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Éditions fictions poesies le temple de gnide Chant VI

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VAR1 25P Enfin je m’abandonnai

VAR2 58Πcriions, Themire, nous criions

VAR3 25P Ehuoe [corrigé par l’errata]

VAR4 25P chansons : le vin menoit à la gayeté, la gayeté ramenoit au vin

VAR5 25P qui l’eût dit, que

Le Temple de Gnide
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SIXIÉME CHANT. 1

Pendant que nous parlions de nos amours, nous nous égarâmes ; & après avoir erré long-tems, nous entrâmes dans une grande prairie : nous fûmes conduits par un chemin de fleurs au pied d’un rocher affreux ; nous vîmes un antre obscur 2 , nous y entrâmes, croyant que c’étoit la demeure de quelque Mortel. Oh Dieux ! qui auroit pensé que ce lieu eût été si funeste ! À peine y eûs-je mis le pied que tout mon corps frémit, mes cheveux se dressérent sur la tête : une main invisible m’entraînoit dans ce fatal séjour 3  ; à mesure que mon cœur s’agitoit, il cherchoit à s’agiter encore. Ami, m’écriai-je, entrons plus avant, dussions-nous voir augmenter nos peines ! J’avance dans ce lieu, où jamais le Soleil n’entra, & que les vents n’agitèrent jamais : j’y vis la Jalousie ; son aspect étoit plus sombre que terrible ; la pâleur, la tristesse, le silence l’entouroient, & les ennuis 4 voloient autour d’elle. Elle souffla sur nous ; elle nous mit la main sur le cœur ; elle nous frappa sur la tête ; & nous ne vîmes, nous n’imaginâmes plus que des monstres. Entrez plus avant, nous dit-elle, malheureux mortels ; allez trouver une Déesse plus puissante que moi. Nous vîmes une affreuse Divinité à la lueur des langues enflammées des serpens qui siffloient sur sa tête 5  : c’étoit la Fureur 6 . Elle détacha un de ses serpens, & le jetta sur moi : je voulus le prendre ; déja sans que je l’eusse senti, il s’étoit glissé dans mon cœur. Je restai un moment comme stupide ; mais dès que le poison se fût répandu dans mes veines, je crus être au milieu des enfers : mon ame fut embrasée, & dans sa violence tout mon corps la contenoit à peine ; j’étois si agité, qu’il me sembloit que je tournois sous le fouet des furies. Nous nous abandonnâmes à nos transports, nous fîmes cent fois le tour de cet antre épouvantable : nous allions de la jalousie à la fureur, & de la fureur à la jalousie : nous crions, Themire ; nous crions 7 , Camille : si Themire ou Camille étoient venues, nous les aurions déchirées de nos propres mains.

Enfin nous trouvâmes la lumière du jour ; elle nous parut importune, & nous regrettâmes presque l’antre affreux que nous avions quitté : nous tombâmes de lassitude, & ce repos même nous parut insupportable ; nos yeux nous refuserent des larmes, & notre cœur ne put plus former de soupirs.

Je fus pourtant un moment tranquille, le sommeil commençoit à verser sur moi ses doux pavots 8 . Oh Dieux ce sommeil même devint cruel ! J’y voyois des images plus terribles pour moi que les pâles ombres : je me réveillois à chaque instant sur une infidélité de Themire ; je la voyois.… non, je n’ose encore le dire ; & ce que j’imaginois seulement pendant la veille, je le trouvois réel dans les horreurs de cet affreux sommeil.

Il faudra donc, dis-je en me levant, que je fuye également les ténèbres & la lumière. Themire, la cruelle Themire m’agite comme les furies. Qui l’eût cru, que mon bonheur seroit de l’oublier pour jamais !

Un accès de fureur me reprit : Ami, m’écriai-je, leve-toi : allons exterminer les troupeaux qui paissent dans cette prairie 9  ; poursuivons ces Bergers, dont les amours sont si paisibles. Mais non, je vois de loin un Temple, c’est peut-être celui de l’Amour ; allons le détruire, allons briser sa statue, & lui rendre nos fureurs redoutables. Nous courûmes, & il sembloit que l’ardeur de commettre un crime, nous donnât des forces nouvelles : nous traversâmes les bois, les prés, les guerets 10 ; nous ne fûmes pas arrêtés un instant : une colline s’élevoit en vain, nous y montâmes, nous entrâmes dans le Temple : il étoit consacré à Bacchus. Que la puissance des Dieux est grande, notre fureur fut aussitôt calmée 11  ! Nous nous regardâmes, & nous vîmes avec surprise le désordre où nous étions.

Grand Dieu, m’écriai-je, je te rends moins graces, d’avoir appaisé ma fureur, que de m’avoir épargné un grand crime. Et m’approchant de la Prêtresse : Nous sommes aimés du Dieu que vous servez ; il vient de calmer les transports dont nous étions agités ; à peine sommes-nous entrés dans ce lieu, que nous avons senti sa faveur présente 12 : nous voulons lui faire un sacrifice, daignez l’offrir pour nous, divine Prêtresse. J’allai chercher une victime, & je l’apportai à ses pieds.

Pendant que la Prêtresse se préparoit à donner le coup mortel, Aristée prononça ces paroles : Divin Bacchus, tu aimes à voir la joye sur le visage des hommes, nos plaisirs sont un culte pour toi, & tu ne veux être adoré que par les mortels les plus heureux !

Quelquefois tu égares doucement notre raison ; mais quand quelque Divinité cruelle nous l’a ôtée, il n’y a que toi qui puisses nous la rendre.

La noire Jalousie tient l’amour sous son esclavage ; mais tu lui ôtes l’empire qu’elle prend sur nos cœurs, & tu la fais rentrer dans sa demeure affreuse.

Après que le sacrifice fût fait, tout le peuple s’assembla autour de nous ; & je racontai à la Prêtresse comment nous avions été tourmentés dans la demeure de la Jalousie ; & tout à coup nous entendîmes un grand bruit, & un mélange confus de voix & d’instrumens de musique. Nous sortîmes du Temple ; & nous vîmes arriver une troupe de Bacchantes, qui frappoient la terre de leurs Thyrses, criant à haute voix : Evhoé 13 . Le vieux Silene suivoit monté sur son âne : sa tête sembloit chercher la terre ; et sitôt qu’on abandonnoit son corps, il se balançoit comme par mesure 14 : la troupe avoit le visage barbouillé de lie. Pan paroissoit ensuite avec sa flute, & les satyres entouroient leur Roy. La joye régnoit avec le désordre ; une folie aimable mêloit ensemble les jeux, les railleries, les danses, les chansons. Enfin je vis Bacchus : il étoit sur son Char traîné par des tigres, tel que le Gange le vit au bout de l’univers, portant partout la joie & la victoire.

A ses côtés étoit la belle Ariane. Princesse, vous vous plaigniez encore de l’infidélité de Thésée ! lorsque le Dieu prit votre couronne, & la plaça dans le ciel 15 , il essuya vos larmes ; si vous n’aviez pas cessé de pleurer, vous auriez rendu un Dieu plus malheureux que vous, qui n’étiez qu’une mortelle. Il vous dit, Aimez moi ; Thésée fuit, ne vous souvenez plus de son amour, oubliez jusqu’à sa perfidie, je vous rends immortelle, pour vous aimer toujours.

Je vis Bacchus descendre de son char ; je vis descendre Ariane, elle entra dans le Temple. Aimable Dieu, s’écria-t-elle, restons dans ces lieux, & soupirons-y nos amours ; faisons jouir ce doux climat d’une joye éternelle : c’est auprès de ces lieux que la Reine des cœurs a posé son empire ; que le Dieu de la joye regne auprès d’elle, & augmente le bonheur de ces peuples déja si fortunés.

Pour moi, grand Dieu, je sens déja que je t’aime davantage ; quoi tu pourrois quelque jour me paroître encore plus aimable ? Il n’y a que les immortels qui puissent aimer à l’excès, & aimer toujours davantage ; il n’y a qu’eux qui obtiennent plus qu’ils n’esperent, & qui sont plus bornés quand ils désirent, que quand ils jouissent.

Tu seras ici mes éternelles amours. Dans le ciel on n’est occupé que de sa gloire ; ce n’est que sur la terre & dans les lieux champêtres, que l’on sçait aimer ; & pendant que cette troupe se livrera à une joye insensée, ma joye, mes soupirs, & mes larmes mêmes te rediront sans cesse mes amours.

Le Dieu soûrit à Ariane, il la mena dans le sanctuaire. La joye s’empara de nos cœurs ; nous sentîmes une émotion divine ; saisis des égarémens de Silene, & des transports des Bacchantes, nous prîmes un Thyrse, & nous nous mêlâmes dans les danses & dans les concerts.




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1 Le début des deux derniers chants est marqué dans l’édition de 1725, mais seulement en marge, comme le voulait la Préface.

2 « Chemin de fleurs », « antre obscur », « rocher affreux » : autant de clichés qui semblent baliser le récit, et n’en font que mieux ressortir la rupture constituée par cet épisode (voir Introduction).

3 Démarqué de la descente aux enfers d’Ulysse dans l’Odyssée et d’Énée dans Virgile ; mais ici aucune rencontre avec les morts, aucune annonce de l’avenir : les jeunes gens se retrouvent face à eux-mêmes et à leurs doutes, nés d’une imagination sans frein.

4 « chagrin, déplaisir, souci » (Académie, 1762).

5 Écho de Racine : « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes » (Andromaque, V, 5).

6 « Rage, manie, frénésie » (Académie, 1762).

7 La leçon de 1758 est plus cohérente.

8 Sur l’infléchissement de ce stéréotype, voir Introduction.

9 Souvenir probable de la légende d’Ajax, qui dans sa folie massacre un troupeau de moutons en croyant qu’il s’agit des chefs grecs ; mais l’infléchissement est notable : outre que le massacre n’est pas réalisé, le statut allégorique de l’épisode renvoie plutôt à la mise à mort symbolique de la pastorale elle-même.

10 « On appelle Quelquefois en poësie, Guerets, Toutes les terres propres à porter des grains, soit qu’elles soient ensemencées ou non » (Académie, 1762).

11 Paradoxalement, le dieu du vin fait revenir les amants de leur folie, ce qu’explicite plus loin Aristée. Mais les vertus du vin sont immenses : outre la santé (le Dictionnaire de médecine de James traduit en 1748 leur consacre près de trente colonnes : voir Paris, Briasson, t. VI, p. 657 -685), il redonne la joie et la gaieté. C’est seulement à la fin du XIXe siècle que les forces dionysiaques apparaîtront comme relevant de l’irrationnel et de la démesure : ici, c’est au contraire le vin qui aide les personnages à recouvrer la raison en se retrouvant eux-mêmes, car il offre aux hommes le plaisir auquel ils sont naturellement portés.

12 Un remède (ou un poison) est dit présent quand il est efficace (Académie, 1694, 1762).

13 Le cri bien connu des Bacchantes permet d’éviter toute description des femmes possédées du dieu du vin, souvent dépeintes dans l’Antiquité comme effrayantes et indécentes.

14 Représentation traditionnelle de Silène, monté sur un âne et ivre (ce qu’évoquent seulement les mouvements de son corps) ; de même Pan et Bacchus sont présentés conformément à la légende la plus répandue.

15 La couronne offerte par Vénus à Ariane et dont Bacchus fit une constellation pour la rendre immortelle (Ovide, Fastes, III, v. 510-515).