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Éditions fictions poesies le temple de gnide Préface du traducteur

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VAR1 25P de Poëtes

VAR2 25P [voir Annexe]

VAR3 25P ouvrage : il y a même lieu de croire, qu’il vivoit avant Terence, & que ce dernier a imité un passage qui est à la fin du second chant. Car il ne paroit pas que nôtre Auteur soit Plagiaire ; au lieu que Terence a volé les Grecs, jusqu’à inserer dans une seule de ses Comédies deux pieces de Menandre. ¶J’avois d’abord eu dessein de mettre l’Original à côté de ma Traduction : mais on m’a conseillé d’en faire une édition à part, & d’attendre les sçavantes Notes qu’un homme d’érudition y prepare, & qui seront bien tôt en état de voir le jour. ¶Quant

VAR4 25P j’ai pris l’expression qui n’étoit pas la meilleure, lorsqu’elle m’a paru mieux rendre

VAR5 25P [la préface s’arrête ici]

VAR6 Œ58 grands

Le Temple de Gnide

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

Un Ambassadeur de France à la Porte Ottomane 1 , connu par son goût pour les Lettres, ayant acheté plusieurs Manuscrits Grecs, il les porta en France 2 . Quelques-uns de ces Manuscrits m’étant tombés entre les mains, j’y ai trouvé l’ouvrage dont je donne ici la traduction 3 .

Peu d’Autheurs Grecs sont venus jusqu’à nous, soit qu’ils ayent péri dans la ruine des Bibliotheques, ou par la négligence des Familles qui les possedoient 4 .

Nous recouvrons de temps en temps quelques pieces de ces trésors. On a trouvé des Ouvrages jusques dans les tombeaux de leurs Autheurs 5  ; & ce qui est à peu-près la même chose, on a trouvé celui-ci parmi les livres d’un Evêque Grec 6 .

On ne sçait ni le nom de l’Autheur, ni le temps auquel il a vécu. Tout ce qu’on en peut dire, c’est qu’il n’est pas anterieur à Sapho 7 , puisqu’il en parle dans son Ouvrage.

Quant à ma traduction, elle est fidelle. J’ai cru que les beautés, qui n’étoient point dans mon Autheur, n’étoient point des beautés, & j’ai souvent quitté l’expression la moins vive, pour prendre celle qui rendoit mieux sa pensée 8 .

J’ai été encouragé à cette Traduction par le succès qu’a eu celle du Tasse. Celui qui l’a faite, ne trouvera pas mauvais que je coure la même carriere que lui. Il s’y est distingué d’une maniere à ne rien craindre de ceux même à qui il a donné le plus d’émulation 9 .

Ce petit Roman est une espece de Tableau, où l’on a peint avec choix les objets les plus agréables 10 . Le Public y a trouvé des idées riantes, une certaine magnificence dans les descriptions, & de la naïveté 11 dans les sentimens.

Il y a trouvé un caractere original, qui a fait demander aux Critiques quel en étoit le modele 12  ; ce qui devient un grand éloge, lorsque l’Ouvrage n’est pas méprisable d’ailleurs.

Quelques Sçavans n’y ont point reconnu ce qu’ils appellent l’Art 13  ; il n’est point, disent-ils, selon les regles. Mais si l’ouvrage a plû, vous verrez que le cœur ne leur a pas dit toutes les regles.

Un homme qui se mêle de traduire, ne souffre point patiemment que l’on n’estime pas son Autheur, autant qu’il le fait, & j’avoue que ces Messieurs m’ont mis dans une furieuse colere ; mais je les prie de laisser les jeunes gens juger d’un livre, qui en quelque langue qu’il ait été écrit 14 , a certainement été fait pour eux. Je les prie de ne point les troubler dans leurs décisions. Il n’y a que des têtes bien frisées & bien poudrées 15 qui connoissent tout le mérite du Temple de Gnide.

A l’égard du beau Sexe, à qui je dois le peu de momens heureux, que je puis compter dans ma vie, je souhaite de tout mon cœur que cet Ouvrage puisse lui plaire. Je l’adore encore ; & s’il n’est plus l’objet de mes occupations, il l’est de mes regrets.

Que si les gens graves désiroient de moi quelque Ouvrage moins frivole, je suis en état de les satisfaire. Il y a trente ans que je travaille à un livre de douze pages, qui doit contenir tout ce que nous sçavons sur la Métaphysique, la Politique & la Morale, & tout ce que de très-grands Autheurs ont oublié dans les volumes qu’ils ont donnés sur ces Sciences-là 16 .




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1 Parmi les ambassadeurs les plus connus, on retiendra les noms du marquis de Nointel, ambassadeur de 1670 à 1679, et de Charles de Ferriol, de 1692 à 1711, tous deux grands amateurs d’art (voir Frédéric Hitzel, « Les ambassades occidentales à Constantinople et la diffusion d’une certaine image de l’Orient », Comptes rendus des séances de l’Académie des inscriptions et belles-lettres 154, 2010/1, p. 277-292  ; Ferriol est aussi célèbre pour avoir amené en Europe la belle Mademoiselle Aïssé, une esclavec circassienne qu’il avait achetée très jeune).

2 Depuis François Ier, les rois de France collectionnaient les manuscrits grecs, qu’ils faisaient rechercher systématiquement en Italie, en Grèce et en Orient ; la collection de Colbert, constituée par des acquisitions en France et à l’étranger, était aussi remarquable (870 manuscrits grecs). L’idée est largement répandue au XVIIIe siècle que des manuscrits des plus grands écrivains grecs (et latins) subsistaient à Constantinople, désormais capitale ottomane, et permettraient de combler des lacunes ou de retrouver des œuvres perdues.

3 Les Lettres persanes, autre ouvrage anonyme, avaient de même été données en 1721 comme une traduction du persan.

4 Négligence non corrigée (« poëtes » puis « auteurs » pour « manuscrits d’auteurs ») ? La métonymie est incorrecte mais claire.

5 Souvenir probable de l’Éphéméride de la guerre de Troie de Dictys de Crète (Catalogue, nº  2777 ). Selon cet ouvrage de la basse latinité, alors considéré comme un témoignage historique authentique dû à un compagnon d’Idoménée devant Troie, il s’agit de la traduction d’un manuscrit en phénicien qui aurait été enterré avec son auteur et retrouvé par hasard sous Néron.
Après cet alinéa, est supprimé en 1742 un long développement (nous le faisons apparaître dans l’annexe) dans lequel le traducteur justifie le plan de l’ouvrage et en vante les qualités.

6 Voir Introduction note 63 (« Le topos du manuscrit… »).

7 Sappho apparaît au chant IV. En 1742 est supprimée une plaisanterie quelque peu scolaire sur Térence qui, dans le prologue de L’Andrienne, déclare avoir tiré sa pièce de deux pièces de Ménandre, L’Andrienne et La Périnthienne. Est également supprimée l’idée d’une édition qui aurait juxtaposé texte et traduction, comme le font les éditions savantes, et attendrait son commentateur érudit (en 1714 la satire de Thémiseul de Saint-Hyacinthe, Le Chef-d’œuvre d’un inconnu, avait jeté le ridicule sur ces pratiques [consulter]). Disparaît aussi une allusion à une imitation de Térence à la fin du chant II, que nous n’avons pu élucider ; mais peut-être est-ce une simple plaisanterie.

8 Quitter : « Céder, délaisser » (Académie, 1762). Dans sa traduction de l’Iliade parue en 1714, Houdar de La Motte avait prétendu corriger les défauts d’Homère, ce qui avait suscité la « Querelle d’Homère » ; la question était encore d’actualité. Dans un texte copié en 1748-1750, Montesquieu s’efforcera de dépasser cette opposition topique entre littéralité et beauté en justifiant l’embellissement de l’original par La Valterie : « en donnant a Homere du geni et de l’expression francaise, on l’a rendu plus agreable, on l’a rendu plus semblable a luy même » (Pensées, nº 1681).

9 Jean-Baptiste de Mirabaud avait donné en 1724 une traduction de la Jérusalem délivrée du Tasse ( t. I  ; t. II ), qui en fait un soutien des Modernes (il est, comme Montesquieu, un familier du salon de Mme de Lambert) et qui lui vaudra en 1726 d’entrer à l’Académie française. Le Journal des savants de mai 1725 ( p. 294 ) voit là un trait d’ironie, car Mirabaud condamnait les traductions littérales ( Préface , p. XXXIX), ce qui lui vaut des reproches ; Montesquieu aurait-il pu cependant se permettre une telle ironie envers un fidèle lambertin, lui qui par ailleurs ne désigne jamais nommément ses cibles ? Il s’agit sans doute plutôt d’un hommage. Mais il faut replacer cette critique du Temple de Gnide dans son contexte : en janvier 1725 ( p. 110 -118), le Journal des savants avait donné de la Jérusalem délivrée une critique mesurée, sans doute due à Desfontaines ; en juillet 1725 ( p. 393 -402), n’en est pas moins longuement présentée une brochure très critique d’Elena Riccoboni, qui accuse Mirabaud d’avoir constamment déformé le texte du Tasse. Estimer ironique le jugement de Montesquieu, c’est affaiblir Mirabaud.

10 Réponse au Journal des savants (mai 1725, p. 293 ), qui n’y trouvait « ni histoire, ni fable, ni intrigue, ni dénouëment » ?

11  « Ingénuité, simplicité d’une personne qui laisse voir ses opinions et ses sentimens à découvert. […] Il se prend aussi pour Cette grâce et cette simplicité naturelle avec laquelle une chose est exprimée, ou représentée selon la vérité et la vraisemblance » (Académie, 1762). C’est une notion essentielle pour l’ensemble de l’ouvrage (voir Introduction).

12 L’impossibilité de classer cet écrit dans un genre connu a beaucoup retenu les rares critiques de 1725, le Journal des savants et la Lettre critique sur le livre intitulé « Le Temple de Gnide » ; de fait, c’est un élément non négligeable : voir Introduction. En faire à la fois un roman et un tableau, c’est continuer à ne pas choisir ; mais évoquer ensuite le goût du public, c’est dire qu’une telle question est oiseuse, puisque le premier principe est de plaire.

13 Au sens (classique) de technique.

14 Alors que dans la préface de 1725, la fiction du manuscrit grec servait à faire l’éloge de l’ouvrage, elle est rejetée ici comme une convention inutile, dont personne n’est dupe.

15 Malgré ce trait d’ironie contre les jeunes gens à la mode, Montesquieu souligne dans L’Esprit des lois l’utilité économique de la vanité dans une monarchie (VII, 4 ; XIX, 5) : les petits maîtres favorisent la prospérité du commerce français, fondé sur le luxe.

16 Voir dans les Pensées (nº 939 ; copié avant l’été 1739) une rédaction antérieure, qui incluait parmi ces « Sciences-là » la théologie.