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Vers une bibliothèque intellectuelle

La Bibliothèque virtuelle, outre les services qu’elle doit rendre de manière immédiate, a pour vocation de s’étoffer d’une « bibliothèque intellectuelle », c’est-à-dire de toutes les mentions, de toutes les références que contiennent les écrits de Montesquieu, de tout ce qui atteste une lecture ou un intérêt particulier pour un ouvrage quel qu’il soit. Ces mentions et références, disséminées à travers toute l’œuvre, permettent d’aller au-delà des ouvrages présents dans sa bibliothèque : elles constituent la trace d’une vie intellectuelle qui ne s’est évidemment jamais bornée aux quelque 3 000 ouvrages du Catalogue ou de la bibliothèque de La Brède.

Le repérage de ces traces, dont la chronologie et le contexte doivent être soigneusement consignés, a pour effet de présenter son œuvre comme un immense réseau parcouru par la récurrence et la variation des idées, la continuité des thèmes et le retour des références, et structuré par cet apport documentaire. Entre les Pensées et L’Esprit des lois, que de ponts jetés, qui passent par l’utilisation d’une même source, ou le rappel d’un même ouvrage qui a servi de creuset à la réflexion du philosophe ! Ce sera une prochaine étape de l’édition critique, quand celle-ci entrera définitivement dans l’ère numérique. Certaines lectures sont connues depuis longtemps, notamment grâce à la savante annotation du Spicilège ; mais il faut certainement avancer davantage dans l’édition pour pouvoir faire le même travail avec les Pensées. Tout cela relève d’une phase ultérieure, qui bénéficiera des enseignements à tirer de la présente édition. Cette nouvelle phase fournira également l’occasion de récapituler tout ce qui relève des emprunts de Montesquieu dans différentes bibliothèques, et en ce sens des « lectures de Montesquieu », telles que les avaient définies Françoise Weil en 1957 dans un article pionnier qui mérite toujours d’être consulté 1 .

Pour amorcer ce mouvement, nous avons choisi de présenter à titre d’essai les éléments fournis par les deux premiers tomes de la Correspondance, les seuls publiés à ce jour 2  : d’abord ceux qui se rapportent à des ouvrages du Catalogue manuscrit, puis ceux qui nous informent sur des ouvrages, imprimés ou manuscrits, que Montesquieu a reçus ou achetés, et sur ceux qu’il a lus voire commentés, mais aussi sur ceux auxquels il fait seulement allusion. Tout cela permet d’esquisser ce que peut être la culture vivante de Montesquieu : conversations, pièces de théâtre, allusions et discussions entre amis, font partie de ce qui alimente la curiosité et le savoir, sans même parler des périodiques qui constituent parfois le seul contact avec des ouvrages en langue étrangère ou difficiles d’accès. Cela concerne seulement vingt-trois références ; mais leur intérêt intrinsèque nous a semblé suffisant pour que cet échantillon soit produit. Ainsi pouvaient être pleinement mises à profit des publications qui contiennent aussi plusieurs précisions importantes sur des ouvrages de La Brède : ainsi l’on apprend par là que Montesquieu s’est empressé d’acheter La Ligue de Voltaire dès sa parution. Chez ce grand contempteur d’Arouet, cela mérite d’être noté…

On sait par ailleurs que Montesquieu s’était constitué une « bibliothèque manuscrite », riche de plusieurs dizaines de recueils d’extraits dont la quasi-totalité a été perdue, et qui constituait pour ainsi dire le prolongement, ou le complément, de la bibliothèque de La Brède – voire un substitut, tant il en a fait usage. C’est un pan essentiel de la culture de Montesquieu, une étape de son travail qu’il est devenu indispensable de connaître à travers les fragments qui en subsistent. Après consultation du conseil scientifique de l’édition des Œuvres complètes, il a été décidé que le seul de ces recueils qui ait été conservé intégralement, les Geographica II, constituerait la première étape de ces Œuvres complètes électroniques à venir. Ce recueil, révélé en 1953 par Françoise Weil au tome II des Œuvres complètes de Montesquieu dirigées par André Masson, méritait cette place inaugurale, dans ce qui apparaît comme une nouvelle ère de l’édition.

Notes

1 Françoise Weil, « Les lectures de Montesquieu », Revue d’histoire littéraire de la France, no 57, 1957, p. 494-517.

2 OC, t. 18 et 19, 1998 et 2014.