Montesquieu bibliothèque & éditions

Éditions fictions poesies le temple de gnide Chant V

Variantes réduire la fenêtre

VAR2 25P récit, me dit-il, vous

VAR3 25P belle, mais elle a des graces plus belles que la beauté même, elle

VAR4 25P je suis flatté de ces louanges, comme si elle m’étoient personnelles ; & je sens en ce moment que j’ai de l’amour propre.

Le Temple de Gnide
vignette

CINQUIÉME CHANT.

Je parlois encore au jeune Aristhée de mes tendres amours ; ils lui firent soupirer 1 les siens ; je soulageai son cœur, en le priant de me les raconter. Voici ce qu’il me dit, je n’oublierai rien ; car je suis inspiré par le même Dieu qui le faisoit parler 2 .

Dans tout ce récit, vous ne trouverez rien que de très-simple : mes avantures ne sont que les sentimens d’un cœur tendre, que mes plaisirs, que mes peines ; & comme mon amour pour Camille fait le bonheur, il fait aussi toute l’histoire de ma vie 3 .

Camille est fille d’un des principaux habitans de Gnide ; elle est belle, elle 4 a une physionomie qui va se peindre dans tous les cœurs : les femmes qui font des souhaits, demandent aux Dieux les graces de Camille ; les hommes qui la voient, veulent la voir toujours, ou craignent de la voir encore.

Elle a une taille charmante ; un air noble, mais modeste, des yeux vifs & tout prêts à être tendres, des traits faits exprès l’un pour l’autre, des charmes invisiblement assortis pour la tyrannie des cœurs 5 .

Camille ne cherche point à se parer, mais elle est mieux parée que les autres femmes.

Elle a un esprit, que la nature refuse presque toujours aux belles. Elle se prête également au sérieux & à l’enjouement ; si vous voulez, elle pensera sensément ; si vous voulez, elle badinera comme les Graces.

Plus on a d’esprit, plus on en trouve à Camille. Elle a quelque chose de si naïf, qu’il semble qu’elle ne parle que le langage du cœur. Tout ce qu’elle dit, tout ce qu’elle fait a les charmes de la simplicité ; vous trouvez toujours une Bergere naïve : des grâces si légeres 6 , si fines, si délicates, se font remarquer, mais se font encore mieux sentir.

Avec tout cela Camille m’aime : elle est ravie quand elle me voit, elle est fâchée quand je la quitte ; & comme si je pouvois vivre sans elle, elle me fait promettre de revenir. Je lui dis toujours que je l’aime, elle me croit : je lui dis que je l’adore, elle le sçait ; mais elle est ravie comme si elle ne le sçavait pas. Quand je lui dis qu’elle fait la félicité de ma vie, elle me dit que je fais le bonheur de la sienne : enfin elle m’aime tant, qu’elle me feroit presque croire que je suis digne de son amour.

Il y avoit un mois que je voyois Camille, sans oser lui dire que je l’aimois, & sans oser presque me le dire à moi-même ; plus je la trouvois aimable, moins j’espérois d’être celui qui la rendroit sensible. Camille, tes charmes me touchoient, mais ils me disoient que je ne te méritois pas.

Je cherchois par tout à t’oublier ; je voulois effacer de mon cœur ton adorable image : que je suis heureux, je n’ai pû y réussir ; cette image y est restée, & elle y vivra toujours !

Je dis à Camille : J’aimois le bruit du monde, & je cherche la solitude ; j’avois des vûes d’ambition, & je ne désire plus que ta présence ; je voulois errer sous des climats reculés 7 , & mon cœur n’est plus citoyen que des lieux où tu respires : tout ce qui n’est point toi, s’est évanoui de devant mes yeux.

Quand Camille m’a parlé de sa tendresse, elle a encore quelque chose à me dire ; elle croit avoir oublié ce qu’elle m’a juré mille fois. Je suis si charmé de l’entendre, que je feins quelquefois de ne la pas croire, pour qu’elle touche encore mon cœur ; bientôt regne entre nous ce doux silence, qui est le plus tendre langage des amans.

Quand j’ai été absent de Camille 8 , je veux lui rendre compte de ce que j’ai pû voir ou entendre : De quoi m’entretiens-tu, me dit-elle, parle-moi de nos amours, ou si tu n’as rien pensé, si tu n’as rien à me dire, cruel, laisse-moi parler.

Quelquefois elle me dit en m’embrassant, Tu es triste ; Il est vrai, lui dis-je, mais la tristesse des amans est délicieuse ; je sens couler mes larmes & je ne sçai pourquoi, car tu m’aimes ; je n’ai point de sujet de me plaindre, & je me plains ; ne me retire point de la langueur où je suis, laisse-moi soupirer en même-tems mes peines & mes plaisirs.

Dans les transports de l’amour mon ame est trop agitée : elle est entraînée vers son bonheur sans en jouir ; au lieu qu’à présent je goute ma tristesse même : n’essuye point mes larmes ; qu’importe que je pleure, puisque je suis heureux 9 .

Quelquefois Camille me dit : Aime-moi. Oui je t’aime. Mais comment m’aimes-tu ? Hélas, lui dis-je, je t’aime comme je t’aimois ; car je ne puis comparer l’amour que j’ai pour toi, qu’à celui que j’ai eu pour toi-même.

J’entends louer Camille par tous ceux qui la connoissent : ces louanges me touchent comme si elle m’étoient personnelles ; & j’en suis plus flaté qu’elle-même.

Quand il y a quelqu’un avec nous, elle parle avec tant d’esprit, que je suis enchanté de ses moindres paroles, mais j’aimerois encore mieux qu’elle ne dît rien.

Quand elle fait des amitiés à quelqu’un, je voudrois être celui à qui elle fait des amitiés, quand tout à coup je fais réflexion que je ne serois point aimé d’elle.

Prends garde, Camille, aux impostures des amans ; ils te diront qu’ils t’aiment, & ils diront vrai ; ils te diront qu’ils t’aiment autant que moi, mais je jure par les Dieux que je t’aime davantage.

Quand je l’apperçois de loin ; mon esprit s’égare : elle approche, & mon cœur s’agite : j’arrive auprès d’elle, & il me semble que mon ame veut me quitter, que cette ame est à Camille, & qu’elle va l’animer.

Quelquefois je veux lui dérober une faveur ; elle me la refuse, & dans un instant elle m’en accorde une autre ; ce n’est point un artifice ; combattue par sa pudeur & son amour, elle voudroit me tout refuser, elle voudroit pouvoir me tout accorder.

Elle me dit, Ne vous suffit-il pas que je vous aime ; que pouvez vous désirer après mon cœur ? Je désire, lui dis-je, que tu fasses pour moi une faute que l’amour fait faire, & que le grand amour justifie.

Camille si je cesse un jour de t’aimer, puisse la Parque se tromper, & prendre ce jour pour le dernier de mes jours ! Puisse-t-elle effacer le reste d’une vie, que je trouverois déplorable 10 , quand je me souviendrois des plaisirs que j’ai eus en aimant !

Aristhée soupira, & se tut, & je vis bien qu’il ne cessa de parler de Camille, que pour penser à elle.




Annotations réduire la fenêtre detacher la fenêtre

1  « est quelquefois actif dans le figuré. Soupirer ses peines. […] Il ne se dit ainsi qu’en vers » (Académie, 1762). Un autre emploi au chant VI (« soupirons-y nos amours »).

2 Reprise de la conception de l’inspiration poétique d’origine divine, telle que l’expose Platon dans Ion, le poète et le rhapsode (ici le narrateur et l’auditeur) créant une véritable chaîne des dieux aux hommes.

3 Cette longue variation sur l’amour heureux tient la gageure d’un récit sans action, qui occupe tout le chant V. L’évocation de Camille apparaît au Journal des savants comme un des morceaux les plus réussis de l’ouvrage ( p. 294 ).

4 La première version ressemblait peut-être trop à un vers de La Fontaine : « Ni la grâce plus belle encor que la beauté » (Adonis, dans Les Amours de Psyché et de Cupidon, La Haye, Moetjens, 1714, p. 233 ).

5 Le portrait, sans le moindre élément proprement descriptif, repose uniquement sur l’impression produite.

6 En 1692, Callières dénonçait l’emploi de léger pour signifier la vivacité et à la subtilité (Des mots à la mode, Bruxelles et Paris, Barbin, p. 119 ) ; l’usage s’en est répandu et élargi, comme le fait remarquer la Lettre critique, qui signale d’ailleurs qu’il a été utilisé par les meilleurs auteurs (p. 13).

7 Voir ch. IV note « L’expression employée… ».

8 Expression autorisée par l’usage du verbe : s’absenter de ses amis (Trévoux, 1743).

9 Seul passage qui aurait justifié l’épigraphe empruntée à Catulle (voir la page de titre).

10 Digne de pitié.