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Les catalogues de vente de 1926

Sommaire

Une des sources les plus importantes pour compléter ou préciser les données du Catalogue de La Brède a été reconnue comme telle dès la première édition, en 1954 : les deux catalogues de vente de 1926 1 . L’édition de 1999 n’a pas manqué non plus de les utiliser, en se contentant d’ajouter quelques références précédemment omises, mais sans remettre en cause le principe fondamental : n’étaient reconnus comme ayant appartenu à Montesquieu que les ouvrages expressément désignés dans ces catalogues comme portant son ex-libris manuscrit. De fait, les 507 titres du premier, les 1273 du second ne prétendent pas tous avoir appartenu à Montesquieu, mais à la « bibliothèque du château de La Brède », comme l’indique le titre même des catalogues : ainsi qu’on le voit à travers maints exemplaires postérieurs à 1755, cette bibliothèque avait été enrichie par ses descendants, qui eux-mêmes pouvaient tenir nombre d’ouvrages plus anciens de leurs ancêtres étrangers à cette maison 2 . C’est sur cette base qu’ont été introduits dans l’édition du Catalogue, comme autant d’éléments incontestables, des ajouts bibliographiques ainsi que des corrections de dates ou de titres qui apparaissent entre crochets en tant qu’interventions d’éditeur, tandis que la base de données s’enrichit en outre des descriptifs complets tirés de ces catalogues de vente, quand on ne dispose plus de l’exemplaire physique qui peut donner lieu à une notice MARC : non que de tels descriptifs apparaissent comme de véritables références, mais parce qu’il s’agit le plus souvent de la seule trace que nous ayons actuellement des ouvrages de Montesquieu ; notices précieuses car elles sont plus détaillées que celles du Catalogue, puisqu’elles fournissent, outre le titre complet 3 , l’adresse bibliographique, une date parfois différente de celle du Catalogue, et qui généralement est juste, une présentation de l’ouvrage, qui est devenue une « Note générale » 4 , ainsi que la description de la reliure et l’état de conservation de l’ouvrage.

Ces descriptifs et l’attestation que constitue l’ex-libris manuscrit 5 sont d’autant plus précieux qu’ils permettent d’ajouter vingt-six titres, correspondant à vingt-quatre ouvrages, aux quelque 3 236, ou plutôt 3 180 numéros du Catalogue 6  : onze ouvrages (treize titres) pour la première vente, treize pour la seconde 7 . Cette ressource supplémentaire révèle l’existence de plusieurs incunables, le Doctrinal du temps présent, de Pierre Michault, relié avec L’Abusé en cour, ou les Castigationes Plinianae d’Ermolao Barbaro (première vente, nos 259 et 26), mais aussi du Journal des observations physiques, mathématiques et botaniques, faites par l’ordre du roi sur les côtes orientales de l’Amérique méridionale et dans les Indes occidentales, depuis l’année 1707 jusques en 1712, du père Feuillée, ou les Elementa chemiae de Boerhaave (deuxième vente, nos 316 et 148), que leurs dates de publication (1714 et 1733) désignent comme ayant été presque sûrement achetés par Montesquieu. Mais un tel apport est statistiquement négligeable (moins de 1 %), et ne remet nullement en cause la fonction du Catalogue manuscrit comme principale source d’information.

Nous sommes néanmoins amenée à revenir sur le critère, si simple et si rigoureux qu’il paraisse, que constitue la mention de cet ex-libris manuscrit : d’abord parce qu’il faut se demander si l’absence de tout signalement de cet ex-libris dans les descriptifs de ces catalogues de vente implique nécessairement que celui-ci soit réellement absent ; même si l’intérêt bien entendu des propriétaires des ouvrages comme des experts chargés de la vente incite à le penser (il faut être bien négligent pour omettre un élément donnant une forte plus-value aux ouvrages), nous avons de fortes raisons d’en douter. Mais nous irons encore plus loin : tous les livres de Montesquieu portaient-ils l’ex-libris ? S’il est facile de répondre que le cas est toujours possible, ne serait-ce qu’à titre d’exception, on peut se demander si ce n’est pas ouvrir la voie à des identifications hasardeuses et ruiner l’entreprise en risquant d’attribuer à Montesquieu tout ouvrage ayant transité par le château de La Brède entre 1755 et 1926 – sans même parler des ouvrages dont il est toujours possible d’imaginer qu’ils ont été glissés parmi plusieurs milliers de volumes, lors de la vente à Paris. Telle est pourtant l’hypothèse que nous formulons.

Il faut commencer par examiner chacun des deux catalogues. Malgré la quasi-identité de leurs titres, ils ne se ressemblent pas : le premier, qui a sans doute permis d’attirer l’attention sur les ventes en faisant voisiner les noms de Montaigne, Montesquieu, Malebranche, se recommande par ces signatures prestigieuses ; mais il pourrait bien avoir été réalisé rapidement, car il présente plusieurs centaines d’ouvrages par ordre alphabétique, alors que le second les répartit dans les catégories traditionnelles, « Théologie », « Jurisprudence », « Sciences et arts », etc. – il est vrai qu’il sont alors deux fois et demi plus nombreux, et qu’un délai supplémentaire de six mois a permis de publier un catalogue plus élaboré. Plus de cent quinze ouvrages du Catalogue manuscrit sont signalés dans le premier, plus de trois cent soixante dans le second – on verra pourquoi ces chiffres devront être revus.

La première vente (mai 1926)

Remarquons d’abord que pour les ouvrages les plus prestigieux qu’affiche l’intitulé de la première vente, les trois qui proviennent de Montaigne 8 et les cinq qui ont appartenu à Malebranche 9 , l’ex-libris de Montesquieu n’est jamais signalé. Les ouvrages de Montaigne sont assez fameux pour qu’on les ait suivis depuis à la trace ; l’Odyssée suscite les plus forts doutes chez les spécialistes de la bibliothèque de Montaigne, et mieux vaut sans doute ne pas en tenir compte, tant le cas est difficile et semble avoir suscité des interprétations hasardeuses 10 . Mais l’ouvrage de Quinte-Curce porte bien l’ex-libris manuscrit de Montesquieu, et a été inscrit dans le Catalogue de La Brède, tout comme celui d’Eusèbe de Césarée 11 . Leur point commun est que leur provenance est signalée par Céleste, sur le Catalogue même de La Brède – ce qui n’est justement pas le cas pour l’Odyssée, qu’il aurait pu ajouter sur le Catalogue, comme il l’a fait dans un grand nombre de cas.

Les ouvrages provenant de Malebranche, qui correspondent tous à des titres du même Catalogue, n’offrent pas les mêmes certitudes, car plusieurs d’entre eux ont disparu ; sur cinq, deux sont accessibles, la Paraphrasis in Renati Descartes Meditationes de Clauberg et la Lettre d’un philosophe à un cartésien 12  : ils portent l’ex-libris des deux philosophes. On peut dire que deux ouvrages sur cinq, ou quatre sur huit si on ajoute les livres de Montaigne, c’est peu, et en tout état de cause insuffisant pour une statistique ; mais on doit aussi considérer que chaque fois que l’on retrouve un exemplaire illustre, il est aussi revêtu de l’ex-libris de Montesquieu, ce qui apparaît d’ailleurs sur les neuf autres ouvrages de Malebranche conservés dans le fonds de La Brède, trois des quatre ouvrages proposés par la seconde vente de 1926 étant eux aussi explicitement désignés comme portant les deux ex-libris. Pourquoi les trois qui ne sont pas accessibles feraient-ils exception ? Convenons donc que tous les exemplaires remarquables de la première vente devaient porter l’ex-libris de Montesquieu, tout en laissant entier le problème posé par le seul des quatre « Malebranche » de la seconde vente à ne pas être décrit comme comportant l’ex-libris de Montesquieu – et bien sûr celui de l’Odyssée. Et constatons que d’une vente à l’autre, les experts semblent avoir changé leur manière de procéder.

Ajoutons d’autres observations, qui vont dans le même sens. Deux des ouvrages où Élie Vinet, célèbre professeur du collège de Guyenne où étudia Montaigne, a apposé sa marque, n’étaient signalés que par cette provenance lors de la première vente ; ils ont été acquis par la bibliothèque de Bordeaux, ce qui permet de constater que l’ex-libris de Montesquieu est parfaitement apparent sur les deux ; et de fait, ils figurent dans le Catalogue de La Brède 13 . C’est aussi le cas d’un des ouvrages portant le chiffre du surintendant Fouquet : non seulement il figure lui aussi dans le Catalogue 14 , mais grâce à l’amabilité de son propriétaire actuel, il nous a été possible de constater que l’ex-libris s’y trouve bien. Il en est encore ainsi de la traduction par Arnaud d’Andilly des Confessions de saint Augustin (1649) : la page de garde porte « Du don de l’autheur mon pretieux amy », est-il signalé lors de la vente ; on retrouve et cette mention, et l’ex-libris de Montesquieu sur l’exemplaire conservé à Harvard 15 . Quant à l’édition des Essais vendue en 1926, celle que Mlle de Gournay avait donnée en 1595 chez Abel L’Angelier, elle n’est pas signalée comme portant l’ex-libris de Montesquieu, alors qu’elle figure dans le Catalogue de La Brède, et que l’ex-libris apparaît sur une reproduction photographique 16 . C’est aussi l’indice que la présence d’une signature fameuse n’est pas la raison de l’exclusion de cette mention, puisque le descriptif de l’édition des Essais n’en comporte aucune.

Il semble donc bien que lors de la première vente, les experts de 1926 aient fait preuve d’une certaine désinvolture, ou plutôt qu’ils aient considéré comme évident, ou implicite, ce qui ne l’est plus, non sans se corriger lors de la vente suivante. Doit-on dès lors penser qu’ils se sont dispensés de signaler l’ex-libris dans un certain nombre de cas, et non plus seulement pour quelques ouvrages remarquables du fait de leur possesseur antérieur ou pour quelque autre raison ? Le fait est que là encore, chaque fois qu’on retrouve un exemplaire issu de cette première vente et conforme à une notice du Catalogue manuscrit, l’ex-libris apparaît immédiatement – ce qui montre que cette conformité n’est pas le fait du hasard. Tel est le cas pour les Argonautiques dits d’Orphée, pour une édition lyonnaise de Quintilien due à Sébastien Gryphe, pour les Tableaux de plate peinture de Philostrate ou encore pour le Recueil général des questions traictées ès conférences du bureau d’adresse de Théophraste Renaudot 17 .

Peut-on appliquer ce principe à d’autres ouvrages vendus en mai 1926 ? On est tenté de le faire quand on remarque qu’un ouvrage peu répandu comme l’Histoire d’Aristée de Guillaume Paradin, publiée à Lyon en 1564 et inscrite comme telle dans le Catalogue de La Brède, est proposé lors de la première vente 18 . L’ouvrage réapparaît sur le marché en 1957 lors de la vente de la Bibliothèque Justin Godart, Lyonnais 19  : il est alors donné comme provenant de la « Bibliothèque de La Brède », l’implicite étant manifestement que « La Brède » signifie « Montesquieu » – mais est-ce par défaut d’ex-libris, ou selon le principe qu’adoptait le premier catalogue de vente ? Pour que cet exemplaire ne soit pas celui de Montesquieu, que ne faut-il imaginer ? L’exemplaire de l’Histoire d’Aristée signalé par le Catalogue aurait quitté La Brède avant 1926, et un second exemplaire identique à celui-ci, mais dépourvu de l’ex-libris, s’y serait retrouvé pour être alors vendu ? La probabilité est extrêmement faible…

Cependant il est toujours possible qu’on ait voulu profiter de la vente pour donner plus de valeur à un ouvrage qui n’aurait rien à voir avec Montesquieu ; mais si c’est un ouvrage allogène qui a été vendu en 1926, on devrait alors avoir quelque chance de retrouver l’exemplaire de Montesquieu au château de La Brède ; or quand un ouvrage correspondant à une notice du Catalogue a été vendu en mai 1926 sans mention explicite de l’ex-libris, dans aucun cas on n’a retrouvé dans le fonds de La Brède d’exemplaire portant cet ex-libris 20 . On doit donc écarter cette thèse.

Signalons encore quelques cas intéressants, ou qui du moins doivent inciter à révoquer définitivement en doute un critère que l’on jugeait infaillible. Comment expliquer qu’en novembre 1926 une traduction de l’Iliade par La Valterie soit annoncée comme dotée de l’ex-libris, alors qu’en mai sa sœur jumelle, l’Odyssée due au même traducteur et publiée la même année, ne l’était pas 21  ? Et quand une édition londonienne et en anglais de Milton, Paradise Lost, datée de 1725 22 , apparemment peu présente en France si l’on se fie au faible nombre d’exemplaires conservés dans des bibliothèques publiques 23 , est proposée sans autre précision lors de la première vente alors que Montesquieu possédait cet ouvrage, sans doute après l’avoir acquis en Angleterre, faut-il aller chercher plus loin ?

Cela incite à accorder quelque crédit à un autre instrument disponible : les marques au crayon bleu que les experts ont apposées sur le Catalogue de La Brède, et qu’avait identifiées Louis Desgraves 24 . Il suffirait que l’on retrouve ces croix bleues en face des titres en question pour que toute ambiguïté soit levée ; et de fait nombreux sont ceux qui sont ainsi distingués, parmi lesquels l’édition d’Eusèbe de Montaigne, l’Histoire d’Aristée, les ouvrages annotés par Élie Vinet, les poésies d’Orphée, les Confessions d’Augustin, l’Odyssée de La Valterie, le Methodus curandi febres au chiffre de Fouquet, etc. Mais ce n’est pas le cas pour tous les « Malebranche », ni pour les Essais de 1595, ni pour beaucoup d’autres ouvrages pour lesquels aucun doute ne peut subsister 25 . On ne saurait donc en faire un nouveau critère : tout juste un indice supplémentaire.

Nous conclurons ce point en reconnaissant qu’il n’est certes pas impossible que certains ouvrages du Catalogue n’aient pas porté l’ex-libris – c’est d’ailleurs ce que nous allons envisager bientôt, à partir du catalogue de la seconde vente ; mais il nous semble que dans la première vente joue avant tout l’omission de cette mention par les experts. Précisons aussi que cette question importe seulement aux chercheurs, mais n’est d’aucun poids sur le marché du livre ancien, puisque l’ex-libris de Montesquieu, parfaitement identifié depuis des décennies, suffit par lui-même à authentifier un ouvrage, et ce d’autant plus facilement que beaucoup d’ouvrages provenant de sa bibliothèque sont en circulation ; ils ont rapidement fait oublier les descriptifs de 1926, alors que la nécessité d’établir des critères irréfutables érigeait ceux-ci presque en tables de la loi pour la recherche. L’exploitation, ou plutôt l’interprétation des catalogues de vente de 1926 ne vaut que pour les ouvrages non retrouvés depuis cette date, et c’est dans cette perspective qu’il faut poursuivre la réflexion, non sans avoir tiré les premières conclusions qui s’imposent.

Première vente, premières conséquences

Plus de cinquante ouvrages de la première vente relèvent de ce réexamen 26  ; mais tous n’ont pas les mêmes titres de validité que ceux que nous avons signalés, et le risque est grand de retomber dans des travers anciens en attribuant aux ouvrages du Catalogue des caractéristiques qui pourraient n’être pas les leurs.

En l’absence de tout principe décisif et définitif, nous proposons donc de considérer sans aucune réserve comme ayant appartenu à Montesquieu, et de traiter comme tels, les seuls ouvrages pour lesquels des éléments forts peuvent être retenus, tels que ceux qui ont été évoqués ci-dessus, auquel on peut ajouter, en raison de sa rareté, un incunable de 1490, le Supplementum chronicarum de Foresti, soit dix-huit, parmi lesquels sept n’ont pas laissé de trace autre que dans le catalogue de vente, les autres étant accessibles et pouvant donc être décrits ; de ce fait, pour ces sept ouvrages 27 comme pour les onze autres pour lesquels on peut se fonder sur une page de titre, les adresses bibliographiques ou autres précisions sont insérées dans l’édition du Catalogue comme interventions d’éditeur, l’ensemble étant justifié par un commentaire. Pour les trente-huit ouvrages pour lesquels l’ex-libris est seulement supposé, aucun ajout n’est fait dans les notices mêmes du Catalogue, mais la base de données fournit tous les éléments tirés des descriptifs correspondants, en expliquant les raisons de ce choix et de ces réserves 28 . Mais on va voir que ces chiffres ne sont que provisoires.

Deuxième vente (novembre 1926)

La deuxième vente est loin de poser les mêmes difficultés, puisqu’elle mentionne beaucoup plus souvent l’ex-libris, et que parmi les ouvrages dépourvus de cette mention, seuls vingt-trois nous semblent correspondre à des ouvrages du Catalogue manuscrit 29 . Mettons à part le « Malebranche » déjà signalé et un manuscrit d’astronomie du début du XVe siècle, qui doit évidemment être mis en relation avec celui que le Catalogue de La Brède décrit comme « Astronomiæ liber caractere gothico » 30 . Parmi les vingt et un ouvrages restants, il s’en est fort peu retrouvé : tel est pourtant le cas de l’Historia Danica de Saxo Grammaticus (1644) 31 qui figure actuellement dans une collection privée, et dont on constate qu’elle porte bien l’ex-libris. Mais il n’en est pas de même pour plusieurs autres livres, et le raisonnement utilisé pour la première vente ne peut être appliqué ; ainsi les deux volumes contenant les œuvres d’Archimède et d’Apollonius de Perga 32 , conservés eux aussi aujourd’hui dans une collection privée, ne révèlent pas l’ex-libris de Montesquieu. Dans laquelle des deux catégories ainsi déterminée (avec ou sans ex-libris) les dix-neuf ouvrages restants doivent-ils se ranger ? Parce qu’ils sont inaccessibles aujourd’hui, est-on condamné à l’ignorer ?

Sur ces vingt et un ouvrages, quatorze présentent une caractéristique commune : ils sont signalés comme portant l’ex-libris de Jean-Baptiste de Secondat, et de lui seul 33  ; un autre trait commun permet de regrouper également quatorze ouvrages, dont douze de Secondat 34  : il s’agit de livres scientifiques 35 . Ces deux séries qui se recoupent largement, et surtout celle des ouvrages qui portent la marque de Secondat, sont extrêmement révélatrices. Levons d’abord un préalable : on supposera sans peine que le cas est différent de celui des « Montaigne » ou des « Malebranche » de la première vente, car cet ex-libris n’en cache pas un autre, et le problème reste donc entier – ou plutôt le soin apporté par ce catalogue de vente à signaler la marque de possession du fils, ou les deux marques de possession car leur co-occurrence n’est pas rare, semble exclure que l’ex-libris du père soit supposé implicitement – l’ouvrage d’Archimède et Apollonius le confirme. Mais alors, que de redondances dans la constitution de la bibliothèque de Secondat…

Même si l’on sait que le père et le fils ne s’entendaient guère, et qu’après son mariage en 1740 et au moins jusqu’en 1757, Secondat réside habituellement à Bordeaux, rue Monméjan, tout près du domicile de ses beaux-parents 36 , on se demande s’il a vraiment eu besoin d’acheter pour son propre compte trois in-folios sur les coniques (deux d’Apollonius de Perga datant du milieu du XVIIe siècle, et un de Philippe de La Hire datant de 1685), auxquels s’ajoute l’in-quarto en deux volumes des œuvres d’Archimède et d’Apollonius de 1675 déjà signalé, ou l’Historia universalis plantarum de Bauhin de 1651 en trois volumes in-folio, qu’il pouvait tous trouver à La Brède 37  : ouvrages fondamentaux, mais forcément onéreux – l’édition de 1655 d’Apollonius est même ornée de trente planches hors texte –, et qu’il n’était pas si facile de se procurer après 1740 38 .

Quant aux Opuscula de Stahl (1715) ou au Cursus mathematici de Christian Wolff (1732), ou aux plus anciens Discorsi e dimonstrationi de Galilée (Elzevir, 1638),on s’étonne de les trouver systématiquement dans la même édition qu’à La Brède 39  ; il en est de même pour la Poétique d’Aristote, traduite et annotée par Dacier, dont Secondat aurait pu dès 1733 se procurer une édition plus récente que celle de 1692 40 , comme il n’aurait manqué de le faire pour l’ouvrage de Stahl, réédité en 1740 – d’autant que sa propre bibliothèque est riche d’ouvrages récents 41 . Et on en revient toujours au même argument : comment se fait-il que dans le fonds de La Brède, on n’ait retrouvé aucun des ouvrages supposés différer par la seule présence de l’ex-libris fatidique de ceux qui furent vendus en 1926, avec ou sans l’ex-libris de Secondat 42  ? En revanche, on remarque dans ce fonds la présence d’un ouvrage non signalé par les catalogues de vente de 1926, qui présente les mêmes caractéristiques que ceux dont il a été question ci-dessus : les Elementa geometriae du père André Tacquet, suivis de Theoremata d’Archimède (1683), portent le seul ex-libris de Jean-Baptiste de Secondat 43 .

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Ex-libris de Jean-Baptiste de Secondat, BM Bordeaux, LAB 1297

Il est difficile d’imaginer autre chose pour ces quatorze ouvrages ayant appartenu à Secondat, auxquels on peut ajouter les Elementa geometriae de La Brède, sinon que Secondat a dû apposer son ex-libris quand il s’est retrouvé légitime propriétaire, à la mort de son père, d’ouvrages qui ne portaient pas le nom de Montesquieu ; et la question peut être considérée comme réglée : quand un ouvrage portant l’ex-libris de Secondat correspond exactement à une notice du Catalogue, il doit être restitué à son propriétaire antérieur, Montesquieu. Cela laisse entier le problème posé par les ouvrages qui n’auraient pas été inscrits dans le Catalogue ; mais en l’état actuel des connaissances, il est difficile d’aller plus loin.

Une autre remarque mérite encore d’être faite : seize des vingt-trois titres ayant leur correspondant dans le Catalogue (et onze des quatorze de Secondat 44 ) y ont été inscrits par une main autre que celle de l’abbé Duval — six par le secrétaire E, six par Jean-Baptiste de Secondat, trois par le secrétaire O (Jude fils), un par Montesquieu 45 . Les secrétaires E et O ont pour particularité d’inscrire parfois l’ex-libris sur une des pages de garde, et non sur la page de titre, comme le fait systématiquement Duval ; les experts auraient-ils négligé de les feuilleter ? Ou tout simplement, l’ex-libris aurait-il été omis par le secrétaire chargé d’intégrer l’ouvrage dans le Catalogue ? Il se trouve plusieurs cas où la main de l’ex-libris n’est pas celle qui a inscrit le livre 46 , signe que les deux opérations ne sont pas systématiquement liées – faut-il d’ailleurs s’étonner que de tels oublis aient eu lieu ? On a là une explication plausible de cette absence – même si on trouve maint exemple d’ouvrages inscrits par des mains postérieures à 1732 et portant l’ex-libris de Montesquieu.

Sur cette lancée, il faudrait sans doute examiner avec un œil plus attentif les quelque 220 titres inscrits par d’autres que l’abbé Duval. Il est possible en effet qu’un ouvrage provenant de La Brède mais ne portant pas l’ex-libris corresponde à l’une de ces notices, y compris dans les catalogues de 1926 où des rapprochements ont pu nous échapper. La chasse est ouverte… Nous nous contenterons ici de tirer les conséquences d’ordre scientifique et éditorial qui s’imposent désormais : les ouvrages vendus en 1926 qui correspondent à des notices du Catalogue manuscrit et qui portent seulement l’ex-libris de Secondat nous semblent, sans aucun doute possible, devoir être mis en relation avec le Catalogue ; le degré de certitude est tel que les adresses bibliographiques sont ajoutées aux notices. Si les ouvrages ne portent aucun signe distinctif mais sont conformes à des notices copiées par des mains autres que celle de Duval, la coïncidence est signalée, renvoi est fait au descriptif de 1926, inclus dans la base de données, l’explication de ce choix est donnée, mais aucun ajout n’apparaît dans la notice du Catalogue 47 . Il en est de même pour des ouvrages qui présentent des caractéristiques particulières, comme ces huit volumes des Sermons de Bourdaloue qui n’étaient plus que six à la fin du XIXe siècle, comme l’avait observé Céleste 48  ; marqués d’une croix bleue sur le manuscrit, ces six volumes se retrouvent dans le catalogue de la deuxième vente – il était impossible de ne pas signaler ce qui va sans doute bien au-delà d’une coïncidence. Pour les autres ouvrages, nous nous contentons de mentionner le fait et de donner la notice du catalogue de vente, mais avec toutes les précautions nécessaires.

Retour à la première vente

Le même raisonnement s’applique a fortiori aux ouvrages de la première vente : c’est ce qui nous permet d’ajouter plusieurs titres à la liste de ceux que l’on peut avec une très forte vraisemblance attribuer à Montesquieu. D’abord un ouvrage vendu avec l’ex-libris de Secondat, mais aussi celui de Brassier, nom que l’on retrouve sur des ouvrages attestés par l’ex-libris de Montesquieu 49 , les Elementa geometriae d’Euclide 50  ; et trois autres qui ont été inscrits respectivement par E, par O et par Montesquieu lui-même 51 . Le premier est donc traité comme un ouvrage portant l’ex-libris de Montesquieu ; pour les trois autres, qui de toute manière étaient considérés comme pouvant l’avoir porté, cette présomption supplémentaire est rappelée ; elle est même d’autant plus forte pour le dernier, précieux à plusieurs titres puisqu’il s’agit de la première traduction française d’Aristote datant de 1489 : il portait les armes du duc de La Force, dont Montesquieu fut l’ami ; c’est sans aucun doute de lui qu’il le tenait.

Conclusion

Ainsi est complété un panorama qui, en prenant en compte tous les éléments que nous fournit le Catalogue manuscrit, nous permettent d’aller plus avant dans les documents beaucoup plus récents, et théoriquement plus simples, que sont les catalogues de vente de 1926. Nous avons ainsi gagné quelques informations supplémentaires, tout en sachant que d’autres viendront au fur et à mesure que réapparaîtront sur le marché les dizaines d’ouvrages portant (ou non) l’ex-libris de Montesquieu. C’est aussi pour l’amateur de livres anciens une certitude nouvelle : le marché offre des ouvrages de la bibliothèque de Montesquieu qui ne portent pas son nom, et attirent donc beaucoup moins l’attention. Mais il faut des raisons fortes pour les authentifier – on les trouvera dans la lecture du Catalogue ici édité.

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Tableau des ex-libris, des « croix » et des « mains » des ouvrages sans mention d’ex-libris de Montesquieu (deuxième vente de 1926)

Notes

1 Beaux livres anciens et modernes provenant de la bibliothèque du château de La Brède, livres ayant appartenu à Montesquieu, à Montaigne, à Malebranche, Paris, Charles Bosse et Francisque Lefrançois, 1926, 133 pages (vente à Paris, du 17 au 19 mai 1926, Hôtel Drouot, salle 8) ; Beaux livres anciens et modernes provenant de la bibliothèque du château de La Brède, ibid., 1926, 311 pages (vente à Paris du 22 au 27 novembre 1926, Hôtel Drouot, salle 8).

2 C’est ce que précise par exemple une notice de la seconde vente (no 984, pour un ouvrage provenant de la famille de Menou ; Henriette-Jacqueline de Menou était l’épouse d’un des petits-fils de Montesquieu, Joseph Cyrille de Secondat, 1748-1826). Mais ce qui est précisé une fois l’est-il systématiquement ? On verra que c’est un des problèmes que posent ces catalogues.

3 Nous avons retiré les noms d’auteur, qui étaient quelquefois erronés ou qui apparaissaient comme redondants par rapport aux informations de la base.

4 Bien des énoncés sont entachés d’inexactitude, voire d’erreurs (il a fallu supprimer les plus manifestes, qui risquaient d’entrer en contradiction avec ce que l’on sait par ailleurs des ouvrages, en les remplaçant par : « […] »), et en tout état de cause fortement datés ; mais ils peuvent toujours apporter quelque élément d’information.

5 Il faut envisager d’emblée la possibilité que cet ex-libris ait été imité ; mais tous ceux que nous avons examinés nous semblent authentiques, à l’exception de ceux qui figurent à partir du deuxième volume sur le Montaigne de 1727 (Catalogue, no 1507) ; mais celui-ci étant parfaitement authentifié par l’ex-libris de la main de Duval figurant sur le premier tome, on doit en conclure qu’on a affaire à une intervention maladroite, non à une manœuvre cherchant à tromper le chaland ; l’ex-libris n’est d’ailleurs nullement imité.

6 Voir Du manuscrit à l’édition, « Description ».

7 Ces ouvrages n’ont pu être intégrés en avril 2015 dans la Bibliothèque virtuelle.

8 Il s’agit d’un Quinte-Curce annoté, désormais conservé à la Fondation Bodmer (Cologny), Catalogue, no 1506 (vente : no 272) ; de la Praeparatio evangelica d’Eusèbe de Césarée (Robert Estienne, 1544-1545), Catalogue, no 331 (vente : no 271) ; d’une Odyssée en grec de 1525, absente du Catalogue (vente : no 195). Signalons aussi que la bibliothèque de Bordeaux conserve sous la cote P.F. 6919 Rés.Coffre la Practica forensis de Masuer avec la signature de Montaigne et l’ex-libris de Montesquieu (Catalogue, no 933), mais portant aussi celui de François-de-Paule Latapie (1739-1823) : l’ouvrage a suivi un autre parcours que les ventes de 1926 (Latapie, précepteur du fils de Jean-Baptiste de Secondat et esprit éclairé, a pu le recevoir du fils ou du petit-fils de Montesquieu).

9 Quatre autres figurent dans le second catalogue de vente. Nous renvoyons ici à l’article sur Malebranche où tous les titres et les identifications sont présentées sous forme de tableau.

10 Cet ouvrage a pu être examiné par Alain Legros, qui n’y a trouvé aucune intervention autographe de Montaigne, pas plus que l’ex-libris de Montesquieu ; mais il n’exclut pas l’hypothèse selon laquelle l’Odyssée aurait été précédée d’une Iliade qui en aurait ensuite été dissociée (nous remercions Alain Legros de nous avoir communiqué ses observations et ses analyses).

11 Le premier, on l’a dit, est accessible à la Fondation Bodmer ; le second est décrit avec une précision qui ne laisse aucun doute dans le catalogue de la vente Lucius Wilmerding (BNF, cote DELTA-31240(2), The Notable Library of the Late Lucius Wilmerding, part. II, New York, Parke-Bernet Galleries, 1951, p. 149, no 459) : « Also from the collection of President de Montesquieu with the inscription also on the title-page “Ex Biblioth. D. praesidis de Montesquieu. Catal. inscrip.”, and the stamp of the library of the Château de La Brede which was sold in 1926 » (nous remercions Frédéric Gabriel de son aide).

12 Respectivement Harvard, Houghton Library, *GC6.C5706, et Bordeaux, BM, D55736 Rés.

13 Catalogue, nos 2915 (Bordeaux, P.F. 6314 Rés) et 191 (P.F. 1093 Rés). En revanche, les trois possesseurs ayant laissé leur marque sur l’Horoscopion de Benewitz (Petrus Apianus ; voir Catalogue, no 1659), c’est-à-dire Vinet, Brassier (qui succéda à Vinet au collège de Guyenne : voir Une nouvelle analyse) et Montesquieu, sont bien indiqués comme tels par le descriptif de la première vente (no 12).

14 Methodus curandi febres, no 1141.

15 Catalogue, no 301 ; Houghton Library, *FC6.Ar614.649aa. Cet ouvrage porte aussi désormais l’ex-libris de Lucius Wilmerding.

16 Bulletin de la Société des amis de Montaigne, 2e série, no 6, 1939, p. 84 (voir Catalogue, no 1506).

17 Catalogue, nos 2107, 1953, 1946, 1430 (respectivement : Harvard, Houghton Library, Typ515.44.451 ; Bordeaux, BM, D55254 ; collection privée ; Stanford, Gustave Gimon Collection, Q155.R46 1655).

18 Catalogue, no 42 ; première vente, no 14.

19 Paris, Giraud-Badin, 1957, no 13 (vente du 21 novembre 1957 à l’Hôtel Drouot).

20 Rappelons que plus de quinze cents ouvrages portant l’ex-libris de Montesquieu sont entrés dans le fonds de La Brède, alors que le Catalogue manuscrit en signale plus de trois mille : la proportion, grossière, d’un sur deux, n’en offre pas moins un sérieux indice de validité.

21 Catalogue, nos 2059 (Iliade) et 2060 (Odyssée).

22 Catalogue, no 2100.

23 Un exemplaire à la Bibliothèque nationale de France, un à Angers, un à La Rochelle, aucun à Lyon ni à Bordeaux.

24 Catalogue de la bibliothèque de Montesquieu, Droz, 1954, note 11 p. IX.

25 Le Milton de 1725 n’est pas gratifié d’une croix, à la différence de l’ouvrage qui le précède dans le Catalogue (même titre, même lieu d’édition, 1711), qui n’apparaît dans aucune des deux ventes de 1926 : il doit s’agir d’une pure et simple confusion entre les deux. Voir aussi le tableau ci-après.

26 Nous avons exclu comme trop douteux le cas de l’Odyssée de 1525.

27 Il s’agit des numéros 42, 54, 57, 167, 2060, 2100, 2708 du Catalogue.

28 Signalons un cas où le catalogue de cette première vente est particulièrement utile : un recueil manuscrit de correspondance du duc de Lesdiguières, sans mention d’ex-libris, avait été identifié comme tel par Céleste, alors qu’il était seulement désigné dans le Catalogue manuscrit comme « Lettres sur les affaires de France » (Catalogue, no 2981) ; la notice est marquée de la croix bleue des experts. Cette identification se retrouve sur les deux volumes vendus en mai 1926 sous le numéro 232 : la correspondance, évidente, entre les deux est le seul moyen d’identifier un manuscrit désigné par un titre aussi vague.

29 La prudence s’impose en la matière, car le nombre des ouvrages vendus mais aussi leur répartition, différente du classement du Catalogue manuscrit, et les différences dans le traitement du titre même, peuvent masquer l’identité de deux ouvrages.

30 Catalogue, no 1615.

31 Catalogue, no 3215 ; deuxième vente, no 966.

32 Catalogue, no 1757 ; deuxième vente, no 269.

33 Il s’agit des numéros 1351, 1376, 1747bis, 1665, 1666, 1676, 1715, 1757, 1765, 1767, 1781, 1818, 3036.

34 Il s’agit des numéros 1255, 1260, 1351, 1376, 1747bis, 1665, 1666, 1676, 1715, 1757, 1765, 1767, 1781 (les ouvrages de Secondat exclus de cette liste sont les numéros 1818 et 3036, soit une traduction de la Poétique d’Aristote et un manuscrit de registres du parlement).

35 Au sens étroit du terme (essentiellement physique et mathématiques) ; je n’ai pas fait entrer dans cette catégorie l’Atlas de Mercator (no 2631 et deuxième vente, no 532).

36 Voir François Cadilhon, Jean-Baptiste de Secondat de Montesquieu. Au nom du père, Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, 2008, p. 88.

37 Catalogue, nos 1665, 1666, 1676, 1757 et 1376.

38 Nous remercions le fin connaisseur du livre ancien et de la bibliothèque de Montesquieu qui nous a livré ses remarques sur le sujet et nous a fourni les éléments essentiels de cette démonstration.

39 Catalogue, nos 1351, 1781 et 1765.

40 Catalogue, no 1818.

41 Voir le catalogue de cette bibliothèque : Ms 2722 (539 titres).

42 Les croix bleues apposées sur le Catalogue ne sont pas utiles en la matière : dans cette liste, seuls trois ouvrages au nom de Secondat sont ainsi signalés, tout comme trois des quatre « Malebranche ».

43 Catalogue, no 687.

44 On peut y ajouter l’ouvrage du fonds de La Brède dont il vient d’être question.

45 Voir le tableau ci-après.

46 Un exemple parmi d’autres : l’ouvrage de Friedrich Lindenbrog, Codex legum antiquarum […] Wisigothorum […], 1613 (Bordeaux, BM, D1812), inscrit dans le Catalogue par E entre 1734 et 1739 (Catalogue, no 820) comporte un ex-libris de la main de O, donc datant de 1745-1747, ce qui correspond d’ailleurs à la période durant laquelle travaille sur le sujet, pour les derniers livres de L’Esprit des lois.

47 Tel est par exemple le cas d’un exemplaire de la Vulgate, vendu avec le seul cachet du château de La Brède (Catalogue, no 10 ; deuxième vente, no 5), mais inscrit par Secondat, ainsi que des numéros 1255 et 3215 (main O), 1260 (main E), 1702 (main de Montesquieu),

48 Catalogue, no 588.

49 Voir Le poids de l’héritage.

50 Catalogue, no 1673.

51 Ce sont les numéros 1679 (encore un ouvrage de mathématiques : De sectionibus conicis de Mydorge), 3110 et 2364.