La première trace semble apparaître dans l’Histoire de Montesquieu de Vian, ouvrage souvent fantaisiste publié en 1878, qui fournit en tout et pour tout comme référence, et sans aucune justification … la préface des Lettres persanes 238 .

C’est dans les années 1950 et dans cette perspective que commence une nouvelle ère d’études fondées sur des bases radicalement différentes. Il faut surtout citer l’importance des éditions des Lettres persanes soigneusement annotées par Antoine Adam (1954) et par Paul Vernière (1960), puis les travaux de Robert Shackleton sur la chronologie musulmane 239 et les études presque simultanées de Roger Laufer, « La réussite romanesque et la signification des Lettres persanes  » 240 , de Roger Mercier, « Le roman dans les Lettres persanes  : structure et signification » 241 et de Pauline Kra, « The invisible chain of the Lettres persanes  » 242 . Laufer et Mercier tendaient à reconsidérer la question de l’unité de l’œuvre, et en particulier y réintégraient le sérail pour le prendre en compte dans la signification générale de l’œuvre ; cet aspect était absent chez Pauline Kra qui, pour expliquer la « chaîne secrète » évoquée par les « Quelques réflexions sur les Lettres persanes », proposait un plan thématique qui allait susciter l’intérêt et l’émulation dans la critique anglophone 243 . La notion de « frivolité » est aussi reprise avec un sens nettement moins péjoratif, appliqué non au sujet du livre mais seulement au décor : « l’union du sérieux et de la frivolité est le caractère le plus original des Lettres  », affirme Laufer 244 . Du reste, en insérant son article sur les Lettres persanes dans son livre Style rococo, style des Lumières, Laufer faisait de Montesquieu l’un des architectes du style « rococo », thème aussitôt développé par d’autres 245 .

Autre renouvellement majeur : à partir de l’idée que l’expression de Montesquieu « va de saillie en saillie, de vue instantanée en vue instantanée », Jean Starobinski intégrait entièrement, dans son Montesquieu par lui-même 246 , les Lettres persanes à la discussion thématique de toute l’œuvre et de toute la pensée de l’auteur. Identifiant le renversement comme « l’image de prédilection de Montesquieu » dans sa préface à cet ouvrage en 1973 247 , il met en valeur un jeu constant de surprises, un système d’oppositions et de contradictions ayant pour fin de tout relativiser : comme l’exemple d’Usbek le montre, il est « inévitable de se situer à un point de vue particulier, alors même que l’on aspire à dépasser le particulier 248  ». En résulte la déstabilisation des « certitudes contradictoires [qui] s’annulent algébriquement. Elles sont, les unes et les autres, vaincues dans le combat qui les oppose : elles ont toutes raison, elles ont tort ensemble 249  ». Il n’en reste pas moins une préoccupation constante : les formes et l’exercice du pouvoir, personnel et politique, et leurs conséquences 250  ; et « un centre et un noyau positifs, un enseignement sur la justice 251  ».

À partir de 1970, c’est la religion 252 et surtout la politique 253 qui en viennent à dominer les études sur les Lettres persanes, tandis que s’annonce progressivement un retour sur la signification et le rôle du sérail empli de femmes et d’eunuques 254 , ou la « déchirure culturelle » qui oppose, surtout en la personne d’Usbek, Orient et Occident 255 . Enfin, au début du XXIe siècle cette « espèce de roman » apparaît comme une « œuvre totale », dont il faut explorer toutes les dimensions pour espérer en rendre compte 256 . Mais le fait le plus marquant est peut-être que les Lettres persanes, loin d’intéresser désormais les seuls spécialistes de littérature, deviennent l’ouvrage de Montesquieu le plus connu – et donc celui qui fait l’objet du plus grand nombre d’études. Ce cercle vicieux de la célébrité n’enlève ni n’ajoute rien à sa qualité intrinsèque ou à sa capacité à susciter la réflexion, mais témoigne certainement que les Lettres persanes ont pour principe d’intriguer le lecteur, et pour vertu de résister aux critiques.

Notre propre lecture ne prétend pas résumer toutes les précédentes, ni s’y substituer ou s’en démarquer systématiquement. Notre annotation s’efforce d’en tenir compte dans tous les cas où nous y avons trouvé un moyen d’éclairer le texte ; mais l’impératif qui était le nôtre, de n’introduire aucun commentaire, nous a interdit d’y renvoyer aussi souvent que la possibilité s’en présentait. Cet inventaire critique n’en était pas moins nécessaire, pour que le lecteur de cette édition sache comment nous nous insérons dans une tradition constamment renouvelée, qui désormais ne sous-estime plus la difficulté d’une telle œuvre, mais dont les principes d’interprétation ne peuvent jamais être pris comme des principes définitifs d’explication. C’est ainsi que la piste biographique, qui nous a paru constituer en tant que telle une impasse 257 , peut être redéfinie dans le sens où, au lieu de tenter d’expliquer les Lettres persanes par la vie de leur auteur, on identifie dans les Lettres persanes les éléments qui permettraient d’accéder à une personnalité intellectuelle : on ne cherche plus comment l’auteur se peint, mais ce qu’il nous apprend de lui par sa démarche même, quand il se découvre écrivain.

La matière même du texte offre assez de surprises au lecteur attentif pour que l’annotateur ait déjà fort à faire s’il veut élucider des expressions, des idées que les commentateurs précédents se sont bien gardés d’examiner de près. Nous ne prétendons pas les avoir toutes éclaircies ; au moins avons-nous toujours signalé la difficulté. Parfois archaïque, ni banale ni spécifiquement gasconne, la langue de Montesquieu est surtout elliptique, et son intention n’est pas toujours d’être parfaitement explicite… Qu’il ait joué au traducteur est certain ; qu’il ait affecté la maladresse, ou du moins risqué l’impropriété pour suggérer ce truchement est beaucoup moins sûr. Plus certaine est l’idée qu’entre le jeune président et ses contemporains régnait une connivence, faite d’allusions comprises à demi-mots, de références implicites à des faits historiques ou à des lectures et des souvenirs communs dont nous n’avons plus spontanément connaissance. C’est cet horizon partagé avec ses lecteurs de 1721 qu’il nous appartenait d’abord de restituer. Notre rôle était, à notre tour, de replacer l’œuvre aux croisements des traditions auxquelles elle ne se réduit jamais, de traduire l’implicite et le méconnu, autrement dit d’interpréter une pensée qui se cache pour mieux se montrer, sans développer pour autant une construction interprétative dont l’annotation ne serait que l’illustration ou la démonstration.

L’œuvre est un lieu où convergent mille emprunts, souvenirs ou échos : non seulement la bibliothèque personnelle de Montesquieu était vaste (et il fallait y renvoyer par l’intermédiaire de son catalogue), mais grâce aux conversations de la vie courante ou aux journaux, il était au fait de l’actualité et des idées qui couraient dans une France en plein bouillonnement, sans compter les mots, anecdotes et rumeurs qui contribuent à l’allégresse de l’ensemble. Maint écho classique peut avoir été puisé chez Plutarque ou Montaigne – ou par ouï-dire – aussi bien que directement chez un Ancien, comme les renseignements ethnographiques, politiques, etc. Au lieu de sources, terme que nous avons déjà récusé, il conviendrait alors de parler de ressources et de résonances, pour désigner ce que nous avons essayé de retrouver, la culture vivante qui innerve les Lettres persanes, les intertextes qui n’en sont pas nécessairement des « sources » (et qui peuvent même quelquefois leur être postérieurs) mais qui informent sur le texte de Montesquieu, éclairant le sens d’un mot ou d’une expression, d’autres échos plus ou moins contemporains de tel événement, les façons courantes d’évoquer tel phénomène, l’état d’un mythe culturel. Ce sont souvent de telles références qu’on trouvera dans nos notes. Ce corpus est tout simplement l’environnement culturel de la fin du règne de Louis XIV et de la Régence, dans la mesure où on peut espérer le reconstituer.

Un autre corpus sur lequel il fallait naturellement porter le regard, surtout dans le contexte d’une édition des Œuvres complètes, est celui de l’œuvre de Montesquieu, car les liens entre les Lettres persanes et ses autres écrits – surtout le Spicilège, Mes pensées, l’Essai sur les causes qui peuvent influer sur les esprits et les caractères et L’Esprit des lois – sont fort nombreux. Mais on les a traités de manière différenciée, selon qu’on peut les supposer antérieurs aux Lettres persanes (c’est parfois le cas du Spicilège ), ou nettement postérieurs comme les Pensées, l’Essai sur les causes et, a fortiori, L’Esprit des lois  : ceux-ci sont envisagés à titre de comparaison pour éclairer une pensée en plein développement, et non de manière à rapporter à des œuvres d’un autre ordre une pensée qui serait censée être immature ou balbutiante.

C’est ainsi que les Lettres persanes trouvent leur place, sinon tout au début de la carrière de Montesquieu, mais en tête de l’édition imprimée des Œuvres complètes en 2004, et des Œuvres complètes en ligne en 2018 : elles sont sa première grande œuvre, elles le désignent d’emblée à l’attention d’une France qui peut-être n’attendait rien et se satisfaisait de l’air nouveau de la Régence, qui en tout cas s’est découverte elle-même en les lisant ; mais elles sont aussi, et peut-être surtout, ouverture triomphale, allegro vivace, du temps des philosophes.

Notes

1 Montesquieu, Lettres familières (1767), Lettre XLII, du 4 octobre 1752 (note de Guasco) ; OC, t. 21, à paraître.

2 C’est de cette époque qu’il faut désormais dater la Collectio juris ( OC, t. 11-12), qui rassemble les notes de Montesquieu sur le droit romain : voir C. Volpilhac-Auger, Montesquieu, Gallimard, « Folio Biographies », 2017, p. 54-57.

3 Paul Vernière, Lettres persanes, Paris, Classiques Garnier, 1960, p. IV.

4 Voir Louis Desgraves, Chronologie critique de la vie et des œuvres de Montesquieu, Paris, Champion, 1998. En 1718, Montesquieu est exclusivement bordelais ; en 1719, un séjour à Paris est possible, mais non attesté ; il n’y revient qu’en juillet 1721, donc après la publication des Lettres persanes.

5 C. Volpilhac-Auger, Montesquieu, ibid.

6 Lettre 56, Lettre 84.

7 Ce Chinois né dans une famille chrétienne avait suivi en 1702 Artus de Lionne, évêque de Rosalie ; à l’époque où il rencontre « M. de La Bray », comme il l’appelle lui-même, il habite rue Guénégaud. Montesquieu ayant dû quitter Paris en décembre 1713, à l’annonce de la mort de son père, il ne le reverra pas, puisqu’il ne revient pas à Paris avant la fin de 1716, et que Hoangh meurt en octobre 1716. Nous avons évoqué la relation entre Montesquieu et Hoangh dans l’article « A text in search of an author : “Quelques remarques sur la Chine que j’ay tirées des conversations que j’ay eües avec Mr Ouanges” » [A response to Professor Xu Minglong], World History Studies, Pékin, no  3, 2016/1, p. 17-32, afin de répondre aux critiques de Xu Minglong sur l’édition des Geographica et de revenir sur l’idée erronée selon laquelle Montesquieu n’aurait jamais connu Hoangh (Miguel Benítez, « Montesquieu, Fréret et les remarques tirées des entretiens avec Hoangh », Geographica, OC, t. 16, p. 419-434).

8 Œuvres complètes, André Masson dir., Paris, Nagel, t. II, 1953, p. XXVII. La correspondance avec la chronologie supposée des Lettres persanes que prétend établir Masson est moins convaincante (quel intérêt aurait une fiction à renvoyer de manière aussi précise à un référent non seulement resté anonyme, mais littéralement transformé ?), ainsi que l’évocation du « roman » perdu de Montesquieu intitulé Lettres de Kanti – rien n’indique qu’il s’agit d’un roman, encore moins « de la première ébauche » des Lettres persanes ou qu’il « avait pour héros un voyageur chinois ».

9 « Chinoiseries des Lumières. Variations sur l’individu-monde », L’Homme, 2008/1, nos  185-186, p. 269-299, ici p. 287 et 294.

10 Lettre 28 ( OC, t. 18).

11 Spicilège, OC, t. 13, no 368.

12 Bibliothèque nationale de France, Manuscrits, NAF 8974, p. 191-192.

13 Lettre 46.

14 Voir Lettre Supplémentaire 4, publiée en 1745 mais sans doute transmise à Mme  de Lambert vers 1724 (voir ci-après). Voir la Gazette du 23 février 1715, article de Versailles, p. 94.

15 Catalogue, nos 672 ou 2284. Nous y revenons dans la seconde partie de cette introduction, « Lectures ».

16 « Il avoit été secrétaire de l’auteur ; ce fut lui qui porta le manuscrit des Lettres persannes en Hollande, & l’y fit imprimer, ce qui couta à leur auteur beaucoup de fraix sans aucun profit. » (Montesquieu, Lettres familières, à Cerati, 1er mars 1730, note a ; OC, t. 18, lettre 359). Selon Guasco, il aurait montré son manuscrit au P. Desmolets « pour sçavoir si cela seroit débité », à quoi celui-ci lui aurait répondu, « Président cela sera vendu comme du pain » (ibid., [début novembre] 1746 ; OC, t. 19, lettre 607). L’anecdote peut se situer en 1716, mais plus vraisemblablement après l’impression, lors du séjour à Paris de l’été 1721.

17 Voir l’acte de décès de Jean-Baptiste de Secondat, président de Montesquieu, où figure le nom de l’abbé Bottereau-Duval, reproduit par François Cadilhon, Montesquieu parlementaire, académicien, grand propriétaire bordelais, Travail d’étude et de recherche, Bordeaux 3, 1983, 2 vol., annexe. L’abbé avait aussi travaillé avec Montesquieu aux expériences que celui-ci relate dans l’Essai d’observations sur l’histoire naturelle (1719-1721) : voir OC, t. 8, p. 222 (« Je me crois obligé de dire icy que le Sr Duval m’a beaucoup aidé dans ces observations et que je dois beaucoup a son exactitude »).

18 OC, t. 18, lettre 130 (12 juillet 1725) ; Henri-Philippe de Limiers (16..-1728) dirige alors la Gazette d’Utrecht ; voir sa notice, due à Marianne Couperus, dans le Dictionnaire des journalistes, Jean Sgard dir., nouvelle édition, IHRIM-ISH, Lyon.

19 Sur Pierre Marteau et les fausses adresses bibliographiques, voir Léonce Janmart de Brouillant, La Liberté de la presse en France aux XVIIe et XVIIIe siècles . Histoire de Pierre Du Marteau, imprimeur à Cologne (XVIIe-XVIIIe siècles), Paris, Maison Quantin, 1888 (Genève, Slatkine, 1971). C’est sans doute un exemplaire de cette édition des Lettres persanes qui figure dans la bibliothèque de La Brède, avec pour seule adresse bibliographique « Cologne » (Catalogue, nº 677).

20 Voir sa notice dans data.bnf.fr. Desbordes (fils) devait devenir, notamment grâce à Voltaire, un des éditeurs attitrés des Lumières : c’est lui qui publie La Ligue en 1724, plusieurs pièces de théâtre (La Mort de César, Zaïre, Alzire) ainsi que les Éléments de la philosophie de Newton en 1738, en association avec Ledet ; c’est aussi avec celui-ci qu’il donne une édition des Œuvres de Voltaire en 1738-1741. Une gravure montre la boutique des libraires François L’Honoré et « Jaques » Desbordes, « Devant de la Bource d’Amsterdam » (Jean Pierre Ricart, Les Lois et Coutumes du change des principales places de l’Europe, Amsterdam, 1715 ; Bibliothèque nationale de France, Estampes, Md 43 Libraire). Sur la suite de ses relations avec Montesquieu, voir plus loin.

21 Lettres historiques contenant ce qui se passe de plus important en Europe (mai 1721), no 59, p. 548. Pour la datation exacte de cette édition, voir aussi Catalogue de quelques livres nouveaux de Jasons à Waesberge (Amsterdam, mai 1721), nº 149 (Edgar Mass, Literatur und Zensur in der frühen Aufklärung : Produktion, Distribution und Rezeption der “Lettres persanes”, Francfort, Klostermann, 1981, p. 140).

22 La seule exception étant Lysimaque (1754), envoyé à l’académie de Nancy.

23 Sigle 21PM1 dans la bibliographie de Cecil Courtney (« première édition, première impression » ; OC, t. 1, p. 84) ; cette bibliographie est désormais abrégée : Courtney. Voir Liens vers des éditions numérisées.

24 Sur le succès et le scandale des Lettres persanes, voir Françoise Weil, Livres interdits, livres persécutés, 1720-1770, Oxford, Voltaire Foundation, 1999, p. 98-99, nº 435 (mentions des catalogues où apparaît l’ouvrage, des saisies qui en sont faites, des retraits de vente et des ventes).

25 L’édition des présentes Œuvres complètes n’a pas pour principe de retenir comme texte de base le dernier qui aurait été approuvé par l’auteur. Le choix opéré pour les Considérations sur les […] Romains est aussi celui de la première édition ; pour L’Esprit des lois, a été préférée l’édition parisienne (chez Huart et Moreau) de 1750, en raison des défectuosités de la toute première édition (Genève, Barrillot et Fils, 1748).

26 Datation d’après les Lettres historiques[…], nº 60 (octobre 1721), p. 421 (Edgar Mass, Literatur und Zensur […], p. 139). Depuis l’édition des Lettres persanes due à Henri Barckhausen (Paris, Imprimerie nationale, 1897), on ne croit plus que cette édition corresponde au subterfuge imaginé par Voltaire (sans aucun fondement, à notre connaissance) dans le Catalogue […] des écrivains français qui ont paru dans le siècle de Louis XIV, à l’article « Montesquieu » ajouté en 1756 : cette édition aurait été faite « en peu de jours » par Montesquieu afin de surmonter la résistance de Fleury à son élection à l’Académie française, donc en 1727. On a tout aussi peu de raisons de croire que cette édition ait été destinée à un public protestant.

27 Courtney : 21PM2.

28 Le dernier paragraphe y apparaît au début de la Lettre numérotée 8 dans l’édition B.

29 On verra plus loin qu’il s’agit des Lettres numérotées 58, 59 et 60 dans l’édition B, soit Lettre supplémentaire 5, Lettre supplémentaire 8 et Lettre supplémentaire 6 dans les éditions publiées à partir de celle de 1758 (dite édition D dans les études antérieures ; ce sigle est abandonné dans la présente édition) et jusqu’à notre édition.

30 Voir la Table des lettres et concordance des éditions.

31 Une seule exception, mais elle est peu significative, à notre avis : dans le passage des Cahiers de corrections correspondant à la Lettre 135, Montesquieu corrige « les plaisirs » (leçon de B) en « ses plaisirs » (qui figurait déjà dans A). Mais il peut tout simplement s’agir d’une inadvertance – et d’ailleurs la référence, « page 276, lignes 8 et 9 », indiquée comme toujours avec la plus grande précision, renvoie bien à l’édition A, le passage correspondant dans l’édition B se trouvant à la ligne 9.

32 Dans son édition des Lettres persanes, Genève, Droz, 1954, p. X-XI.

33 Edgar Mass, Literatur und Zensur […], 2e partie, et « Les éditions des Lettres persanes », Revue française d’histoire du livre, nos 102-103, 1999, p. 19-55.

34 Voir la lettre de Montesquieu à Caupos : « On me mende de Hollande que la 2de edition des L. P. va paroitre avec quelques corrections » ( OC, t. 18, lettre 36, Bordeaux, bibliothèque municipale, Ms 2170 ; les arguments fondant la datation de cette lettre ne sont pas convaincants).

35 Les pages suivantes doivent beaucoup aux suggestions et aux remarques de Philip Stewart et de Jean-Paul Schneider.

36 Voir E. Mass, « Les éditions des Lettres persanes », 1999, p. 22 et p. 28-30. Sur le droit de copie aux Provinces-Unies, voir Isabelle van Eeghen, Amsterdamse Boekhandel 1680-1725, Amsterdam 1960-1978, 5 tomes, notamment t. V, p. 31-34, et P.G. Hoftijzer, « Nederlandse boekverkopersprivileges in de achttiende eeuw. Kanttekeningen bij een inventarisatie », dans Documentatieblad Werkgroep 18 e  eeuw 22, 1990, p. 59-180. Nous remercions Hans Bots des renseignements qu’il nous a fournis à ce propos. Il faut sans aucun doute distinguer les éditions attribuées à Pierre Brunel, à Amsterdam, et leurs contrefaçons rouennaises. Pour les contrefaçons de 1721, voir Courtney.

37 Le thème des conversations entre amis revient notamment dans les Lettres 1, 5 (qui lui répond), 10, 23, son refus de l’autorité brutale dans les Lettres 39-41 et 63.

38 Voir la seconde partie de cette introduction.

39 Il faut remarquer aussi que disparaissent des lettres qui constituent des « ensembles », comme l’histoire de Pharan (Lettres  59-61), le dialogue entre Usbek et Rustan (Lettres 1 et 5), l’échange entre Zelis et Usbek sur le mariage de la fille de Soliman (Lettres 68 et 69).

40 Voir Bibliothèque virtuelle Montesquieu, Les reçus de libraires (1717-1722) .

41 Y compris pour les critères que l’on avance : l’approfondissement du caractère d’Usbek, l’insistance sur le « costume » oriental avec les lettres du sérail correspondent davantage à la perception du roman telle qu’elle se manifeste à partir du milieu du xx e siècle (voir la seconde partie de notre introduction). On pourrait fort légitimement plaider contra, en s’appuyant sur la règle professée par le pseudo-traducteur qui introduit l’ouvrage : Montesquieu a eu raison d’élaguer les « minuties » ou longs compliments, protestations d’amitié, regrets, etc., des Lettres 1, 5, 10 et 23, le langage asiatique de la Lettre 16 ; quant à l’échange (Lettres 39 à 41) entre Usbek et son jardinier Pharan (qui a le bon goût de savoir écrire, au mépris de toute vraisemblance), il renforce le portrait du Premier eunuque et celui d’Usbek, mais finalement bien peu. L’argument le plus solide réside en fait dans la disparition de la Lettre 1, remplacée dans l’édition B par la Lettre 6 ; mais cette dernière est-elle si maladroite, qui introduit d’emblée un Usbek complexe et tourmenté, plutôt qu’un voyageur débitant sa leçon, comme dans A ? On pourrait multiplier ainsi les arguments, tous viciés d’avance, puisque Montesquieu n’a pas repris par la suite la version « élaguée ». Nous conclurons seulement que personnellement nous ne jugeons pas celle-ci « inférieure » à celle-là, mais plus sobre.

42 Henri Barckhausen déclare avoir eu en main des exemplaires non cartonnés de l’édition princeps (Lettres persanes, Paris, Imprimerie nationale, 1897, p. XIX, note 1) ; aucun n’a pu être retrouvé ; mais il nous a semblé impossible de remettre en cause les affirmations de ce très grand éditeur. Barckhausen signale six cartons (que nous reproduisons en variantes, en signalant que nous ne les connaissons que par ce biais), et un septième aux pages 83-84 du tome II qu’il n’a pu transcrire.

43 Citons pour seuls exemples des confusions nombreuses entre e et c, entre avez et avec, des lettres oubliées, etc., dans l’édition B. Comme l’énoncent les Principes de cette édition, nous ne tenons pas compte dans nos relevés de variantes des différences de ponctuation et d’orthographe, qui ne sont pas significatives.

44 Rappelons que Jacques Desbordes et sa femme sont des huguenots, d’origine française. Le prote qui a travaillé sur l’édition B n’est pas dénué d’habileté : par certains aspects, notamment l’introduction des discours directs, celle-ci est au contraire beaucoup plus soignée que la première, faisant intervenir les guillemets et l’italique, et distinguant ainsi clairement les interlocuteurs (voir notamment dans la Lettre 55 [B : Lettre 45] le discours du casuiste) – mais pareil soin n’apparaît pas toujours dans la seconde moitié (ainsi dans la Lettre 65 [B : 54]). On peut aussi être sensible au fait que les subjonctifs sont mieux marqués par les accents circonflexes que dans l’édition A.

45 Les corrections principales sont les suivantes : « ils célébroient les » au lieu de « ils chantoient les » (Lettre 12), « Mettez bas » au lieu de « Posez bas » (Lettre 13), « Zilcade 1711 » au lieu de « Zilcade 1712 » (Lettre 19), et « motrices » au lieu de « matrices » (Lettre 22), « actrices » au lieu de « acteurs » (Lettre 26), « qu’ils sont doux, qu’ils » au lieu de « qu’ils sont doux, & qu’ils » (Lettre 27), « sont aimés » au lieu de « sont animés », « racontera ses aventures » au lieu de « racontera » (Lettre 46), « nous accabla » au lieu de « nous accable » (Lettre 48), « si on l’avoit fait exprès » au lieu de « si je l’avois fait exprès » (Lettre 52), « Candahar » au lieu de « Candahor » (Lettre 53), « se cueille » au lieu de « se cueillit » (Lettre 56), « rois du monde » pour « rois de monde » (Lettre 65), « tel pont » pour « tel port » (Lettre 75), un membre de phrase sans lequel la phrase est incompréhensible au début de la Lettre 84 (« La Justice se mêle de tous leurs différends »), etc. Dans notre apparat critique, toutes ces corrections se repèrent par l’accord entre l’édition B (sigle : B), les trois états des Cahiers de corrections (sigle : C), et le plus souvent l’édition des Œuvres de 1758 (sigle : Œ58). On trouve aussi quelques cas particuliers : « Je t’assure » au lieu de « Je te promets » (Lettre 80), ne se trouve que dans B et dans la première version des Cahiers de corrections ; la suppression de l’allusion à la Trinité (indiquée dans les Cahiers de corrections mais pas reprise en 1758), semble en fait être une erreur, corrigée dans les exemplaires cartonnés.

46 Lettres concernées, selon la numérotation de l’édition A (t. I) : Lettres 12, 13, 19, 27, 32, 33, 37 (ainsi que dans une note de cette lettre), 43, 44, 46 (trois corrections), 48, 52, 53, 56, 60, 65 ; (t. II) : 75, 84, 85, 116, 135 (deux corrections).

47 Sur un cahier manuscrit récapitulant les corrections, ou sur un exemplaire annoté par Montesquieu ? Dans ce dernier cas, l’ouvrage, remis à une personne de confiance (toujours Bottereau-Duval ?), devait repasser en Hollande, discrètement, car entre le 21 avril et le 30 juin, l’ouvrage proposé pour permission tacite au chancelier, au titre des « impressions étrangères », est sèchement refusé : « Reprouvé absolument » (Paris, BNF, Manuscrits, Français 21990, f. 6v). De manière générale, Montesquieu n’annote ses livres que de manière exceptionnelle, à la différence de Voltaire. Comme témoins de lecture, il préfère dresser des cahiers d’extraits (voir OC, t. 16 et 17 de cette édition).

48 Nous remercions Cecil P. Courtney de ses précieuses observations, qui nous ont été également très utiles pour l’ensemble de cette introduction.

49 Les cent quarante lettres de la seconde édition occupent autant de pages que les cent cinquante de mai ; culs-de-lampe et usage plus abondant du blanc typographique (qui rejettent souvent sur une nouvelle page le début d’une lettre nouvelle), présence continue des bandeaux, autant de moyens qui permettent en effet de retrouver presque exactement la pagination originelle. Ne s’agirait-il pas tout simplement de dissimuler l’ampleur des « diminutions », qui risquaient de nuire à la vente d’une édition à laquelle auraient manqué vingt ou trente pages par rapport à la première ?

50 Sinon d’une manière différente pour la troisième, pour laquelle de toute manière il n’y avait pas d’équivoque.

51 Est-il anecdotique de relever que l’une d’entre elles contient un coup de patte particulièrement violent pour les libraires, accusés d’être trop exigeants ? Voir la variante 11 de la Lettre supplémentaire 8 (Lettre 59 de l’édition B) : « Mais que dirai-je de ce siecle, où je vois un sçavant à la discretion d’un Libraire ? où je vois un homme qui meriteroit des Statuës, contraint de consacrer ses veilles pour la fortune d’un miserable Artiste ? ses ouvrages auroient été utiles à la posterité ; mais ils sont precipités par l’avarice, & la fin est entierement asservie aux moyens. » Rien qui renvoie sans ambiguïté à une expérience personnelle ; mais ce paragraphe disparaît dans l’édition de 1758 : était-il devenu hors de saison ? Il plaide en tout cas en faveur de l’hypothèse qui fait d’un motif commercial la principale raison d’être de la seconde édition.

52 Nous avons vu plus haut qu’on ne pouvait sans arbitraire leur attribuer une date de composition. On notera seulement que leur fermeté de ton et leur acidité, voire leur audace, ne semblent pas être d’un débutant.

53 Sinon, dans l’édition de 1758, le rapprochement d’une régence à une autre, comme le veut alors la date (1717, au lieu de janvier 1715 dans l’édition B) : l’incipit de la lettre et sa place dans l’ensemble sont modifiés en conséquence.

54 Entre autres l’abbé Gaultier, dont nous parlons plus loin.

55 Comme le confirmera plus tard Diderot, dans la Lettre sur le commerce de la librairie (1763) : « Quel livre plus contraire aux bonnes mœurs, à la religion, aux idées reçues de philosophie & d’administration, en un mot à tous les préjugés vulgaires & par conséquent plus dangereux que les Lettres persanes ? Que nous reste-t-il à faire de pis [?] Cependant il y a cent éditions des Lettres persanes, & il n’y a pas un écolier des Quatre-Nations qui n’en trouve un exemplaire sur le quai pour ses douze sols. » (éd. Jacques Proust, Paris, Hermann, 1976, p. 549.)

56 Pensées, no 2033 (t. III, f. 320 ; voir Textes repris dans les Pensées ).

57 Cet article, intitulé « Préface de l’éditeur », deviendra les « Quelques réflexions sur les Lettres persanes  », dont nous reparlons plus loin. Recopié par le secrétaire Q, il ne saurait être antérieur à 1749 ; il est en tout cas antérieur aux différentes versions que présentent les Cahiers de corrections, recopiées par des secrétaires postérieurs.

58 Voir la typologie qu’en a dressée Edgar Mass, « Les éditions des Lettres persanes  », 1999, p. 49-50. Certains phénomènes se révèlent en fait négligeables : ainsi une édition de 1752, « A Cologne, chez Pierre Marteau » (Courtney : 1752PM), affiche cent cinquante et une lettres ; mais il s’agit en fait d’une erreur introduite à la Lettre 49, la « lettre d’une Moscovite » qui y est incluse ayant été comptée comme une lettre à part entière, ce qui entraîne une modification de toute la numérotation ultérieure.

59 Ainsi la correction « motrices » pour « matrices » (Lettre 22), attestée dès l’édition B, et reprise seulement à partir de 1730.

60 Courtney : 30PM1.

61 Courtney : 30 JD2.

62 Voir la notice de Jacques Desbordes (1704-1742) dans data.bnf.

63 Peut-être était-il également utile de réoccuper le marché, tant que le droit de copie était effectif ; ce droit peut être de cinq, dix ou quinze ans ; en l’occurrence, s’il est de dix ans, il tombe en 1731 – il devient donc urgent de prévenir la concurrence d’autres libraires.

64 OC, t. 2, p. 36 et 50-55.

65 Voir ci-dessus note 58.

66 Il appartient à Élisabeth Carayol d’avoir attiré l’attention sur cette publication : voir son article « Des Lettres persanes oubliées », Revue d’histoire littéraire de la France no 65 (1965), p. 15-26.

67 Le Fantasque, no 5, p. 65-77. Voir les notices d’Élisabeth Carayol, « Le Fantasque », dans le Dictionnaire des journaux  : cet hebdomadaire publié par Du Sauzet a connu vingt numéros, de mai à octobre 1745 ; et « Saint-Hyacinthe » dans le Dictionnaire des journalistes, Jean Sgard dir., nouvelle édition, IHRIM-ISH, Lyon  ; voir aussi, du même auteur, Thémiseul de Saint-Hyacinthe, 1684-1746, Oxford, Voltaire Foundation, SVEC, 1984, no 221.

68 Ces textes sont présentés et annotés dans les Lettres publiées dans Le Fantasque sauf la Lettre no [4], qui deviendra la Lettre Supplémentaire 4. L’un d’entre eux n’avait pas été identifié (no [6]), alors qu’il est identique à un article des Pensées.

69 Saint-Hyacinthe est mentionné dans un passage autographe à la fin du premier tome des Pensées (no 716). Cette localisation en rend impossible la datation. Un exemplaire de l’ouvrage de Saint-Hyacinthe, Letters giving an account of several conversations upon important and entertaining subjects, Londres, J. Bettenham, 1731 (Catalogue, no  2304), actuellement conservé à la bibliothèque de Bordeaux (La Brède, nos 871-872), porte en tête du tome I la mention manuscrite : « Pour Monsieur le President de Montesquieu de la part de son très humble serviteur/ Saint-Hyacinte. » Cette dédicace exprime davantage de respect que de familiarité ou d’amitié.

70 OC, t. 18, lettre 83 (1724 ?) : « Voici, Madame, quelques Lettres Persanes. Vous voyez que j’emploie toute sorte de moyens pour surprendre votre estime ; c’est qu’il n’y a personne dans le monde à qui j’aie plus l’ambition de plaire. » (la datation est probable : voir Catherine Volpilhac-Auger, Montesquieu, Gallimard, Folio Biographies, 2017, p. 72).

71 Roger Marchal, M me de Lambert et son milieu, Oxford, Voltaire Foundation, 1991, p. 166.

72 On ne peut évidemment rien inférer de l’absence de toute mention dans sa correspondance, même si celle-ci est un peu moins lacunaire pour cette époque que lors de la publication des Lettres persanes. Quant à l’affirmation du rédacteur du Fantasque selon laquelle « la plus belle [édition] [lui] paroit celle qu’on en fit en 1730 à Paris chez Jaques Desbordes Libraire à Amsterdam, 2 vol. duodecimo  » (allusion à une des contrefaçons dont nous avons parlé plus haut), elle semble relever de l’annonce publicitaire.

73 D’après les notices d’Élisabeth Carayol citées plus haut, Le Fantasque serait rare aujourd’hui dans les bibliothèques françaises : deux exemplaires à la Bibliothèque nationale de France (Bibliothèque François-Mitterrand et Arsenal). Il faut y ajouter ceux de la bibliothèque municipale de Bordeaux, de la médiathèque de Chambéry et de la bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence.

74 Élisabeth Carayol a cru pouvoir affirmer que l’opuscule publié dans la livraison suivante du Fantasque (no 6, p. 85-95), Le Démocrite français, allégorie du système de Law suivie de réflexions d’ordre économique, serait également dû à Montesquieu (« Le Démocrite français, un texte oublié du jeune Montesquieu ? », Dix-huitième siècle, no 2, 1970, p. 3-12). Mais aucun des « indices » supposés ne nous paraît convaincant. Le point de départ de cette attribution est l’affirmation de Saint-Hyacinthe, à la suite des « lettres persanes », selon laquelle ce « petit Ecrit qui paroit n’être plus de saison, puisqu’il regarde un évenement passé il y a plus de vingt ans […] », aurait été retrouvé « parmi les mêmes MS. » ( Le Fantasque no 5, p. 77). Mais – pour autant que l’on fasse fond sur une telle déclaration – cela ne pourrait guère désigner que les documents trouvés chez Mme de Lambert.

75 Peut-être Montesquieu, qui déclare que ses propres Lettres « ne sont susceptibles d’aucune suitte, et encore moins d’aucun mêlange avec des lettres ecrittes d’une autre main, quelqu’ingenieuse qu’elle puisse etre » (Textes repris dans les Pensées,no 2033), fait-il allusion aux Lettres turques, jointes dès 1731 à une édition Attribuée à Pierre Marteau. Cela n’apporte rien à la datation.

76 Claude Lauriol, La Beaumelle et le « montesquieusisme », Naples, Liguori, « Cahiers Montesquieu » no 3, 1996, p. 92.

77 La confusion est manifeste puisque les deux premières éditions sont de 1721, et que par ailleurs les Cahiers de corrections suivent la pagination et les lignes de la première édition de mai 1721 (voir ci-dessus note 31).

78 Voir l’introduction des Feuillets détachés dans Les Cahiers de corrections.

79 Très exactement le 25 avril 1750, sans doute grâce au prince de Beauvau-Craon, ou à quelque autre des nombreuses relations lorraines qu’a procurées à Montesquieu sa proximité avec Mme de Mirepoix, née Beauvau-Craon : voir la lettre de Mme de Graffigny à Devaux du 26 avril 1750 (Correspondance de Mme de Graffigny, J.A. Dainard dir., Marie-Thérèse Inguenaud éd., t. X, 2006, Oxford, Voltaire Foundation, no 1540 ; voir aussi C. Volpilhac-Auger, « Montesquieu et Mme de Graffigny : regards croisés, regards obliques, ou la rencontre d’un Persan et d’une Péruvienne », Françoise de Graffigny, femme de lettres. Écriture et réception, Jonathan Mallinson dir., Oxford, Voltaire Foundation, SVEC, 2004, p. 159-169). Sur le séjour de Montesquieu à Lunéville en juin-juillet 1747, voir Souvenirs de la cour de Stanislas Leczinski, OC, t. 9, p. 297-304, et OC, t. 20, 2019, lettres 652 et 654.

80 Et amplifié, puisque des « corrections » on est apparemment passé aux « augmentations » ; mais il est difficile de savoir si les deux correspondants sont d’une rigoureuse exactitude (et parfaitement informés).

81 Pensées, no 2032 (voir Textes repris dans les Pensées ).

82 Voir ci-dessous, « Lectures ».

83 Elle est intégralement reproduite dans les Textes repris dans les Pensées.

84 « Pourquoi les Lettres persanes depuis qu’elles ont paru n’ont-elles reçu aucune flétrissure ? je ne puis l’attribuer qu’aux circonstances du tems dans lequel elles ont été publiées. Alors on ne pensoit qu’à la Bulle Unigenitus . » (Avertissement, p. II). Dans son édition de 1897 à l’Imprimerie nationale, Barckhausen signalait déjà l’influence probable du pamphlet de Gaultier sur les « Quelques réflexions sur les Lettres persanes  » (p. XVII).

85 Les Lettres persanes convaincues d’impiété, p. I-II.

86 Montesquieu est en relation étroite avec Huart, à qui il confie les Romains dès 1734 puis en 1748, pour la nouvelle édition (voir OC, t. 2, p. 40-44), Le Temple de Gnide en 1742 (voir OC, t. 8, p. 323-420), et L’Esprit des lois dès 1749 (voir C. Volpilhac-Auger, avec la collaboration de Gabriel Sabbagh et Françoise Weil, Un auteur en quête d’éditeurs ? Histoire éditoriale de l’œuvre de Montesquieu (1748-1964), Lyon, ENS Éditions, 2011, Première partie).

87 Numéros 1609-1619 (t. II, f. 462-471) : « Fragmens de vieux materiaux des Lettres persanes[.] j’ay jetté les autres ou mis ailleurs » (première rédaction : « […] Lettres persanes que je n’ay ny jettés ny » ; il faut sans doute suppléer : « ny mis ailleurs »). Nous reproduisons intégralement ces passages dans les Textes repris dans les Pensées .

88 Quelque cinquante ans plus tard, la mémoire de Latapie, qui fut un des familiers de Montesquieu, lui fournira « bien distinctement » le souvenir d’un « 2e volume des Lettres persanes faisant suite aux lettres connexes. Ce second volume au reste, aurait été assez mince, car il n’aurait guère compris qu’une quarantaine de lettres » (Latapie à Darcet, 18 fructidor an III [4 septembre 1795] ; Bordeaux, bibliothèque municipale, Ms 2734/17, reproduit dans C. Volpilhac-Auger, Montesquieu, Paris, Presses universitaires de Paris-Sorbonne, « Mémoire de la critique », 2003, p. 558-560). Il paraît néanmoins difficile de tirer des conclusions d’un témoignage aussi tardif qui, dans son ensemble, mêle constamment élements certains et hasardés.

89 Dans les éditions conformes à celle de 1758, dont il est question plus loin : Lettres 15, 22, 111, 77, 91, 124, 144, 145, 157, 158, 160 (l’ordre est celui de leur succession dans le Supplément). Courtney : 54PM2 (à distinguer d’une autre édition, 54PM1, portant même adresse et même date, comportant 207 pages au tome II, contre 205 dans celle-ci). Voir les Liens vers des éditions numérisées.

90 Dans les Lettres 67, 92, 109, 117.

91 Lettre supplémentaire 5, Lettre  supplémentaire 6 et Lettre  supplémentaire 8, correspondant aux Lettres 58, 60 et 59 de l’édition B.

92 Lettre supplémentaire 4.

93 Voir Edgar Mass, « Les éditions des Lettres persanes  », 1999, p. 41 (A54c).

94 Tel est bien le premier souci exprimé par Montesquieu, dans un passage biffé qui dans le Grand Cahier ouvre les « Quelques réflexions sur les Lettres persanes  » : « Il ne faut pas etre etonné que les diverses editions des Lettres persannes soient pleines de fautes. Cet ouvrage fut abandonné par son auteur dés sa naissance. » (« Quelques réflexions sur les Lettres persanes  », variante 1 ; voir aussi Les Cahiers de corrections.

95 Département des manuscrits ; voir Les Cahiers de corrections.

96 « Le dossier des Lettres persanes. Notes sur les Cahiers de corrections », Revue historique de Bordeaux no 2, 1963, p. 41-81 ; republié dans la Revue Montesquieu 6 (2002), p. 71-85 et 87-105. Henri Barckhausen avait déjà émis des doutes en ce sens (Lettres persanes, Paris, Imprimerie nationale, 1897, p. XVII).

97 Dans une communication orale au colloque Montesquieu, œuvre ouverte (1748-1754) ?, Bordeaux, Bibliothèque municipale, décembre 2001.

98 Nous avons relevé pour notre part les différences suivantes : dans le texte principal, le mot « Lune » est toujours orthographié avec une majuscule ; le nom du mois est suivi d’une virgule ; le numéro de page est dans un corps plus petit – autant de caractéristiques absentes du Supplément ; le titre courant est en romain, petites capitales, le substantif et l’adjectif comportant une majuscule, dans le texte principal ; dans le Supplément, il est en italiques, sans majuscules. Cecil Courtney a observé deux filigranes différents : « Foin fin » pour le Supplément, « F Chaputard » pour ce qui précède.

99 De même, on a pu remarquer que l’édition Pierre Marteau de 1754 ne comporte pas toujours le Supplément, qui se trouve en revanche parfois relié avec d’autres éditions. Mais en l’occurrence, la reliure ne peut donner que des indications, jamais une preuve. Nous remercions Véronique Sarrazin de ses avis et conseils en ce domaine.

100 Cecil P. Courtney remarque qu’« un certain nombre d’ornements typographiques sont identiques à ceux qu’on trouve dans les éditions de Montesquieu publiées par Huart et Moreau, notamment dans l’édition des Romains in-12 de 1755 et dans la grande édition des Œuvres en 3 volumes, in-4o de 1758 » (descriptif de 54PM2).

101 On a vu plus haut l’intérêt que Mme de Graffigny portait au projet de nouvelle édition, justement entouré de mystère.

102 A-t-on un élément déterminant, avec cette affirmation de Montesquieu, en janvier 1754 (Correspondance, 12 janvier 1754, OC, t. 21, à paraître) ? « Je suis dans des circonstances où je ne dois rien imprimer. » Mais il s’agit d’une lettre dans laquelle Montesquieu reproche avec véhémence à La Beaumelle de vouloir publier ensemble, et sans son aveu, son propre Lysimaque et le Dimocrate de son encombrant admirateur (voir Claude Lauriol, La Beaumelle et le « montesquieusisme », Naples, Liguori, « Cahiers Montesquieu » no 3, 1996, p. 171-176). Le zèle de La Beaumelle (qui paraît ici quelque peu intéressé) avait déjà inquiété Montesquieu. Lysimaque paraît finalement en décembre 1754, dans les très avouables Mémoires de l’Académie royale de Nancy, et dans le Mercure de France (voir OC, t. 9, p. 409-422). Il faut remarquer en tout cas que la correspondance de Montesquieu, très abondante pour cette époque, n’évoque jamais cette édition Autrement que comme une éventualité, jamais comme réalisée ou en cours.

103 Bibliothèque de Genève, Ms. Supplt 738, f. 32 (signalé par Louis Desgraves, Chronologie critique de la vie et des œuvres de Montesquieu, Paris, Champion, 1998, no 3748). Le « nous » désigne la petite société de Genève qui discute philosophie autour de Bonnet. Les trois lettres ici mentionnées ne seraient-elles pas celles de l’édition B, fort peu nouvelles en fait ?

104 L’Année littéraire (1755, t. I, p. 278-287), ici p.  281  ; signalé par Madeleine Laurain-Portemer, art. cité.

105 Journal encyclopédique, 1er août 1758, tome 5, p. 63-64.

106 Dizé, Précis historique sur la vie et travaux de Jean Darcet, Paris, Académie des sciences, 1802, p. 8. Ce témoignage, hagiographique et empreint d’anticléricalisme, est très tardif ; mais il ne peut reposer que sur le récit de Darcet lui-même, et n’émane donc pas de la même source que le suivant. Voir C. Volpilhac-Auger, « Diderot, D’Alembert, Jaucourt : rencontres posthumes dans l’Encyclopédie autour de Montesquieu », Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, no 50, 2015, p. 319-333.

107 Maupertuis, Éloge de Montesquieu, Berlin, 1755, p. 58.

108 Voir Pauline Kra, « La défense des Lettres persanes  », dans Montesquieu, œuvre ouverte (1748-1755) ?, dir. Catherine Larrère, Naples, Liguori, « Cahiers Montesquieu » no 9, 2005, p. 17-29, et Jean-Paul Schneider, « Les Lettres persanes, trente ans après », ibid., p. 31-49.

109 Selon Jean-Paul Schneider, « Les Lettres persanes, trente ans après », Montesquieu n’apporte « de corrections importantes qu’à trois lettres sur les onze incriminées » par Gaultier. « Pour les autres il se contente soit de modifications insignifiantes portant sur le style, soit d’atténuations du propos par minoration de termes ou par relativisation de la perspective. »

110 Quand Barckhausen avait consulté le dossier, cette lettre était épinglée à l’intérieur d’un cahier (voir son introduction à l’édition des Lettres persanes, Paris, Imprimerie nationale, 1897). Voir aussi la présentation codicologique de ce dossier par Claire Bustarret (« Étude des différents types de papier » dans Les Cahiers de corrections ).

111 Feuillets 33 r, 35 r, 36 r et 91 r.

112 Voir Claire Bustarret, ibid. (papier de type BNF507).

113 Parmi lesquelles les jésuites devaient espérer la disparition d’allusions fielleuses aux Révérends Pères désignés dans la Lettre 137 (voir variante 7) : ce que Montesquieu avait effectivement envisagé, mais que ses éditeurs ne respectent pas en 1758 (voir plus loin).

114 On pense évidemment à l’épisode de l’élection à l’Académie française (voir C. Volpilhac-Auger, Montesquieu, Gallimard, « Folio Biographies », 2017, p. 156-158) : dénoncé par Valincour auprès de Fleury, il aurait été incité à renier les Lettres persanes. Sur les nuances de sa position, voir la présentation qu’en donne Jean-Baptiste de Secondat (sans aucun doute d’après ce que lui avait dit son père), dans le « Mémoire pour servir à l’histoire de M. de Montesquieu » (Bordeaux, bibliothèque municipale, Ms 1988/10), reproduit dans Montesquieu, Presses universitaires de Paris-Sorbonne, « Mémoire de la critique », p. 251 : « M. de Montesquieu déclara qu’il ne se disoit point auteur des Lettres persanes, mais qu’il ne donneroit point de désaveu qu’il les eût faites, qu’il renonçoit à la place de l’Académie s’il falloit l’acheter à ce prix. M. le cardinal de Fleury fut content de ce procédé, il lut les Lettres persanes et la paix fut faite. » D’Alembert ne fait que broder sur ce canevas, dans son Éloge de M. de Montesquieu en tête du tome V de l’Encyclopédie.

115 Pensées, no  2033 (voir Textes repris dans les Pensées ).

116 Une autre version, également biffée, tire les Lettres persanes du côté des juvenilia : « […] par son auteur qui s’attacha a des choses plus serieuses », elle-même corrigée successivement en : « son autheur qui estoit pour lors asses jeune et qui ecrivoit dans un siecle [ corrigé : temps] ou tout le monde estoit jeune », puis : « son autheur qui avoit escrit dans un temps ou il estoit asses jeune et avoit publié son ouvrage dans un temps ou tout le monde estoit jeune » (f. 323 r ) ; voir Textes repris dans les Pensées , no 2033.

117 Notamment dans la mesure où il avait supprimé, peut-être justement sous leur influence, la Lettre 137, qui contient nombre d’attaques contre des membres éminents de la Société (certaines pourraient être dissimulées sous des initiales mystérieuses : voir ad loc. note 18).

118 Alors que le papier des feuillets 10-32 et 35-129 (dits respectivement « Grand Cahier » et « Petit Cahier », d’après leur format : voir plus loin) est identique à celui qui porte les Réponses et explications à la faculté de théologie, de 1753 (Bordeaux, bibliothèque municipale, Ms 2515 ; Défense de L’Esprit des lois, OC, t. 7, p. 217-270), et les Réponses aux objections sur le climat (Bordeaux, bibliothèque municipale, Ms 2506/1, f. 9-11 ; p. 344-346), et qu’utilise le même secrétaire que celui du Grand Cahier (secrétaire R) : voir Claire Bustarret, « Étude des différents types de papier » dans Les Cahiers de corrections. Sur les secrétaires de Montesquieu, voir C. Volpilhac-Auger, « Une nouvelle “chaîne secrète” de L’Esprit des lois  : l’histoire du texte », dans Montesquieu en 2005, Oxford, Voltaire Foundation, SVEC, 2005, p. 83-216, repris dans l’introduction de De l’esprit des loix (manuscrits), OC, t. 3, p. XXXI-CXXIV.

119 Voir l’introduction de l’édition des Lettres persanes par Henri Barckhausen (1897). La cote actuelle de ces documents au Département des manuscrits est : NAF 14365 (la cote indiquée par Paul Vernière dans son édition des Lettres persanes, note 1 p. XL, est en fait celle du numéro d’inventaire). De 1939 à 1958 ils ont appartenu à la collection Gérard de Berny. Il faut noter qu’ils ne sont pas mentionnés dans le " Catalogue des manuscrits envoyés à mon cousin en Angleterre [en 1818]".

120 Dans la Revue Montesquieu, n°6, pages 123-229; voir ici Les Cahiers de corrections.

121 Les feuillets isolés qui figurent en tête du même dossier (f. 1-9) n’ont pas de rapport direct avec les Cahiers de corrections ; très hétérogènes, ils ne doivent leur présence dans le dossier qu’à leur relation, plus ou moins explicite, avec les Lettres persanes : pour leur transcription, voir Les Cahiers de corrections.

122 L’interprétation que propose Paul Vernière, avec les mêmes sigles (α, β, γ) que Madeleine Laurain-Portemer, est erronée (Paris, Classiques Garnier, 1960, p. XXXVIII-XL) : il considère comme « premier manuscrit » le Petit Cahier (α), le Grand Cahier constituant le « deuxième manuscrit » (β) comportant à la fois l’état définitif et un « état primitif raturé » (γ) – ce qui finalement reviendrait au même, étant admis que l’ordre alphabétique des signes ne correspondrait pas à la succession chronologique des corrections ; mais son interprétation de leur succession, telle qu’elle apparaît dans les variantes (p. 373-410) sans en justifier les principes, ne résiste pas à la vérification. Pour éviter toute confusion, nous avons donc utilisé les sigles a, b, c, qui correspondent aux sigles α, β, γ de M. Laurain-Portemer. Nos interprétations diffèrent parfois légèrement de celles que proposent ses tableaux, mais sans jamais remettre en cause l’ensemble.

123 On y trouve aussi des additions autographes parfaitement reconnaissables : signe non seulement que Montesquieu, entre 1751 et 1754, arrive parfaitement à lire et continue parfois à écrire lui-même, mais que son écriture reste identique ; c’est seulement dans des périodes de crise aiguë que ses yeux lui interdisent d’écrire ou déforment son écriture, qui devient grosse et tremblée. On remarquera qu’il écrit lui-même intégralement la Lettre supplémentaire 3.

124 Le secrétaire V a notamment recopié les Lettres de Xénocrate à Phérès (BNF, NAF 15 551, f. 36-49 : voir OC, t. 8, p. 291-305) ; il intervient aussi, ponctuellement, dans un mince dossier sur les mines de cobalt ( OC, t. 17, p. 695-702) ; son activité a pu être datée de 1754 (« Une nouvelle “chaîne secrète” de L’Esprit des lois […] ») . Le secrétaire S, qui a transcrit une version de l’« Invocation aux Muses » dans le manuscrit de L’Esprit des lois (voir « Que faire des Muses ? », OC, t. 3, p. cxlvi-clvi), est aussi connu pour avoir recopié un « cahier de corrections » de L’Esprit des lois et de la Défense (Bordeaux, bibliothèque municipale, Ms 2506/5 ; OC, t. 7, p. 377-379, peut-être postérieur à la mort de Montesquieu) ; il est intervenu à la fin des Pensées, mais très peu, ainsi que dans les Voyages  ; il n’apparaît évidemment pas dans le manuscrit de travail de L’Esprit des lois (1739-1747).

125 Un certain nombre d’erreurs impliquent un recopiage, et non une transcription sous la dictée : dans bien des cas, aucune intervention de l’auteur n’est décelable dans ce travail, purement mécanique, comme nous le signalons plus loin.

126 Ce qui ne signifie nullement qu’il s’agit d’un premier jet – il est même beaucoup plus vraisemblable, comme le suggère Madeleine Laurain-Portemer, qu’il s’agit de la copie de fiches ou d’un cahier antérieurs ; c’est aussi ce que suggère le seul manuscrit antérieur aux Cahiers de corrections dont nous disposions : il s’agit du manuscrit 2506/4 (f. 7 v ) de la bibliothèque de Bordeaux, qui correspond à la Lettre 67.

127 Nous nous permettons sur ce point d’être en désaccord avec M. Laurain-Portemer, qui voit dans le Grand Cahier des espaces ménagés pour d’éventuelles insertions : en fait, il ne s’agit, comme souvent dans les manuscrits de Montesquieu, que d’espaces blancs nécessaires à la lisibilité, tels que les autorise un grand format.

128 Montesquieu étant tombé malade en janvier 1755, on datera donc ses interventions, qui témoignent d’un énorme travail (en concurrence avec les corrections de L’Esprit des lois ), du dernier semestre de 1754 – c’est un des éléments qui nous permettent de penser que la Lettre Supplémentaire 3, postérieure à cette phase du travail, est très tardive.

129 La présentation des variantes (voir les Principes de cette édition ) renvoie donc, non pas à des manuscrits différents, mais à des étapes différentes portées sur le même manuscrit, le Grand Cahier : une phrase écrite par le secrétaire R (sigle a ), et maintenue sans modification due à S, est réputée confirmée en dernière analyse, abstention valant approbation : elle relève donc aussi en ce sens de la troisième étape (sigle c ). Le sigle b désigne la deuxième étape (secrétaire V), qui permet de distinguer a de c, mais ne présente souvent aucun intérêt intrinsèque : c’est un recopiage maladroit voire négligent, sans postérité (les exceptions apparentes ne sont vraisemblablement dues qu’à des coïncidences). Citons comme exemple de ces bévues (non reprises dans les variantes) « les démembrements » au lieu « les démembrèrent » (f. 110v ), « que l’on a pas voulu frapper » (f. 121r ), « on n’y entendoit de divisions » (f. 85v ) pour « on n’y entendoit parler ni de divisions », etc. Le sigle C est utilisé pour les cas où les trois étapes livrent un texte identique, ou qui se veut tel (dans le cas de b ).

130 Celui-ci, comme on l’a vu, peut aussi consister dans le maintien de la version écrite par R. Les secrétaires S et V, présents durant la même période, travaillent en parallèle, mais généralement pas en alternance : S reprend le travail de V, après que V a repris le travail de R : voir le feuillet initial du Petit Cahier. V ne « corrige » S que dans le cas de lettres entièrement nouvelles ; plusieurs fois (Lettre supplémentaire 2, Lettre supplémentaire 11), on a affaire à des feuillets intercalés, constituant des reprises d’ensemble ; la version transcrite par V sur le Petit Cahier intègre les corrections de V et de S qui figuraient sur le Grand Cahier. Sur celui-ci on ne relève que très peu d’interventions de V : la suscription d’une lettre transcrite par S (f. 16r ), la reprise d’une correction de R (f. 53v ), biffée par erreur, et une addition (f. 59r ).

131 Sans oublier les versions précédentes, présentes dans les Pensées pour les « Quelques réflexions sur les Lettres persanes  » (nos  2032 et 2033) : voir Textes repris dans les Pensées .

132 Ainsi, pour la Lettre  supplémentaire 6, l’état a du manuscrit (f. 50 v ) porte « s’appliquant » (main R), l’état b (f. 108 v , main V) « qui s’appliquent », l’état c (f. 50 v , main S) « qui s’exercent », leçon reprise par le même secrétaire dans le Supplément manuscrit (f. 141v ) ; il en est de même pour la Lettre supplémentaire 9, où l’état a donne « veut-il donc » et « plus parler de » (f. 58r ), suivi par b (f. 116r , 116 v ), alors qu’on lit dans l’état c et le Supplément manuscrit « Il voudroit » et « plus soutenir » (f. 58r , f. 145v et 146r ).

133 Lettre supplémentaire 9 : « châtiment qui met dans l’humiliation extrême, ce châtiment qui ramene » devient dans le Supplément manuscrit : « chatiment qui ramêne » ; dans la Lettre supplémentaire 4 et la Lettre supplémentaire 7, il faut restituer des mots : « l’indigne [choix] qu’ils » ; « le premier [défend] ses opinions », « pas [seulement] égaux » ; la Lettre supplémentaire 10 est seulement datée du « 2 de la lune » ; dans les « Quelques réflexions sur les Lettres persanes  », signalons aussi « soupçonné » au lieu de « soupçonnoit », « quelque point de notre religion », alors que toutes les autres versions, imprimées et manuscrites, portent « quelque principe de notre religion ».

134 C’est la raison pour laquelle Barckhausen (1897) et Ély Carcassonne (Lettres persanes, Paris, Les Belles Lettres, 1929) l’avaient exclue de leur édition.

135 À moins que Huart n’ait voulu profiter des inédits en sa possession pour mettre sur le marché une édition plus intéressante des Lettres persanes, avant même la publication de 1758 ; mais pourquoi la page de titre n’aurait-elle pas signalé pareille nouveauté ? Le seul prix des Œuvres de 1758 en trois volumes in-quarto rendait attrayante une édition sommairement remise au goût du jour, qui ne risquait pas de lui faire concurrence.

136 Ce qui exclut les simples bévues de b, que nous avons déjà signalées.

137 C’est ainsi que Jean-Pierre Séguin (La Langue française au XVIIIe  siècle, Paris, Bordas, 1972) interprète l’évolution de la ponctuation au XVIIIe siècle. Sur l’usage des signes de ponctuation, et les différentes interprétations dont il relève, voir Annette Lorenceau, « Sur la ponctuation au XVIIIe siècle », Dix-huitième siècle no 10, 1978, p. 363-378 ; Henri Coulet, « Ponctuation des manuscrits autographes et ponctuation des éditeurs au XVIIIe siècle », dans Les Éditions critiques. Problèmes techniques et éditoriaux, Nina Catach dir., Besançon-Paris, Annales littéraires de l’université de Besançon - Les Belles Lettres, 1988, p. 55-64.

138 Ou peut-être pour indiquer que la phrase est suivie d’un alinéa.

139 La comparaison des différentes versions de la Lettre supplémentaire 3 et de la Lettre supplémentaire 11, est à cet égard révélatrice.

140 La remarque est également valable pour l’apparat critique dans son ensemble : ni l’orthographe, ni les particularités typographiques, ni la ponctuation (sauf exception influant sur le sens), n’ont été retenues comme offrant des variantes significatives et dignes d’intérêt.

141 Voir C. Volpilhac-Auger, « Montesquieu, l’œuvre à venir », Revue Montesquieu no 4, 2000, p. 5-25, ici p. 13.

142 Lecture corroborée par l’interprétation de Jean-Paul Schneider (« Les Lettres persanes, trente ans après »), qui oppose le texte initial de 1721, qui constitue une véritable ouverture en tous les sens du terme, et les « Quelques réflexions sur les Lettres persanes  », qui se donnent comme une clôture définitive.

143 Dans notre apparat critique, les passages qui n’ont été biffés qu’à la toute dernière étape de la préparation du manuscrit (donc peut-être après la mort de Montesquieu) apparaissent précédés des deux sigles a, ; dans la transcription des Cahiers de corrections, ils sont soulignés en pointillés.

144 D’après Edgar Mass, « Les éditions des Lettres persanes  », 1999, p. 42, cette édition se contente de reprendre une des innombrables reprises ou contrefaçons de l’édition A. Nous en signalons des exemples caractéristiques dans notre note 4 à la Lettre 2.

145 La présence ou l’absence de la Lettre  supplémentaire 8.

146 Louis Van Delft, Littérature et anthropologie. Nature humaine et caractères à l’âge classique, Paris, PUF, 1993, Première Partie.

147 ibid., p. 62-63.

148 Le Cabinet du philosophe, Feuilles VI à XI (rééd. 1752, p. 371).

149 Voir OC, t. 9. Voir aussi Histoire véritable et autres fictions, Philip Stewart et C. Volpilhac-Auger éd., Paris, Gallimard, Folio Classique, 2012.

150 On pourrait objecter qu’Usbek a voyagé « dans les Indes » (Lettre 138) ; mais il ne s’agit là que d’un procédé pour évoquer la banqueroute de Law, non d’un moyen d’étoffer le personnage.

151 Lettres 82 ; 59 ; 72.

152 On peut penser néanmoins aux rues de Paris (mais c’est un passage obligé…) ou au Palais de justice ; mais quand il est question de Notre-Dame-de-Paris ou de l’Hôtel des Invalides, le cadre a tôt fait de disparaître derrière l’institution. De fait, Paris est plus « lisible » que visible ; c’est seulement en ce sens qu’on peut reprendre l’analyse de Karlheinz Stierle, La Capitale des signes. Paris et son discours, Paris, Éditions de l’EHESS, 2001, p. 59-65. Voir aussi C. Volpilhac-Auger, « “J’ai vu” », dans Les Lettres persanes en leur temps, Philip Stewart dir., Paris, Classiques Garnier, 2013, p. 43-67, repris dans C. Volpilhac-Auger, Montesquieu : une histoire de temps, Lyon, ENS Éditions, 2017, chap. I.

153 Voir Mes voyages, OC, t. 10, 2012.

154 Le Spectateur français (10 avril 1722), Feuille V, p. 68.

155 Camusat, Mémoires historiques et critiques (janvier 1722), p. 11.

156 La lettre qui en parle, sans doute transmise à Mme de Lambert vers 1724 (voir ci-dessus) ne paraît qu’en 1745, dans le Fantasque (voir Lettres publiées dans Le Fantasque ), pour figurer finalement dans les Lettres supplémentaires (Lettre  supplémentaire 4). D’autres représentants du genre illustré par l’Espion turc existent, mais ils sont sans réelle importance, n’expliquant rien de plus.

157 Galland eut aussitôt des imitateurs, parmi lesquels François Pétis de La Croix avec ses Mille et Un Jours : contes persans, turcs et chinois (cinq volumes, 1710-1712) et en anglais les Turkish Tales : consisting of several extraordinary adventures : with the history of the sultaness of Persia, and the Visiers. Written originally in the Turkish language, by Chec Zade [Shaikzádah] (J. Tonson, 1708).

158 Fatéméh Eshghi, Jean Chardin et sa présence dans les grandes œuvres des philosophes du XVIIIe siècle en France, thèse de 3e cycle, Paris X-Nanterre, 1977, p. 179-180.

159 Voir ci-dessous, « Le cas du sérail : du document au système ».

160 Voir Jean Ehrard, « Un roman politique : les Lettres persanes  », Archives des Lettres modernes no  116, 1970, p. 33-50 ; réédité dans Jean Ehrard, L’Invention littéraire au XVIIIe siècle, Paris, PUF, 1997, p. 17-32.

161 Ainsi que le suggère Georges Benrekassa, « Le parcours idéologique des Lettres persanes  », Europe no  574, 1977, p. 64-65, réédité dans Le Concentrique et l’Excentrique, Paris, Payot, 1980, p. 305-325.

162 On pourrait ajouter à cette liste l’énigmatique Hagi Ibbi, que son nom désigne comme un croyant ayant fait le pèlerinage de La Mecque, mais qui est venu à Paris avec Usbek et Rica (Lettre 37) – comme le montre un passage des Pensées, no  1615 (voir Textes repris dans les Pensées ).

163 L’expression est employée par Michel Delon, « Un monde d’eunuques », Europe no  574, 1977, p. 79-88 ; le terme dispositif est aussi celui dont use plusieurs fois Georges Benrekassa dans « Le parcours idéologique des Lettres persanes  ».

164 Sur la date et la place de ces «  Quelques réflexions sur les Lettres persanes  », voir ci-dessus « L’écriture : de la rédaction à la publication », et bien sûr l’annotation ad loc.

165 La Congrégation de l’Index elle aussi ne devait s’apercevoir que bien tard du danger : elle n’interdit les Lettres persanes que le 24 mai 1762, après avoir condamné De l’esprit en janvier 1759, l’Encyclopédie la même année, et les Essais de Hume en janvier 1761 ; à la même date elle examine plusieurs ouvrages de Voltaire, dont une traduction italienne de Candide   : voir Laurence Macé, « Les Lettres persanes devant l’Index : une censure “posthume” », dans Montesquieu en 2005, C. Volpilhac-Auger dir., Oxford, Voltaire Foundation, SVEC, 2005, p. 48-59.

166 On peut penser aux Lettres du chevalier d’Her… de Fontenelle (1683), que Montesquieu réprouve vivement : « […] je suis enrage [ enragé ou en rage ?] de voir un si grand home ecrire come cela » (Pensées, no 692.)

167 Souligné par nous ; Le Spectateur français, Feuille VIII (rééd. 1753, p. 97).

168 Voir par exemple la liste donnée par Laurent Versini, Le Roman épistolaire, Paris, PUF, 1998 (1re éd. 1979), p. 62, ou par Jean Goldzink, Montesquieu, « Lettres persanes », Paris, PUF, « Études littéraires », 1996 (1re éd. 1989), p. 105-106 (voir Quelques réflexions sur les Lettres persanes , note 8).

169 Cf. Henri Coulet, Le Roman jusqu’à la Révolution, Paris, Armand Colin, 1967, p. 393 : « […] le mot demande à être interprété ; Montesquieu ne veut pas dire qu’il ait inventé le roman par lettres, qui existait avant lui et dont il n’a ni médité ni vraiment utilisé la technique ; il veut seulement dire qu’il est le premier à avoir donné une forme romanesque à un recueil de textes qu’on tenait avant lui pour purement épistolaires, les lettres de voyage, d’information, d’érudition, de politique, etc. Il ne faut pas le faire plus romancier qu’il n’a voulu l’être. »

170 Pensées, no 1438.

171 Signe de cette hésitation : les Lettres juives, les Lettres cabalistiques ou les Lettres chinoises, dues à Boyer d’Argens, sont généralement classées, avec des réticences, parmi les « romans » (voir L. Versini, Le Roman épistolaire, p. 62), alors qu’elles sont retenues par Jean Sgard comme des « périodiques » dans son Dictionnaire des journaux depuis 1991.

172 Même si le contenu de celui-ci peut être discuté : voir Jean Ehrard, « Un roman politique : les Lettres persanes  », et Jean-Marie Goulemot, qui engage le dialogue avec lui dans « Questions sur la signification politique des Lettres persanes  », dans Approches des Lumières. Mélanges offerts à Jean Fabre, Paris, Klincksieck, 1974, p. 213-225.

173 G. Benrekassa, « Le parcours idéologique des Lettres persanes  ».

174 Introduction aux Lettres persanes, Paris, Classiques Garnier, 1960, p. XVII.

175 Catalogue, nos  2738 et 2739. Sur cette date d’achat, voir Bibliothèque virtuelle Montesquieu, « Les reçus de libraires ». Sur la « culture orientale » dans le premier tiers du siècle, voir Myrtille Méricam-Bourdet, « Pourquoi s'intéresser à l'Orient musulman sous la Régence », p. 5-16, Cahiers Saint-Simon no 45, 2017, « Au temps des Lettres persanes : les Lumières avant les Lumières ? ».

176 Lettres philosophiques, Paris, Hachette, 1924, t. I, p. L-LI. Elle est déjà présente dans la façon dont Taine décrit la tâche du critique qui, suffisamment formé, « est capable de démêler sous chaque ornement d’une architecture, sous chaque trait d’un tableau, sous chaque phrase d’un écrit, le sentiment particulier d’où l’ornement, le trait, la phrase sont sortis […] » (Histoire de la littérature anglaise, Paris, Hachette, 1877, t. I, introduction, § II, p. X-XI. )

177 « Le dossier des inexactitudes est infini. » (Jeannette Geffriaud Rosso, Montesquieu et la féminité, Pise, Goliardica, 1977, p. 317, note 10.) Voir aussi Parvine Mahmoud, « Les Persans de Montesquieu », French Review no  34, 1960, p. 44-50 ; Mahmoud n’en conclut pas moins qu’« on ne pourrait reprocher ces erreurs à Montesquieu », qui s’était documenté (p. 44).

178 « Prenez des épouses, par deux, par trois, par quatre, parmi les femmes qui vous plaisent » (Coran, IV, 3).

179 Le mot harem, qui désigne l’appartement des femmes à l’intérieur du sérail, n’est pas utilisé dans les Lettres persanes.

180 Parvine Mahmoud, « Les Persans de Montesquieu », p. 45. Voir aussi ci-dessus ce que nous avons dit de Galland.

181 Tournefort, Relation d’un voyage du Levant , 1717, t. II, p. 275.

182 Entendre que les blancs peuvent n’avoir subi que l’ablation des testicules, les noirs celle de tout l’appareil uro-génital externe.

183 Tavernier, Nouvelle relation de l’intérieur du sérail du Grand Seigneur, Paris, Varennes, 1675, p. 17-19.

184 La lettre où Jaron évoque la jalousie croissante du maître éloigné du sérail ne se trouve que dans la Lettre supplémentaire 2  ; mais la colère d’Usbek contre sa femme et l’eunuque blanc qu’elle a reçu dans sa chambre apparaît dès l’édition de 1721 (Lettre 19).

185 Voir Tavernier, Nouvelle relation, p. 27-28 : « Les Eunuques noirs [...] sont commis à la garde de l’Appartement des Femmes, et l’on choisit pour cét office les plus laids et les plus difformes qu’on puisse trouver. Ils sont tous coupez à fleur de ventre depuis Soliman second, qui voyant un jour à la campagne un cheval hongre qui sailloit une jument, jugea de là que les Eunuques qui gardoient ses femmes pourroient de mesme amuser leurs passions ; à quoy il remedia d’abord en leur faisant tout couper, et ses Successeurs ont observé cette regle. Ils sont en grand nombre, et ont entr’eux leurs chambres et leurs reglemens comme les Eunuques blancs. » Ce passage n’est en fait que la paraphrase du récit de Michel Baudier, Histoire générale du sérail et de la cour du Grand Seigneur, empereur des Turcs, Lyon, Claude de La Rivière, 1659, livre II, chap. IV, p. 80 ; voir l’édition de 1652).

186 On peut lui opposer Domingo, le « vieux nègre » valet des brigands, dans Gil Blas de Santillane (livre I, chap. IV-X) : il n’est jamais vu que de l’extérieur, et la couleur de sa peau n’influe nullement sur son sort.

187 Cf. EL, XV, 5, « De l’esclavage des nègres » : « Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanité, que les peuples d’Asie, qui font des eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu’ils ont avec nous d’une façon plus marquée. »

188 Ces caractéristiques se retrouvent dans l’Essai sur les causes (voir l’annotation de la Lettre 9).

189 Chardin, Voyages en Perse, t. VI, p. 246.

190 Pour ces deux derniers noms, comme pour Zelide, nous reprenons l’orthographe originale, qui ne comporte pas d’accent – ce qui n’exclut pas qu’ils soient prononcés comme s’ils en portaient un : dans ses manuscrits, Montesquieu use rarement de l’accentuation.

191 Dans l’édition de 1758, un cinquième eunuque les rejoint, Jaron (Lettre  supplémentaire 2). Voir la Table des personnages.

192 Chardin, Voyages en Perse, t. VI, p. 232-233.

193 C’est là le titre de l’ouvrage éclairant d’Alain Grosrichard (Paris, Le Seuil, 1979).

194 Voir Table des lettres et concordance des éditions.

195 Voir Jacob Vernet, Lettres sur la coutume moderne d’employer le Vous au lieu du Tu, La Haye, Daniel Aillaud, 1752, à propos du style requis pour traduire la Bible, et sa lettre à Montesquieu du 15 juin 1750 (lettre 841 ; OC, t. 20, 2019) : « Je cite les Lettres persanes aussi bien que l’Espion turc, p r montrer que ce langage plait, comme caracterisant mieux un Asiatique » (il s’agit de traduire la Bible).

196 Chardin, Voyages en Perse , t. I, Préface, f. [*8 r].

197 Pourtant la présence du réel semble soulignée par l’existence de « notes du traducteur », qui tendent à accréditer la thèse d’une véritable relation de voyage, dans laquelle il est nécessaire de « traduire » certaines expressions, ou d’expliciter des allusions. Mais c’est un élément supplémentaire d’un jeu complexe, qui convoque tous les moyens possibles d’expression et d’action ; Jean Goldzink parle d’un « triomphe du discontinu, de l’oblique, de l’allusif, du distancié, du déguisé », même s’il est dominé par des « foyers de convergence » (La Politique dans les Lettres persanes : théâtre de l’idéologie, scène de la fiction, Fontenay-aux-Roses, Presses de l’ENS Fontenay - Saint-Cloud, 1988, p. 64).

198 Respectivement Lettre 95 et Lettre 35.

199 Voir le début de la première partie de cette introduction.

200 Voir Lettre 138 : « J’ai vu naître soudain […] J’ai vu un honnête citoyen […] »

201 Sur cette tendance de la critique, voir plus loin.

202 L’article no 266 du Spicilège se fonde sur Claude de Ferrière, Histoire du droit romain, Paris, 1718, pour faire l’apologie des « lois de Justinien », « ce precieux tresor », renvoyant ainsi les barbares à leur néant, celui de « l’ignorance et [du] mepris des lettres ».

203 L’Esprit des lois, VI, 2.

204 Voir OC, t. 8, p. 461-488.

205 Laurent Versini note avec justesse que Montesquieu, ce « Moderne », dénonce comme des travers ce que « l’âge des géomètres » et « des antiquaires » comporte de plus nouveau : ce qu’il stigmatise alors, c’est l’effet de mode, non la nouveauté en elle-même (Lettres persanes, Laurent Versini éd., Paris, Imprimerie Nationale, 1986, p. 23-24).

206 Il n’est pas d’usage, dans la présente édition des Œuvres complètes, de donner un panorama de la critique passée au-delà des réactions immédiates et contemporaines de la publication, le travail des éditeurs étant censé se substituer à celui de leurs prédécesseurs ; compte tenu de la nature du texte et du poids des interprétations précédentes, constituées en une tradition qu’il était impossible d’ignorer, et afin de préciser les intentions de notre propre annotation, il nous a semblé cependant nécessaire de tracer, au moins sommairement, les grandes lignes de ce qui a donné aux Lettres persanes l’importance qu’elles ont aujourd’hui.

207 Voir l’introduction bibliographique de Cecil Courtney, OC, t. 1, p. 84-131.

208 L’Année littéraire, 1755, t. I, p. 285, citant Bonneval.

209 Edgar Mass, Literatur und Zensur […], 4e partie, reproduit intégralement les textes critiques de l’époque sur les Lettres persanes ; les principaux sont repris dans C. Volpilhac-Auger, Montesquieu, Paris, Presses universitaires de Paris-Sorbonne, « Mémoire de la critique », 2003, p. 31-47 et 63-69.

210 Lettres historiques contenant ce qui se passe de plus important en Europe, mai 1721, p. 545-553.

211 Mercure, septembre 1723, p. 545.

212 Bibliothèque historique ancienne et moderne, t. XV (1721), art. XIII, p. 461 -463.

213 Mémoires historiques et critiques , Amsterdam, Jean Frédéric Bernard, t. I, 15 janvier 1722, p. 11-22. Camusat, qui ouvre avec la critique des Lettres persanes la première livraison de ses Mémoires, a pour protecteur le maréchal d’Estrées, qui interviendra en faveur de Montesquieu lors de son élection à l’Académie française en 1727 – les positions auront eu le temps de changer.

214 Le Spectateur français, Feuille VIII (8 septembre 1722), p. 97. Sur les rapports de Marivaux et de Montesquieu, voir Jean Ehrard, « Deux parallèles qui se croisent », dans L’Esprit des mots : Montesquieu en lui-même et parmi les siens, Genève, Droz, 1998, p. 231-245, et Edgar Mass, « Marivaux et les Lettres persanes  », dans Marivaux et les Lumières, Aix-en-Provence, Presses universitaires d’Aix-en-Provence, 1996, p. 209-216.

215 Le ton de Camusat est même dédaigneux : « Les lettres qui roulent sur la Politique & la Morale ne sont pas les moins curieuses de toutes. Il y en a aussi de Galantes que les personnes qui aiment ces sortes de matieres pourront lire. » ( Mémoires historiques et critiques , t. I, 15 janvier 1722, p. 15.)

216 Journal encyclopédique, 1er octobre 1759, p. 81.

217 Éloge de M. le président de Montesquieu , en tête du tome V de l’Encyclopédie (1755).

218 Catalogue des écrivains [du] siècle de Louis XIV, « Montesquieu » (addition de 1756).

219 Commentaire sur « L’Esprit des lois » (1777).

220 Le 9 octobre 1749, Nouvelles ecclésiastique, p. 161. Voir OC, t. 7 (Défense de L’Esprit des lois ).

221 Voir ci-dessus note 20.

222 C’est « la seule œuvre du XVIIIe siècle avec L’Esprit des lois à être présent[e] dans les manuels de Napoléon à nos jours » (Laetitia Perret, « Lectures scolaires des Lettres persanes à travers les manuels et les programmes de 1803 à 2000 », dans Les Lettres persanes en leur temps, Philip Stewart dir., Paris, Classiques Garnier, 2013, p. 207-222).

223 Abel Villemain, Cours de littérature française. Tableau du XVIIIe siècle, Leçon XIV, Bruxelles, Mélines, Cans et Cie, 1840, p. 117.

224 ibid.

225 Paris, chez l’auteur, 1856-1869, t. XXVII, p. 75-77.

226 Histoire de la littérature française, Paris, 27e éd., Paul Delaplane, 1910 (1re éd. 1887), p. 442-423.

227 Laetitia Perret, « Manuels scolaires (littérature française) », Dictionnaire Montesquieu.

228 Paris, Société Française d’Imprimerie et de Librairie, 1898.

229 Éd. Henri Barckhausen, Paris, Hachette, 1913, 2 vol., conservé à la Perkins Library de Duke University, cote PQ 2011.L5 1913, copy 2. Même Paul Vernière, qui a si copieusement annoté les Lettres persanes, n’a pas une seule note pour les Lettres 136 -150 où se dénoue l’intrigue du sérail.

230 Paris, Hachette, 1895, p. 695-696 ( Histoire illustrée de la littérature française, Hachette, t. II, p. 91).

231 Histoire de la littérature française classique, Paris, Delagrave, s.d. [1904-1917], t. III, p. 157. Georges Gusdorf encore, longtemps après (1972), s’inscrit néanmoins dans la même tradition : « Cette validité, cette pérennité n’est pas dans le roman lui-même, dont il faut reconnaître qu’il ne sort pas de la médiocrité, en dépit des quelques épices dont Montesquieu s’est efforcé de l’agrémenter. […] Alors pourquoi la Perse, et pourquoi des lettres “persanes” ? Sans doute pour divertir les salons, pour faire diversion aussi, et pour dissimuler le but réel de l’entreprise en amusant la galerie. » (Lettres persanes, éd. Georges Gusdorf, Paris, Le livre de poche, 1972, p. XI-XIII ).

232 André Lagarde et Laurent Michard, Les Grands Auteurs français du programme, Paris, Bordas, Collection Textes et Littérature, XVIIIe siècle (1re éd. 1949).

233 Laetitia Perret, « Manuels scolaires (littérature française) », Dictionnaire Montesquieu.

234 Reprise dans Variété II.

235 La voie avait été ouverte par Jean-Baptiste de Secondat, dans le mémoire qu’il écrivit sur son père : « M. de Montesquieu était l’Usbek et le Rica de ses Lettres persanes. “Ceux qui aiment à s’instruire ne sont jamais oisifs, écrivait Usbek à Rhédi ; […] tout m’intéresse. Je vois les savants et les artistes célèbres, je fais des expériences de physique, etc.” Tel était alors M. de Montesquieu » (Montesquieu, « Mémoire de la critique », p. 252).

236 Pierre Barrière, « Les éléments personnels et les éléments bordelais dans les Lettres persanes  », Revue d’histoire littéraire de la France no51, 1951, p. 17-36. Réflexions dans la lignée d’une présentation synthétique dont le titre constitue tout un programme : Un grand provincial : Charles-Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu, Bordeaux, 1946. C’est encore la veine que reprend Paolo Carile dans l’édition des Lettres persanes (Paris, Le livre de poche classique, 1995), p. 26, sans y mettre de véritable distance critique. À noter que la table des matières de 1758 présentait les choses de manière plus simpliste encore : « Montesquieu (M. de ). Se peint dans la personne d’Usbek » (voir Table des matières).

237 On la trouve par exemple dans les éditions procurées par Henri Barckhausen (1897), Antoine Adam (Genève, Droz, 1954), etc. ; elle est aussi répétée par Barrière (1951). Nous remercions François Cadilhon et Caroline Le Mao d’avoir étayé nos doutes en consultant le Mémorial de Labat de Savignac (conseiller au parlement de Bordeaux au début du XVIIIe siècle), à l’occasion du mariage de Montesquieu : selon eux, si Jeanne de Lartigue avait été boiteuse, Labat de Savignac l’aurait certainement signalé : voir Chronique du Bordelais au crépuscule du Grand siècle : le mémorial de Savignac [1708-1720], Caroline Le Mao éd., Pessac, Presses universitaires de Bordeaux et Société des bibliophiles de Guyenne, 2004. Une allusion aussi directe à la baronne de Montesquieu nous semble même hautement improbable chez quelqu’un qui sait ce qu’il doit aux personnes comme aux rangs ; voir C. Volpilhac-Auger, « Montesquieu, Jeanne de Lartigue, baronne de La Brède et de (1692 ? - 1770) » (2016), Dictionnaire Montesquieu.

238 Louis Vian, Histoire de Montesquieu : sa vie et ses œuvres, Paris, Didier et Cie, 1878, p. 26. Sur les nombreuses inventions et approximations de Vian, voir C. Volpilhac-Auger, Montesquieu, Gallimard, « Folio Biographies », 2017, p. 27, 82, 115, 156.

239 Cet article étant indispensable pour prendre en compte la dimension temporelle, essentielle, des Lettres persanes, nous en fournissons la substance : voir La chronologie musulmane des Lettres persanes .

240 Revue d’histoire littéraire de la France no 61, 1961, p. 188-203.

241 Revue des sciences humaines no 107, 1962, p. 345-356.

242 Oxford, Voltaire Foundation, SVEC no 23, 1963, p. 7-60.

243 Voir C. Volpilhac-Auger, « Pour en finir avec la “chaîne secrète” des Lettres persanes  », Montesquieu : une histoire de temps, Lyon, ENS-Éditions, 2017, chap. III.

244 Style rococo, style des Lumières, Paris, Le Seuil, 1963, p. 56.

245 Voir par exemple Patrick Brady, « The Lettres persanes  : rococo or neo-classical ? », Oxford, Voltaire Foundation, SVEC no 53, 1967, p. 47-77.

246 Montesquieu par lui-même, Paris, Seuil, 1966, p. 39 ; nouvelle édition, 1992.

247 Lettres persanes, Paris, Gallimard, Folio Classiques, 1973, p. 33.

248 ibid., p. 28.

249 Montesquieu par lui-même, p. 62.

250 Préface des Lettres persanes, p. 37.

251 Montesquieu par lui-même, p. 69.

252 Pauline Kra, Religion in Montesquieu’s « Lettres persanes », Oxford, Voltaire Foundation, SVEC no 72, 1970.

253 Jean Ehrard, « La signification politique des Lettres persanes  » ; Jean-Marie Goulemot, « Questions sur la signification politique des Lettres persanes  » ; Georges Benrekassa, « Le parcours idéologique des Lettres persanes  » ; Jean-Marie Goulemot, « Vision du devenir historique et formes de la révolution dans les Lettres persanes  », Dix-huitième siècle no 21 (1989), p. 13-22.

254 Claude Dauphiné, « Pourquoi un roman de sérail ? », Europe no574, 1977, p. 89-96 ; Michel Delon, « Un monde d’eunuques », ibid., p. 79-88 ; Jeannette Geffriand Rosso, Montesquieu et la féminité, Paris, Nizet, 1977 ; Alain Grosrichard, Structure du sérail, Paris, Seuil, 1979 ; Alan Singerman, « Réflexions sur une métaphore : le sérail dans les Lettres persanes  », Oxford, Voltaire Foundation, SVEC no 185, 1980, p. 181-198 ; Suzanne Pucci, « Orientalism and representations of exteriority in Montesquieu’s Lettres persanes  », The Eighteenth Century no 26, 1985, p. 263-279, et « Letters from the harem : veiled figures of writing in Montesquieu’s Lettres persanes  », dans Writing the Female Voice, Elizabeth C. Goldsmith dir., Boston, Northeastern University Press, 1989, p. 114-134.

255 Didier Masseau, « Usbek ou la déchirure culturelle », dans Dialogisme culturel au XVIIIe siècle, Jean-Marie Goulemot dir., Université de Tours, Cahiers d’histoire culturelle no  4, 1997, p. 31-36 ; Philip Stewart, « Toujours Usbek », Eighteenth-Century Fiction no 11, 1999, p. 141-150.

256 Les Lettres persanes en leur temps, Philip Stewart dir., Paris, Classiques Garnier, 2013 ; Les Lettres persanes de Montesquieu, Christophe Martin dir., Paris et Oxford, Presses universitaires de Paris-Sorbonne et Voltaire Foundation, 2013.

257 Sauf quand elle permet de rappeller les échos personnels et familiaux que pouvait éveiller une formulation générale, seul cas où nous l’avons empruntée pour comprendre la Lettre 113 où Usbek désigne les ravages de la vie monacale pour la « population ».