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Éditions fictions poesies le temple de gnide Chant I

Variantes réduire la fenêtre

VAR1 25P Gnide. ¶Venus

VAR2 25P jusqu’à ce qu’enfin

VAR3 Œ58 myrthes

VAR4 25P quoiqu’il [corrigé par l’errata]

VAR5 25P elle les consulta avec les Graces.

VAR6 Œ58 & arriva

VAR7 Œ58 Renommée […] Peur & la Mort

VAR8 Œ58 Amours

VAR9 25P Il y en a d’autres

VAR10 Œ58 femmes

VAR11 25P demander à la Déesse de les attendrir encore

VAR12 25P de leur maîtresse, viennent soupirer dans le Temple : ils sentent diminüer leur tourmens & entrer

VAR13 25P & les fait estimer au prix que l’imagination toujours prodigue y sçait mettre.

VAR14 25P de l’amour, Venus donne des graces

VAR15 25P mais que deviendrois-je, si Venus alloit la prendre pour la mettre au nombre des Graces

VAR16 25P je l’aurai égarée, je lui donnerai un baiser, et ce baiser me rendra si hardi...

VAR17 58Œ L’Amour

VAR18 25P mysteres. ¶Il

Le Temple de Gnide

LE TEMPLE DE GNIDE
PREMIER CHANT.

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Venus préfere le séjour de Gnide à celui de Paphos & d’Amathonte 1 . Elle ne descend point de l’Olimpe sans venir parmi les Gnidiens. Elle a tellement accoutumé ce peuple heureux à sa vûe, qu’il ne sent plus cette horreur sacrée, qu’inspire la présence des Dieux 2 . Quelquefois elle se couvre d’un nuage, & on la reconnoît à l’odeur divine qui sort de ses cheveux parfumés d’ambroisie 3 .

La ville est au milieu d’une contrée, sur laquelle les Dieux ont versé leurs bienfaits à pleines mains ; on y jouit d’un printems éternel, la terre heureusement fertile y prévient tous les souhaits ; les troupeaux y paissent sans nombre ; les vents semblent n’y regner que pour répandre par tout l’esprit 4 des fleurs ; les oiseaux y chantent sans cesse ; vous diriez que les bois sont harmonieux ; les ruisseaux murmurent dans les plaines ; une chaleur douce fait tout éclore ; l’air ne s’y respire qu’avec la volupté.

Auprès de la Ville est le Palais de Vénus 5  : Vulcain lui-même en a bâti les fondemens ; il travailla pour son infidelle, quand il voulut lui faire oublier le cruel affront qu’il lui fit devant les Dieux 6 .

Il me seroit impossible de donner une idée des charmes de ce Palais 7  ; il n’y a que les Graces qui puissent décrire les choses qu’elles ont faites. L’Or, l’Azur, les Rubis, les Diamans y brillent de toutes parts : mais j’en peins les richesses, & non pas les beautés 8 .

Les Jardins en sont enchantés : Flore & Pomone en ont pris soin, leurs Nimphes les cultivent. Les fruits y renaissent sous la main qui les cueille ; les fleurs succedent aux fruits 9 . Quand Venus s’y promene, entourée de ses Gnidiennes, vous diriez que dans leurs jeux folâtres elles vont détruire ces jardins délicieux : mais, par une vertu secrete, tout se répare en un instant.

Venus aime à voir les danses naïves des filles de Gnide ; ses Nimphes se confondent avec elles : la Déesse prend part à leurs jeux, elle se dépouille de sa majesté ; assise au milieu d’elles, elle voit régner dans leurs cœurs la joie & l’innocence 10 .

On découvre de loin une grande prairie, toute parée de l’émail des fleurs ; le Berger vient les cueillir avec sa Bergere : mais celle qu’elle a trouvée est toujours la plus belle ; & il croit que Flore l’a faite exprès.

Le fleuve Céphée 11 arrose cette prairie, & y fait mille détours. Il arrête les Bergeres fugitives : il faut qu’elles donnent le tendre baiser qu’elles avoient promis 12 .

Lorsque les Nimphes approchent de ses bords, il s’arrête, & ses flots qui fuyoient, trouvent des flots qui ne fuyent plus. Mais lorsqu’une d’elles se baigne, il est plus amoureux encore : ses eaux tournent autour d’elle ; quelquefois il se souleve pour l’embrasser mieux ; il l’enleve, il fuit, il l’entraîne. Ses compagnes timides commencent à pleurer : mais il la soutient sur ses flots ; & charmé d’un fardeau si cher, il la promene sur sa plaine liquide 13  ; enfin désesperé de la quitter, il la porte lentement sur le rivage, & console ses compagnes 14 .

A côté de la prairie est un bois de Mirthe 15 , dont les routes font mille détours. Les Amans y viennent se conter leurs peines : l’amour, qui les amuse 16 , les conduit par des routes toujours plus secrettes 17 .

Non loin de là est un bois antique & sacré, où le jour n’entre qu’à peine : des chênes, qui semblent immortels, portent au ciel une tête qui se dérobe aux yeux. On y sent une frayeur religieuse 18  : vous diriez que c’étoit la demeure des Dieux, lorsque les hommes n’étoient pas encore sortis de la terre 19 .

Quand on a trouvé la lumière du jour, on monte une petite colline, sur laquelle est le Temple de Venus : l’univers n’a rien de plus saint ni de plus sacré que ce lieu 20 .

Ce fut dans ce temple que Venus vit pour la première fois Adonis : le poison coula au cœur de la Déesse. Quoi, dit-elle, j’aimerois un mortel ! hélas je sens que je l’adore : qu’on ne m’adresse plus de vœux, il n’y a plus à Gnide d’autre Dieu qu’Adonis 21 .

Ce fut dans ce lieu qu’elle appela les amours, lorsque piquée d’un défi téméraire, elle les consulta. Elle étoit en doute, si elle s’exposeroit nue aux regards du Berger Troyen : elle cacha sa ceinture sous ses cheveux 22  ; ses Nimphes la parfumerent ; elle monta sur son char traîné par des Cignes, arriva dans la Phrygie. Le Berger balançoit entre Junon & Pallas ; il la vit, & ses regards errerent & moururent 23  : la pomme d’or tomba aux pieds de la Déesse ; il voulut parler, & son désordre décida.

Ce fut dans ce Temple que la jeune Psichée vint avec sa mere, lorsque l’amour, qui voloit autour des lambris dorés, fut surpris lui-même par un de ses regards. Il sentit tous les maux qu’il fait souffrir. C’est ainsi, dit-il, que je blesse ; je ne puis soutenir mon arc ni mes fleches. Il tomba sur le sein de Psichée : Ah ! dit-il, je commence à sentir que je suis le Dieu des plaisirs 24 .

Lorsqu’on entre dans ce Temple, on sent dans le cœur un charme secret 25 , qu’il est impossible d’exprimer : l’ame est saisie de ces ravissemens, que les Dieux ne sentent eux-mêmes, que lorsqu’ils sont dans la demeure céleste.

Tout ce que la nature a de riant est joint à tout ce que l’art à pû imaginer de plus noble & de plus digne des Dieux.

Une main, sans doute immortelle, l’a partout orné de peintures, qui semblent respirer. On y voit 26 la naissance de Venus ; le ravissement des Dieux, qui la virent ; son embarras de se voir toute nue, & cette pudeur, qui est la premiere des graces 27 .

On y voit les amours de Mars & de la Déesse. Le Peintre a représenté le Dieu sur son char, fier & même terrible : la renommée vole autour de lui ; la peur & la mort marchent devant ses Coursiers couverts d’écume ; il entre dans la mêlée, & une poussiere épaisse commence à le dérober. D’un autre côté 28 , on le voit couché languissamment sur un lit de roses : il sourit à Venus ; vous ne le reconnoissez qu’à quelques traits divins, qui restent encore. Les Plaisirs font des guirlandes dont ils lient les deux Amans : leurs yeux semblent se confondre ; ils soupirent, & attentifs l’un à l’autre, ils ne regardent pas les amours, qui se jouent autour d’eux.

Il y a un appartement séparé 29 , où le Peintre a représenté les Noces de Venus & de Vulcain : toute la Cour céleste y est assemblée : le Dieu paroît moins sombre, mais aussi pensif qu’à l’ordinaire 30 . La Déesse regarde d’un air froid la joye commune : elle lui donne négligemment une main, qui semble se dérober ; elle retire de dessus lui des regards qui portent à peine ; & se tourne du côté des Graces.

Dans un autre Tableau, on voit Junon qui fait la cérémonie du Mariage. Venus prend la coupe, pour jurer à Vulcain une fidélité éternelle : les Dieux sourient ; & Vulcain l’écoute avec plaisir 31 .

De l’autre côté, on voit le Dieu impatient, qui entraîne sa divine Epouse : elle fait tant de résistance que l’on croiroit que c’est la fille de Cerés que Pluton va ravir 32 , si l’œil qui voit Venus pouvoit jamais se tromper.

Plus loin de là, on le voit qui l’enleve pour l’emporter sur le lit nuptial. Les Dieux suivent en foule : la Déesse se débat, & veut échapper des bras qui la tiennent : sa robe fuit ses genoux, la toile vole : mais Vulcain répare ce beau désordre, plus attentif à la cacher, qu’ardent à la ravir 33 .

Enfin on le voit qui vient de la poser sur le lit que l’hymen a préparé : il l’enferme dans les rideaux ; & il croit l’y tenir pour jamais. La troupe importune se retire : il est charmé de la voir s’éloigner. Les Déesses jouent entr’elles : mais les Dieux paroissent tristes ; & la tristesse de Mars a quelque chose d’aussi sombre, que la noire jalousie 34 .

Charmée de la magnificence de son temple 35 , la Déesse elle-même y a voulu établir son culte : elle en a reglé les cérémonies, institué les Fêtes ; & elle y est en même-tems la Divinité & la Prêtresse.

Le culte qu’on lui rend presque par toute la terre est plutôt une profanation, qu’une Religion. Elle a des Temples, où toutes les filles de la Ville se prostituent en son honneur, & se font une dot des profits de leur dévotion. Elle en a où chaque femme mariée va une fois en sa vie se donner à celui qui la choisit, & jette dans le Sanctuaire l’argent qu’elle a reçû. Il y en a d’autres où les Courtisannes de tous les pays, plus honorées que les Matrones, vont porter leurs offrandes 36 . Il y en a enfin où les hommes se font eunuques, & s’habillent en femme, pour servir dans le Sanctuaire, consacrant à la Déesse & le sexe qu’ils n’ont plus, & celui qu’ils ne peuvent pas avoir 37 .

Mais elle a voulu que le Peuple de Gnide eût un culte plus pur, & lui rendît des honneurs plus dignes d’elle. Là les sacrifices sont des soupirs, & les offrandes un cœur tendre 38 . Chaque Amant adresse ses vœux à sa Maîtresse, & Venus les reçoit pour elle.

Par tout où se trouve la beauté, on l’adore comme Venus même : car la beauté est aussi divine qu’elle.

Les cœurs amoureux viennent dans le Temple ; ils vont embrasser les Autels de la Fidélité & de la Constance 39 .

Ceux qui sont accablés des rigueurs d’une cruelle, y viennent soupirer : ils sentent diminuer leurs tourmens : ils trouvent dans leur cœur la flatteuse espérance.

La Déesse qui a promis de faire le bonheur des vrais Amans, le mesure toujours à leurs peines.

La jalousie est une passion qu’on peut avoir, mais qu’on doit taire. On adore en secret les caprices de sa Maîtresse ; comme on adore les decrets des Dieux, qui deviennent plus justes, lorsqu’on ose s’en plaindre 40 .

On met au rang des faveurs divines le feu, les transports de l’amour & la fureur même 41  : car moins on est maître de son cœur, plus il est à la Déesse.

Ceux qui n’ont point donné leur cœur sont des profanes, qui ne peuvent pas entrer dans le Temple 42  : ils adressent de loin leurs vœux à la Déesse, & lui demandent de les délivrer de cette liberté, qui n’est qu’une impuissance de former des désirs.

La Déesse inspire aux filles de la modestie 43 , cette qualité charmante donne un nouveau prix à tous les trésors qu’elle cache 44 .

Mais jamais dans ces lieux fortunés elles n’ont rougi d’une passion sincere, d’un sentiment naïf, d’un aveu tendre.

Le cœur fixe toujours lui-même le moment auquel il doit se rendre : mais c’est une profanation de se rendre sans aimer 45 .

L’Amour est attentif à la félicité des Gnidiens : il choisit les traits dont il les blesse. Lorsqu’il voit une Amante affligée, accablée des rigueurs d’un Amant, il prend une fléche trempée dans les eaux du Fleuve d’Oubli. Quand il voit deux Amans qui commencent à s’aimer, il tire sans cesse sur eux de nouveaux traits. Quand il en voit dont l’amour s’affoiblit, il le fait soudain renaître, ou mourir : car il épargne toujours les derniers jours d’une passion languissante : on ne passe point par les dégoûts avant de cesser d’aimer ; mais de plus grandes douceurs font oublier les moindres 46 .

L’Amour a ôté de son carquois les traits cruels ; dont il blessa Phedre & Ariane, qui mêlés d’amour & de haine, servent à montrer sa puissance, comme la foudre sert à faire connaître l’empire de Jupiter.

A mesure que le Dieu donne le plaisir d’aimer, Venus y joint le bonheur de plaire.

Les filles entrent chaque jour dans le Sanctuaire pour faire leur prière à Venus. Elles y expriment des sentimens naïfs, comme le cœur qui les fait naître. Reine d’Amathonte, disoit une d’elles, ma flamme pour Thirsis est éteinte : je ne te demande pas de me rendre mon amour ; fais seulement qu’Ixiphile m’aime 47 .

Une autre disoit tout bas : Puissante Déesse, donne-moi la force de cacher quelque tems mon amour à mon Berger, pour augmenter le prix de l’aveu que je veux lui en faire.

Déesse de Cythere, disoit une autre, je cherche la solitude ; les jeux de mes compagnes ne me plaisent plus : j’aime peut-être. Ah ! si j’aime quelqu’un, ce ne peut être que Daphnis 48 .

Dans les jours de fêtes les filles & les jeunes garçons viennent réciter des hymnes en l’honneur de Venus : souvent ils chantent sa gloire, en chantant leurs amours.

Un jeune Gnidien, qui tenoit par la main sa Maîtresse, chantoit ainsi : Amour, lorsque tu vis Psichée, tu te blessas sans doute des mêmes traits, dont tu viens de blesser mon cœur : ton bonheur n’étoit pas différent du mien ; car tu sentois mes feux, & moi j’ai senti tes plaisirs.

J’ai vû tout ce que je décris. J’ai été à Gnide ; j’y ai vû Themire, & je l’ai aimée : je l’ai vû encore, & je l’ai aimée davantage. Je resterai toute ma vie à Gnide avec elle ; & je serai le plus heureux des mortels.

Nous irons dans le Temple ; & jamais il n’y sera entré un Amant si fidéle : nous irons dans le palais de Venus ; & je croirai que c’est le Palais de Themire : j’irai dans la Prairie, & je cueillerai des fleurs, que je mettrai sur son sein : peut-être que je pourrai la conduire dans le bocage 49 , où tant de routes vont se confondre ; & quand elle sera égarée... L’amour qui m’inspire me défend de reveler ses mysteres 50 .




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1 Aphrodite était vénérée dans deux temples à Chypre, Paphos (elle y serait née ; c’est là qu’elle se retire après avoir parlé à Énée, Énéide, I, v. 415 ; voir ci-après note 3) et Amathonte. Gnide, sur la côte de Carie en Asie mineure, était célèbre dans toute la Grèce pour son temple de Vénus et les concours annuels en son honneur (évoqués plus loin), mais surtout pour la statue de Praxitèle, qui avait représenté la déesse nue (Pline, XXXVI, 4). Sur l’importance de ce motif, « point aveugle » mais central, voir Introduction.

2 Notion familière aux chrétiens que l’on trouve, plutôt que chez Homère, chez des auteurs latins pour traduire la sidération devant l’au-delà (voir ch. II, note « L’horreur sacrée… »).

3 Caractères typiques de l’apparition divine chez Homère, mais rappelant plus précisément l’apparition de Vénus à Énée (voir ci-dessus note 1) ; le parfum de l’ambroisie peut aussi avoir une fonction érotique : voir les préparatifs de Héra pour séduire Zeus (Iliade, XIV, v. 171-174, repris dans l’extrait d’Homère : OC, t. 17, p. 600).

4 « en Chimie, est un fluide très-subtil, ou une vapeur très-volatile » (Académie, 1762). Mais l’expression semble tirée de la traduction de Lucrèce par Dehénault : l’accumulation de clichés (« printems éternel », chant des oiseaux, murmure des ruisseaux, etc.) ne doit pas occulter la puissance sous-jacente de l’hymne à Vénus, ici réécrit (voir Introduction).

5 L’espace indéterminé (« contrée ») se constitue en paysage idyllique où la ville n’est mentionnée que pour disparaître ; à cette représentation de la nature bienheureuse succède la première étape d’une progression initiatique, avec le palais entouré de ses jardins, produit de l’art mais cerné par le fleuve et les bois, qui sont autant d’épreuves de l’amour, avant de parvenir au temple, et enfin à l’antre où Vénus rend ses oracles (ch. II).

6 Vulcain découvrant l’adultère de son épouse Vénus avec Mars, et emprisonnant les deux amants dans un filet pour en faire la risée des dieux de l’Olympe, est un épisode de l’Odyssée (VIII, v. 266-366), inlassablement repris et commenté depuis l’Antiquité. Cf. la réinterprétation qu’en livre Montesquieu sous forme d’un dialogue relevant de la comédie de genre dans les Pensées (nº 564 ; avant 1739).

7 Charme est à prendre au sens originel d’enchantement : « Ce qu’on suppose superstitieusement fait par art magique pour produire un effet extraordinaire » (Académie, 1762) ; le pluriel a d’ordinaire plutôt le sens de « Attrait, appas, ce qui plaît extrêmement, qui touche sensiblement » (ibid.), et trouve à Gnide maintes applications. On retrouve plus loin, avec le temple de la déesse, la même combinaison de prétérition et d’adynaton (redoublé puisqu’il est à la fois impossibilité de dire et de faire : seul un dieu peut l’avoir construit) ; c’est un procédé traditionnel de la poésie antique (voir par exemple Iliade, II, v. 488-493) mais aussi des romans de chevalerie que Montesquieu et ses contemporains prisent tant : rappel des jardins enchantés d’Armide dans la Jérusalem délivrée du Tasse ou du palais d’Alcine dans le Roland furieux de l’Arioste, même si celui-ci n’est qu’illusion. Loin de relever d’une esthétique du « je ne sais quoi » (que récuse d’ailleurs Montesquieu dans l’Essai sur le goût, puisque justement il l’explique : voir «  Du je ne sai quoi  »), il s’inscrit dans une topique narrative destinée à mettre en valeur les sentiments et à créer une atmosphère euphorique et surnaturelle plus qu’un décor.

8 La préface de 1742 vante « une certaine magnificence dans les descriptions ».

9 Détournement esthétisant de l’âge d’or dépeint par les poètes latins : la fécondité de la nature, qui dispensait les hommes de tout travail, devient génération et réparation spontanée.

10 Le thème de la « naïveté » ou innocente simplicité de ces jeux champêtres où la déesse côtoie les plus humbles mortels trouve dans ces deux alinéas son expression la plus manifeste, qui exclut tout libertinage.

11 L’époux de Cassiopée, roi d’Éthiopie qui a donné son nom à une constellation, s’appelle Céphée ; mais une confusion avec le Céphise, fleuve de Phocide (voir plus bas) est plus probable, Céphise étant devenu un nom de femme dans Céphise et l’Amour.

12 Explicitation érotique de l’image des jeunes filles buvant à fleur d’eau, ou nouveau jeu naïf et érotique à la fois.

13 Cliché dérivé du latin, aequor étant couramment usité en ce sens par les poètes latins (« On dit poëtiquement, La plaine liquide, pour dire, La mer », Académie, 1762) ; mais l’adjonction du possessif, réitéré au chant III (« votre plaine liquide »), et l’usage du terme pour suggérer l’étendue d’un fleuve, sont plus originaux.

14 Amplification du viol de la naïade Liriope par Céphise, mentionné par Ovide (Métamorphoses, III, v. 340-343), mais au prix d’une transformation radicale : la dynamique de la scène, qui permet d’en dilater la durée (dans un temps incertain, de l’ordre de la répétition) se double de l’expression de sentiments qui en évacuent la violence, pour en faire la représentation d’une harmonieuse union physique.

15 Le myrte est traditionnellement consacré à Vénus.

16 « Arrêter inutilement, faire perdre le temps. […] Il signifie aussi, Divertir par des choses agréables & amusantes » (Académie, 1762).

17 Rappel du labyrinthe de Chantilly, dont la vocation ne serait plus qu’érotique ?

18 L’horreur sacrée, qui n’avait été évoquée au début que pour être niée à propos de Vénus, réapparaît pour marquer la frontière du locus amoenus, en des termes qui font écho au topos romain du bois sacré qu’habite un dieu inconnu chez Virgile (Énéide, VIII, v. 348-351), ou qui inspire la terreur aux Marseillais chez Lucain (Pharsale, III, v. 400-425). Mais ce lieu n’est redoutable qu’en apparence : seule la puissance de l’imagination (« semblent », « se dérobent », « on y sent », « vous diriez ») inspire la crainte des dieux – thème lucrétien par excellence.

19 Deux légendes semblent se combiner ici : Cadmos sème les dents du dragon qu’il a vaincu dans la terre, d’où sortent des hommes tout armés ; Pyrrha et Deucalion jettent des pierres derrière eux, qui deviennent autant d’êtres humains. Mais l’essentiel réside dans l’opposition entre le mouvement ascendant et la position de l’observateur.

20 Comme on s’y attend, après avoir surmonté la crainte dans le bois sacré, on s’élève vers le seul lieu authentiquement religieux : celui qui est voué à l’amour. Sur ce temple, qui permettait de voir de tous côtés la Vénus Gnidienne, voir Introduction.

21 Alors que les poètes, de Ronsard à La Fontaine, se sont plu à amplifier l’amour de Vénus pour Adonis, qui la pousse à errer à sa suite dans les bois (d’après Ovide, Métamorphoses, X, v. 524-558), seule est retenue ici la naissance de l’amour ; la parataxe (procédé souvent utilisé dans la suite) en restitue l’immédiateté ; l’hyperbole traditionnelle qui fait de l’objet de l’amour un « dieu », donc un immortel, est resémantisée puisque justement Adonis mourra, laissant Vénus inconsolable. Sur ce décalage par rapport à la légende, voir Introduction.

22 Montesquieu ne retient que pour l’écarter « une des plus belles fictions d’Homere, […] celle de cette ceinture qui donnoit à Vénus l’art de plaire » ( Essai sur le goût ), tirée de l’Iliade (XIV, v. 214-221 ; voir l’extrait d’Homère, OC, t. 17, p. 602) : c’est sans artifice que Vénus veut plaire, comme la courtisane Phryné (voir Pensées, nº 1700). Ici elle fait disparaître l’artifice sous l’attribut de sa féminité, ce qui permet de suggérer que Pâris la voit nue (comme l’est la statue de Praxitèle) et en est fasciné ; ainsi disparaît toute allusion à la tradition du jugement de Pâris selon laquelle Vénus l’aurait emporté en promettant l’amour de la plus belle femme du monde (Hélène).

23 Phrase citée ironiquement par la Lettre critique comme preuve que « cette piece […] est originairement composée dans le français le plus moderne, et dans le tour le plus nouveau » (p. 12).

24 Réinterprétation libre du conte de Psyché et l’Amour d’Apulée (L’Âne d’or, IV, 28 - VI, 24), source de La Fontaine : Montesquieu réinvente une scène de naissance de l’amour ; le point commun avec les deux cas précédents est qu’il ôte instantanément toute volonté et toute force.

25 L’adjectif a, comme souvent chez Montesquieu, le sens de intime, intérieur (voir LP, Lettre 6 , note 2) ; l’expression revient deux fois au chant IV. Sur le mot charme, voir ci-dessus note « Charme est à prendre… ».

26 Une fois défini l’effet produit sur l’observateur, ou plutôt l’adorateur de la déesse (« on sent »), la répétition de « on voit », plus discrète et plus variée qu’une anaphore (le procédé est réduit à sa plus simple expression) introduit celui-ci dans l’ecphrasis de huit tableaux en faisant encore place à ses impressions (« vous le reconnoissez », « paroit », « semble »).

27 Vénus émergeant de l’onde (anadyomène) est un thème pictural qui permet de montrer une nudité innocente, à la fois naturelle et pudique ; Montesquieu n’a pu connaître celles de Raphaël, de Jules Romain ou de Titien que par des gravures ou des descriptions (celle de Botticelli n’a été célèbre que plus tard). Sur la notion de pudeur, voir Introduction.

28 La représentation, allégorique, du dieu de la guerre, n’est là que pour contraster avec celle de l’union charnelle avec Vénus, manifestée par le lien des guirlandes (anticipation du filet qui enfermera les amants ?) et surtout l’union des regards : comme le montre par un nouvel effet de contraste le tableau suivant, le regard dit tout.

29 Rupture topologique (on quitte le temple proprement dit, consacré à l’amour, pour un « appartement », qui renvoie à la vie ordinaire) justifiée par la rupture thématique : on passe aux tristes effets du mariage, funeste à l’amour ; Vénus est éclipsée par Vulcain, centre de cinq des huit tableaux. Voir Pensées, nº 1047 (lettre en vers et prose sans doute adressée à Mlle de Clermont ; copiée avant l’été 1739) : « Vous voyés madle qu’il ne faut point confondre les chaines de l’himen avec celles de l’amour, il ne faut point se marier, mais il faut aimer, et tout le monde doit être la dessus de meme religion » (voir Introduction).

30 « paroît », « sembler », « d’un air » : l’ecphrasis autorise l’interprétation, qui inclut le spectateur, tout en suggérant par là l’expressivité de la peinture.

31 Rien n’est dit de Vénus, comme absente de ce tableau, comme elle tendait à l’être du précédent.

32  Ce mariage, comme celui de Proserpine ou de Roxane (LP, Lettres 24 et 150 ), relève du viol puisque l’amour n’est pas partagé et que le mari use de la force. Au statisme des tableaux précédents s’oppose le dynamisme de la lutte, plus marquée encore dans le tableau suivant.

33 À la nudité innocente succède celle qu’entraîne la violence, le mari n’étant attentif qu’à préserver pour lui la beauté de l’épouse : la jalousie possessive l’emporte déjà sur l’amour.

34 Dernier temps d’une narration qui détaille chaque moment d’un mariage placé sous le signe de la violence : les rideaux du lit figurent une prison (dont l’efficacité est démentie par avance dans le deuxième tableau), où la jalousie n’en reste pas moins présente, comme une menace : c’est sur elle que s’achève l’ecphrasis.

35 Le retour au temple, sans la moindre transition d’ordre rhétorique, renforce le caractère singulier de l’ecphrasis et le contraste entre le mariage représenté de manière péjorative et le charme de l’amour. Il existe néanmoins une continuité, qui doit être recherchée dans la démarche philosophique de Montesquieu (voir note suivante).

36 Sont mêlés ici plusieurs témoignages d’Hérodote : à Babylone et à Chypre (voir ci-après ch. III), les femmes vont à ce temple une fois dans leur vie (I, 199 ; même idée chez Justin, XVIII, 5) ; en Lydie les jeunes filles gagnent ainsi leur dot (I, 93) ; quant aux prostituées de Corinthe, elles étaient célèbres, notamment par le temple où elles apportaient leur contribution ; une des courtisanes les plus connues, Rhodopis, fit un don magnifique au sanctuaire de Delphes (Hérodote, II, 135) ; à Athènes, autour de courtisanes fameuses comme Aspasie ou Phryné se constituaient de véritables cercles, alors que les femmes mariées (« matrones », selon l’appellation latine) devaient rester discrètes. Cette prostitution sacrée (souvent relevée avec horreur au XVIIIe siècle) est étudiée par Montesquieu comme une donnée historique caractéristique des populations de Syrie ou de Chypre (Pensées, nº 497), ce qui s’inscrit dans le cadre d’une « Histoire de la jalousie » ou « Refflections sur la jalousie » (Pensées, nos 483-509). Celle-ci relève d’une approche historique et sociale de la servitude domestique et, plus généralement, des rapports de pouvoir entre les sexes ; ce qui par décence est dit ici « profanation » sera plus tard justifié et expliqué (sur la distinction, essentielle chez Montesquieu, entre « jalousie de passion » et « jalousie de coutume, de mœurs, de lois », voir EL, XVI, 13).

37 Les Galles, prêtres de Cybèle, se castraient (ce qui explique « le sexe qu’ils n’ont plus ») en l’honneur d’Attis, époux de la déesse, et s’habillaient en femmes (ce qui explique « celui qu’ils ne peuvent avoir » ; dans les Pensées, nº 487, Montesquieu voit là l’influence de la « deesse sirienne », d’après Lucien, La Déesse syrienne, XV et XXVII ; cette déesse peut aussi être assimilée à Vénus) ; ce culte, venu d’Asie mineure, se pratiquait à Rome et n’a rien de grec. La diversité des références incite aussi à penser aux eunuques, déchus de leur nature d’homme, qui occupent une large place dans les Lettres persanes.

38 Soupirs suscités par un amour non partagé et offrandes pour remercier d’un amour heureux ou l’obtenir, contrastent fortement avec le « sacrifice » de la pudeur et du sexe (les sacrifices réels, des chants VI et VII, sont très euphémisés) : le vocabulaire est celui d’une galanterie qui confine à la préciosité.

39 Est introduite en 1742 l’idée qu’à l’intensité doit être jointe la durée (voir ci-après note « L’amour-goût… »).

40 Le précepte mondain (« qu’on doit taire ») se résout en justification de la toute-puissance de l’amour, le premier des dieux. Sur ce type de sentence, voir Introduction.

41 À l’opposé de la folie (« fureur ») qui déchirait Phèdre (« C’est Vénus toute entière à sa proie attachée », Phèdre, I, 3).

42 C’est l’étymologie même du mot profane.

43 « se prend aussi quelquefois pour Pudeur » (Académie, 1762).

44 La version initiale (« estimer au prix ») avait été moquée par le Dictionnaire néologique de Desfontaines à partir de 1727 ( p. 105 ) ; Montesquieu en a tenu compte, comme au chant IV (voir note « L’expression employée… »), tout en évoquant à mots couverts la Vénus de Praxitèle.

45 « se rendre » perd sa connotation libertine habituelle : l’amour pur sanctifie ce que le libertinage dégrade (voir au chant IV le tableau de Sybaris).

46 Analyse originale qui met au compte du dieu de l’Amour la fin même de l’amour.

47 L’amour-goût, opposé à la passion classique, apparaît légitime, comme dans La Double Inconstance de Marivaux (1723) ; fidélité et constance n’en sont pas moins requises (voir ci-dessus note « Est introduite en 1742… »).

48 Chloé est amoureuse de Daphnis sans comprendre ce qui lui arrive (Longus, Daphnis et Chloé, I ; Catalogue, nº  2237 ) ; mais ici ce personnage sans nom ne ressent aucune des souffrances de Chloé.

49 « Bosquet, petit bois » (Académie, 1762) ; « Il n’est d’usage qu’en Poésie » (Jean-François Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, Marseille, Mossy, 1787-1788).

50 Cf. Pensées, nº 1047 (voir Introduction : » Le plus adorable mystere / Est le mistere de l’amour » ; le mot a le sens fort du sacré, tout en prolongeant, grâce à l’ellipse, la suggestion érotique de la promenade où l’on s’égare (plus explicite en 1725). Le je du narrateur prend forme ici comme amant de Thémire et s’impose ensuite jusqu’à la fin de l’ouvrage.