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Le Temple de Gnide
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TROISIÉME CHANT.

Il y a à Gnide des jeux sacrés, qui se renouvellent tous les ans : les femmes y viennent de toutes parts disputer le prix de la beauté 1 . Là les Bergeres sont confonduës avec les filles des Rois, car la beauté seule y porte les marques de l’Empire. Venus y préside elle-même ; elle décide sans balancer, elle sçait bien quelle est la Mortelle heureuse qu’elle a le plus favorisée.

Helene remporta ce prix plusieurs fois : elle triompha lorsque Thesée l’eut ravie ; elle triompha lorsqu’elle eut été enlevée par le fils de Priam ; elle triompha enfin lorsque les Dieux l’eurent rendue à Ménelas après dix ans d’espérances 2  : ainsi ce Prince, au jugement de Venus même, se vit aussi heureux époux, que Thésée & Paris avoient été heureux Amans 3 .

Il vint trente filles de Corinthe, dont les cheveux tomboient à grosses boucles sur les épaules 4 . Il en vint dix de Salamine, qui n’avoient encore vû que treize fois le cours du Soleil. Il en vint quinze de l’Isle de Lesbos ; & elles se disoient l’une à l’autre, je me sens toute émue, il n’y a rien de si charmant que vous : si Venus vous voit des mêmes yeux que moi, elle vous couronnera au milieu de toutes les beautés de l’univers 5 .

Il vint cinquante femmes de Milet : rien n’approchoit de la blancheur de leur teint, & de la régularité de leurs traits ; tout faisoit voir, ou promettoit un beau corps ; & les Dieux, qui les formèrent, n’auroient rien fait de plus digne d’eux, s’ils n’avoient plus cherché à leur donner des perfections, que des graces 6 .

Il vint cent femmes de l’Isle de Chypre. Nous avons, disoient-elles, passé notre jeunesse dans le Temple de Venus, nous lui avons consacré notre virginité & notre pudeur même ; nous ne rougissons point de nos charmes : nos manieres, quelquefois hardies, & toujours libres, doivent nous donner de l’avantage sur une pudeur qui s’allarme sans cesse 7 .

Je vis les filles de la superbe Lacédemone : leur robe étoit ouverte par les côtés, depuis la ceinture, de la maniere la plus immodeste ; & cependant elles faisoient les prudes, & soutenoient qu’elles ne violoient la pudeur, que par amour pour la Patrie 8 .

Mer fameuse par tant de naufrages, vous sçavez conserver des dépôts précieux ! Vous vous calmâtes, lorsque le navire Argo porta la Toison d’or sur votre plaine liquide ; & lorsque cinquante beautés sont parties de Colchos, & se sont confiées à vous, vous vous êtes courbée sous elles 9 .

Je vis aussi Oriane 10 semblable aux Déesses : toutes les beautés de Lydie entouroient leur Reine. Elle avoit envoyé devant elle cent jeunes filles, qui avoient présenté à Venus une offrande de deux cens talens 11 . Candaule étoit venu lui-même, plus distingué par son amour que par la pourpre Royale : il passoit les jours & les nuits à dévorer de ses regards les charmes d’Oriane ; ses yeux erroient sur son beau corps, & ses yeux ne se lassoient jamais. Hélas ! disoit-il, je suis heureux ; mais c’est une chose qui n’est sçue que de Venus & de moi ; mon bonheur seroit plus grand, s’il donnoit de l’envie ? Belle Reine, quittez ces vains ornemens 12  ; faites tomber cette toile importune, montrez-vous à l’univers 13  ; laissez le prix de la beauté, & demandez des Autels.

Auprès de-là étoient vingt Babyloniennes : elles avoient des robes de pourpre brodées d’or ; elles croyoient que leur luxe augmentoit leur prix. Il y en avoit qui portoient, pour preuve de leur beauté, les richesses qu’elle leur avoit fait acquerir 14 .

Plus loin je vis cent femmes d’Égypte, qui avoient les yeux & les cheveux noirs : leurs maris étoient auprès d’elles, & ils disoient : Les Loix nous soûmettent à vous en l’honneur d’Isis 15  : mais votre beauté a sur nous un empire plus fort, que celui des Loix ; nous vous obéissons avec le même plaisir, que l’on obéit aux Dieux ; nous sommes les plus heureux esclaves de l’univers.

Le devoir vous répond de notre fidélité ; mais il n’y a que l’amour qui puisse nous promettre la vôtre.

Soyez moins sensibles à la gloire que vous acquerrez à Gnide, qu’aux hommages que vous pouvez trouver dans votre maison, auprès d’un mari tranquille, qui pendant que vous vous occupez des affaires du dehors, doit attendre dans le sein de votre famille le cœur que vous lui rapportez.

Il vint des femmes de cette ville puissante, qui envoie ses vaisseaux au bout de l’univers, les ornemens fatiguoient leur tête superbe ; toutes les parties du monde sembloient avoir contribué à leur parure 16 .

Dix Beautés vinrent des lieux où commence le jour ; elles étoient filles de l’Aurore & pour la voir elles se levoient tous les jours avant elle 17 . Elles se plaignoient du Soleil, qui faisoit disparoître leur mere ; elles se plaignoient de leur mere qui ne se montroit à elles que comme au reste des Mortels.

Je vis sous une tente une Reine d’un Peuple des Indes ; elle étoit entourée de ses filles, qui déjà faisoient espérer les charmes de leur mere : des Eunuques la servoient, & leurs yeux regardoient la terre 18  : car depuis qu’ils avoient respiré l’air de Gnide, ils avoient senti redoubler leur affreuse mélancolie 19 .

Les femmes de Cadis, qui sont aux extrémités de la terre 20 , disputerent aussi le prix. Il n’y a point de pays dans l’univers, où une belle ne reçoive des hommages : mais il n’y a que les plus grands hommages, qui puissent appaiser l’ambition d’une belle.

Les filles de Gnide parurent ensuite : belles sans ornement, elles avoient des graces, au lieu de perles & de rubis. On ne voyoit sur leur tête que les présens de Flore ; mais ils y étoient plus dignes des embrassemens de Zéphire 21 . Leur robe n’avoit d’autre mérite, que celui de marquer une taille charmante, & d’avoir été filée de leurs propres mains.

Parmi toutes ces beautés, on ne vit point la jeune Camille : elle avoit dit, Je ne veux point disputer le prix de la beauté, il me suffit que mon cher Aristhée me trouve belle.

Diane rendoit ces jeux célébres par sa présence. Elle n’y venoit point disputer le prix : car les Déesses ne se comparent point aux mortelles. Je la vis seule, elle étoit belle comme Venus : je la vis auprès de Venus, elle n’étoit plus que Diane.

Il n’y eut jamais un si grand spectacle : les peuples étoient séparés des peuples ; les yeux erroient 22 de pays en pays, depuis le Couchant jusqu’à l’Aurore : il sembloit que Gnide fût tout l’Univers.

Les Dieux ont partagé la beauté entre les Nations, comme la nature l’a partagée entre les Déesses. Là on voyoit la beauté fiere de Pallas ; ici la grandeur & la majesté de Junon ; plus loin la simplicité de Diane, la délicatesse de Thetis, le charme des Graces, & quelquefois le soûrire de Venus 23 .

Il sembloit que chaque peuple eût une maniere particuliere d’exprimer sa pudeur 24 , & que toutes ces femmes voulussent se jouer des yeux ; les unes découvroient la gorge, & cachoient leurs épaules ; les autres montroient les épaules ; & couvroient la gorge ; celles qui vous déroboient le pied 25 , vous payoient par d’autres charmes ; & là on rougissoit de ce qu’ici on appelloit bienséance 26 .

Les Dieux sont si charmés de Themire, qu’ils ne la regardent jamais sans soûrire de leur ouvrage. De toutes les Déesses il n’y a que Venus qui la voye avec plaisir, & que les Dieux ne raillent point d’un peu de jalousie.

Comme on remarque une rose au milieu des fleurs qui naissent dans l’herbe, on distingua Themire de tant de Belles : elles n’eurent pas le tems d’être ses Rivalles ; elles furent vaincues avant de la craindre. Dès qu’elle parut, Venus ne regarda qu’elle. Elle appella les Graces : Allez la couronner, leur dit-elle ; de toutes les Beautés que je vois, c’est la seule qui vous ressemble.




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1 Les seuls concours qu’ait historiquement connus Gnide sont les jeux doriens en l’honneur d’Apollon, et ne concernent évidemment que des hommes ; l’idée d’un concours de beauté ne peut relever que de la fiction, par un rappel implicite du prix de beauté arbitré par Pâris en faveur de Vénus. Dans l’épopée les jeux gymniques permettent comme ici l’éloge du corps, et le catalogue des vaisseaux de l’Iliade (II, v. 484-780) sert de modèle : la structure narrative est la même, qui conjoint un nombre et une évocation rapide de chaque contingent ; mais le défilé des femmes, loin de se résumer à une exhibition (elle n’est pas soumise à un regard masculin, comme dans la « fameuse querelle » entre les femmes d’Usbek : LP, Lettre 3 ), vise à renforcer l’impression de diversité : chaque peuple se distingue moins cependant par des traits physiques que par ses mœurs ; on ne saurait donc parler proprement de description, comme c’est généralement le cas chez Montesquieu (voir C. Volpilhac-Auger, « J’ai vu », dans Les « Lettres persanes » en leur temps, Philip Stewart dir., Paris, Classiques Garnier, 2013, p. 43-67, repris dans Montesquieu : une histoire de temps, Lyon, ENS Éditions, 2017). Sur la fonction de cet épisode, voir Introduction.

2 Le temps épique de la guerre de Troie devient un temps humain, celui de l’attente amoureuse, en vertu d’un processus de transformation dont on trouve maint exemple (voir Introduction).

3 Hélène, enlevée par Thésée, puis mariée à Ménélas, puis enlevée par Pâris, apparaît non comme la victime de Vénus (Iliade, III, v. 414-420) ou des hommes qui s’emparent d’elle, mais comme la toute-puissante incarnation de la beauté destinée à faire le bonheur des hommes. Le pouvoir des femmes et de leur beauté sur les hommes est une composante majeure de l’anthropologie de Montesquieu : l’« empire naturel […] de la beauté, à qui rien ne resiste » (LP, Lettre 36 ) assure aux femmes un pouvoir que les hommes doivent contenir (voir EL, XVI, 2).

4 Développement de l’épithète homérique, « à la belle chevelure » ou « aux belles boucles », qualifiant notamment l’Aurore et Calypso. L’énoncé omet l’essentiel, qui relève de l’implicite : les Corinthiennes sont réputées dans toute l’Antiquité pratiquer la prostitution sacrée.

5 L’homosexualité des femmes de Lesbos est tout aussi innocente que les autres formes d’amour ; elle est de nouveau évoquée au chant IV, mais pour être condamnée.

6 La beauté parfaite plaît donc moins que les grâces.

7 Chypre étant vouée à Vénus, ses femmes s’y livrent à un culte qui tient de la « profanation » (ch. I) ; mais l’éloge de la modestie qui suivait cette évocation ne fait pas rejeter ici des manières « libres », voire « hardies », qui permettent aux femmes de prendre l’initiative. La perspective étant celle d’une comparaison des mœurs, celles de Chypre ne doivent pas choquer : « Didon abordée en Chipre le grand pretre de l’isle se joignit a elle a condition qu’il auroit la meme dignité et come ils manquoint de femmes ils prirent de ces filles qui se prostituoint sur le rivage en l’honeur de Venus ce qui ne devoi[t] point les choquer puis que les femmes de leur pais se prostituoint en l’honeur de la deesse syriene » (Pensées, nº 497).

8 À Sparte les jeunes filles portent une robe courte et fendue, voire se montrent nues dans les mêmes palestres que les garçons, pour s’entraîner à la course ou à la lutte, afin de se préparer à la guerre : en cela elles œuvrent pour leur patrie. Mais les auteurs athéniens les représentent souvent comme entreprenantes et sans vertu (par exemple Euripide, Andromaque, v. 596-600).

9 À l’instar de Rotrou (Agésilan de Colchos), de Racine (Mithridate, I, 1) et de plusieurs autres auteurs (voir Jugements sur quelques ouvrages nouveaux, 1745, X, p. 259 ), Montesquieu fait de Colchos (qui n’a jamais existé) la capitale du royaume caucasien de Colchide, à l’est de la mer Noire. Après diverses régions de la Grèce, les pays évoqués sont de plus en plus lointains.

10 Nom emprunté à Amadis de Gaule (Catalogue, nº  2224 ) : le héros est amoureux d’Oriane, fille du roi de Bretagne. Sans rapport avec l’Antiquité, ce nom renvoie à un imaginaire romanesque dominé par l’amour, vainqueur de tous les obstacles.

11 Ces jeunes filles apparaîtraient comme d’innocentes vierges si l’on ne savait que les filles lydiennes ont coutume de se prostituer (Pensées, nº 495) ; le rapprochement avec les Babyloniennes, évoquées ensuite, va dans le même sens (voir ch. I note « Sont mêlés ici… »).

12 Écho de Phèdre I, 1 (« Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent ! ») mais renouvelé : vain signifie qu’Oriane n’a besoin d’aucun embellissement pour être aimée.

13  À l’inverse de Vulcain, qui ne veut pas que « la toile vole » (ch. I), et de la plupart des hommes, surtout en pays oriental, « Candaule n’avoit point cette jalousie qui fait que l’on creint touts les temoins de son bonheur, ennivré des charmes de la reine il crut qu’il en jouiroit moins si un autre ne les envioit pas » (Pensées, nº 493) ; Montesquieu insiste sur l’origine grecque de Candaule et cite sa source pour tout ce passage : Hérodote, I, 7 (Pensées, nº 494). On est très loin de l’interprétation gaillarde que La Fontaine avait donnée de cette histoire (Le roi Candaule et le maître en droit).

14 Voir ci-dessus ch. I note « Sont mêlés ici plusieurs témoignages… ».

15 « En l’honeur d’Isis, les femmes egiptienes eurent toutte l’authorité les familles les emplois publics les affaires du dehors le mari les details domestiques » (Pensées, nº 485) ; l’idée était esquissée dans les Lettres persanes ( Lettre 36 ). La justification religieuse que produit Montesquieu n’apparaît guère justifiée par les sources antiques.

16  Jusqu’à Alexandre, Tyr est la principale place commerciale en Occident : « Tyr, Venise & les villes de Hollande […] tirerent leur subsistance de tout l’univers » (EL, XX, 5).

17  L’Aurore est réputée avoir eu de nombreux amants, tous mortels ; on lui connaît surtout des fils. Est ici désigné un Orient qui selon la fable se situerait aux extrémités de la terre habitée, entre hommes et dieux.

18 L’expression de 1725 est moquée par la Lettre critique (p. 13) ; Montesquieu en a tenu compte en 1742.

19 Le chagrin de leur impuissance, thème qui, bien au-delà des Lettres persanes, parcourt toute l’œuvre de Montesquieu (Histoire véritable, OC, t. 9, p. 159 ; EL, XV, 18).

20 Vers les colonnes d’Hercule (détroit de Gibraltar), qui dans l’Antiquité marquaient symboliquement la frontière occidentale du monde connu : le couchant répond à l’Orient.

21 Dans l’histoire de Psyché (voir ch. I), Zéphyr enlève doucement la jeune fille pour la transporter auprès de l’Amour.

22 Expression déjà employée deux fois (ch. I et ch. III), à propos de Candaule mais aussi de Pâris (voir note suivante) : elle exprime ici autant le trouble érotique que l’impossibilité de choisir.

23 Thétis parle tendrement à son fils Achille dans l’Iliade (XVIII). L’énumération des qualités divines, réparties de manière indifférenciée, redouble le caractère principal du tableau, la diversité, tout en renforçant axiologiquement chaque forme de beauté : le concours ou jeu devient un nouveau jugement de Pâris, mais infiniment plus complexe.

24 La leçon de 1725 était manifestement une erreur.

25 À l’égard des femmes, les Espagnols « ne veulent pas qu’on leur voye le talon, & qu’on les surprenne par le bout des pieds » (LP, Lettre 75 ).

26 La pudeur féminine est nécessaire dans toute société, comme l’exprimera L’Esprit des lois : « Toutes les Nations se sont également accordées à attacher du mépris à l’incontinence des femmes : c’est que la nature a parlé à toutes les Nations » (XVI, 12) ; mais il ne faut pas la confondre avec le respect de bienséances qui détermineraient une morale, et de là une jalousie universelles : morale et jalousie sont aussi diverses que les formes de beauté, et autorisent donc autant de nuances d’une séduction faite de suggestions, selon des règles propres à chacune nation.