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Le Temple de Gnide

ANNEXES

Préface du traducteur (édition de 1725)

[…] d’un Eveque Grec.

Ce Poëme ne ressemble à aucun Ouvrage de ce genre que nous ayons 1 .

Cependant les regles, que les Auteurs des Poëtiques ont prises dans la nature, s’y trouvent observées 2 .

La description de Gnide, qui est dans le premier Chant, est d’autant plus heureuse, qu’elle fait pour ainsi dire naître le Poëme ; qu’elle est non pas un ornement du sujet, mais une partie du sujet même : bien differente de ces descriptions que les anciens ont tant blamées, qui sont étrangeres & recherchées : Purpureus latè qui splendeat unus & alter assuitur pannus 3 .

Les Episodes du second & du troisieme chant naissent aussi du sujet ; & le Poëte s’est conduit avec tant d’art, que les ornemens de son Poëme en sont aussi des parties necessaires.

Il n’y a pas moins d’art dans le quatrieme & le cinquieme chant. Le Poëte, qui devoit faire reciter 4 à Aristhée l’histoire de ses amours avec Camille, ne fait raconter au fils d’Antiloque ses aventures, que jusques au moment qu’il a vû Thémire, afin de mettre de la varieté dans les recits.

L’histoire d’Aristhée & de Camille est singuliere, en ce qu’elle est uniquement une histoire de sentimens.

Le nœud se forme dans le sixieme chant ; & le denouëment se fait très heureusement dans le septieme, par un seul regard de Thémire.

Le Poëte n’entre pas dans le détail du racommodement d’Aristhée & de Camille : il en dit un mot, afin qu’on sçache qu’il a été fait ; & il n’en dit pas davantage, pour ne pas tomber dans une uniformité vicieuse.

Le dessein du Poëme est de faire voir, que nous sommes heureux par les sentimens du cœur, & non pas par les plaisirs des sens 5  ; mais que notre bonheur n’est jamais si pur qu’il ne soit troublé par les accidents.

Il faut remarquer que les Chants ne sont point distinguez dans la traduction : la raison en est que cette distinction ne se trouve pas dans le Manuscrit Grec, qui est tres ancien. On s’est contenté de mettre une Note à la marge au commencement de chaque chant 6 .

On ne sçait […]

Pensées, nº 1438 7

Quelques gens ont regardé la lecture du Temple de Gnide comme dangeureuse, mais ils ne prennent pas garde qu’ils imputent a un seul roman le defaut de tous. Qu’il y ait dans une piece de vers des choses licentieuses, c’est le vice du poëte ; mais que les passions y soient emues, c’est le defaut 8 de la poësie.

La lecture des romans est dangereuse sans doute. Qu’est ce qui ne l’est pas ? Plut a Dieu que l’on n’eut a réformer que les mauvais effets de la lecture des romans ? Mais ordonner de n’avoir pas de sentimens a un être toujours sensible, vouloir banir les passions sans souffrir meme qu’on les rectifie, proposer la perfection a un siecle qui est tous les jours pire, parmi tant de mechancetés se révolter contre les foiblesses ; j’ai bien peur qu’une morale si haute ne d[ev]ienne spéculative, et qu’en nous montrant de si loin ce que nous deverions être, on ne nous laisse ce que nous sommes 9 .




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1 Sur la question du genre de l’ouvrage, dont l’indétermination pouvait apparaître comme un défaut, voir Introduction.

2 Affirmation récusée par la Lettre critique.

3 « On ajoute un ou deux morceaux de pourpre pour faire effet de loin » (Horace, Épîtres, II, 3 [Art poétique], v. 15-16)

4 « Il signifie aussi, Raconter » (Académie, 1762).

5 Dans les Lettres persanes, Mirza posait autrement la question : « si les hommes étoient heureux par les plaisirs, & les satisfactions des Sens ; ou par la pratique de la vertu ? » ( Lettre 10 ). Usbek y répondait par l’apologue des Troglodytes ( Lettres 11 -14).

6 En 1725, cela n’est respecté que pour les deux derniers chants ; l’édition de 1742 marque pleinement ces divisions, d’autant plus sensibles que chaque chant s’ouvre avec une vignette.

7 La nouvelle édition du Temple de Gnide étant signalée dès août 1742 par le Mercure de France ( p. 1820 ), et le secrétaire H ayant travaillé au plus tard jusqu’à cette date environ, il s’agit là d’un passage rejeté de la préface.

8 Mot corrigé en 1748-1750 en « fait ».

9 Comme il le fait également pour les Lettres persanes (voir Introduction , « Les Pensées »), Montesquieu défend son ouvrage, parfois accusé d’être licencieux (voir Introduction). Désignant l’ouvrage indifféremment comme roman et poème, il ne s’inscrit pas dans le procès habituel fait au roman, accusé de brouiller les repères entre fiction et réalité : il ne répond qu’aux accusations d’immoralité, ramenées à un désir de perfection qui renvoie à une perspective chrétienne où la nature humaine se trouve bafouée, comme chez les « autheurs moraux », « presque tous outr[é]s » (Pensées, nº 6) ; en tant que poème, l’ouvrage touche à la vérité de l’être humain.