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Éditions fictions poesies le temple de gnide Chant II

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VAR2 58Πsortoit

VAR3 25P un ombre plaintif [corrigé par l’errata]

VAR4 25P On achete [corrigé par l’errata]

VAR5 58Πils te serviront

VAR6 25P moi. ¶Il

Le Temple de Gnide
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SECOND CHANT.

Il y a à Gnide un Antre sacré que les Nymphes habitent, où la Déesse rend ses oracles : la terre ne mugit point sous les pieds ; les cheveux ne se dressent point sur la tête ; il n’y a point de Prêtresse comme à Delphes, où Apollon agite la Pythie 1  : mais Venus elle-même écoute les mortels, sans se jouer de leurs espérances ni de leurs craintes.

Une Coquette de l’Isle de Crete étoit venue à Gnide : elle marchoit entourée de tous les jeunes Gnidiens ; elle sourioit à l’un, parloit à l’oreille à l’autre ; soutenoit son bras sur un troisiéme, crioit à deux autres de la suivre. Elle étoit belle & parée avec art ; le son de sa voix étoit imposteur comme ses yeux. O ciel, que d’allarmes ne causa-t-elle point aux vraies Amantes ! Elle se présenta à l’Oracle, aussi fiere que les Déesses : mais soudain nous entendîmes une voix, qui sortit du Sanctuaire : Perfide, comment oses-tu porter tes artifices jusque dans les lieux où je regne avec la candeur 2  ? Je vais te punir d’une maniere cruelle : je t’ôterai tes charmes 3  ; mais je te laisserai le cœur comme il est ; tu appelleras tous les hommes que tu verras, ils te fuiront comme une ombre plaintive, & tu mourras accablée de refus & de mépris 4 .

Une Courtisane de Nocretis 5 vint ensuite toute brillante des dépouilles de ses amans : Va, dit la Déesse, tu te trompes, si tu crois faire la gloire de mon empire : ta beauté fait voir qu’il y a des plaisirs ; mais elle ne les donne pas : ton cœur est comme le fer 6  ; & quand tu verrois mon fils même, tu ne sçaurois l’aimer. Va prodiguer tes faveurs aux hommes lâches qui les demandent & qui s’en dégoûtent ; va leur montrer des charmes, que l’on voit soudain & que l’on pert pour toujours : tu n’es propre qu’à faire mépriser ma puissance.

Quelque temps après vint un homme riche, qui levoit les tributs du Roi de Lydie 7 . Tu me demandes, dit la Déesse, une chose que je ne sçaurois faire, quoique je sois la Déesse de l’amour. Tu achetes des beautés, pour les aimer ; mais tu ne les aimes pas, parce que tu les achetes : tes trésors ne seront point inutiles ; ils serviront à te dégoûter de tout ce qu’il y a de plus charmant dans la nature.

Un jeune homme de Doride 8 , nommé Aristée 9 , se présenta ensuite : il avoit vû à Gnide la charmante Camille ; il en étoit éperduement amoureux : il sentoit tout l’excès de son amour, & il venoit demander à Venus, qu’il pût l’aimer davantage.

Je connois ton cœur, lui dit la Déesse ; tu sçais aimer, j’ai trouvé Camille digne de toi : j’aurois pû la donner au plus grand roi du monde ; mais les Rois la méritent moins que les Bergers.

Je parus ensuite avec Themire. La Déesse me dit, il n’y a point dans mon empire de mortel qui me soit plus soûmis que toi ; mais que veux-tu que je fasse ? je ne sçaurois te rendre plus amoureux, ni Themire plus charmante. Ah ! lui dis-je, grande Déesse, j’ai mille graces à vous demander : faites que Themire ne pense qu’à moi ; qu’elle ne voye que moi ; qu’elle se réveille en songeant à moi ; qu’elle craigne de me perdre, quand je suis présent ; qu’elle m’espére dans mon absence ; que toujours charmée de me voir, elle regrette encore tous les momens qu’elle a passés sans moi.




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1 L’évocation de la prêtresse d’Apollon possédée par le dieu est quasi topique (Virgile, Énéide, VI, v. 42-155, pour la Sibylle de Cumes ; Lucain, Pharsale, V, v. 64-236, pour la Pythie) ; elle n’est évoquée ici que pour servir de repoussoir, comme au chant I l’horreur sacrée.

2 « Franchise, sincerité » (Académie, 1762).

3 Au pluriel, le terme signifie seulement « Attrait, appas, ce qui plaît extrêmement, qui touche sensiblement » (Académie, 1762), par opposition au « charme secret » qui relève d’une forme d’enchantement (voir ch. I note « Charme est à prendre… »).

4 Le châtiment de cette Célimène crétoise ressemble à ceux des grands coupables dans les enfers, ou à celui de la Sibylle de Cumes, qui obtint de vivre mille ans, mais sans la jeunesse, et ne demandait plus qu’à mourir ; voir aussi le châtiment de Céphise dans Céphise et l’Amour .

5 Naucratis, ville du delta du Nil, était réputée pour la beauté de ses courtisanes (Hérodote, II, 135).

6 L’expression « cœur de fer » constitue une des rares métaphores homériques (appliquée à Achille : Iliade, XXII, v. 357 ; XXIV, v. 205 et 521) ; transformée en comparaison, elle est plus conforme aux conventions du « style homérique » (voir Introduction).

7 En Lydie coule le Pactole, dont les eaux charriaient de l’or.

8 Contrée de Carie où se trouve Gnide.

9 La forme Aristée est en concurrence avec Aristhée (orthographe de l’édition de 1725), qui finit par l’emporter (huit occurrences contre trois).