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Le livre de raison de Jacques de Secondat (1699)

De Jacques de Secondat, père de Montesquieu, subsiste peu de chose : un portrait (supposé) au château de La Brède, et divers documents épars dans le fonds de La Brède conservé à la bibliothèque municipale de Bordeaux. Cela ne rend que plus précieux le plus notable d’entre eux, un fragment de son livre de raison (Ms 2774). Ce document constitué de deux feuillets, qui portent la trace d’une intervention de la main de Montesquieu, est daté de 1699 ; pour incomplet qu’il soit, il est précieux à plusieurs titres : il fournit, parmi une série de dépenses soigneusement notées, quelques enseignements sur des achats de livres destinés à son frère, Joseph de Secondat, abbé de Faize (1646-1726) ; c’est à ce titre qu’il nous a semblé nécessaire de le reproduire, même si cela ne concerne que de manière latérale notre objet principal : cela fait partie des nombreux indices, plus ou moins ténus, qui permettent de reconstituer le contexte intellectuel et historique de la bibliothèque de La Brède.

Mais ce dossier contient aussi un court développement sur la famille de Jacques de Secondat – c’est-à-dire sa femme et ses enfants, mais sans un mot pour sa généalogie 1 – qui constitue un témoignage remarquable, et quasiment unique, sur la mère de Montesquieu, Françoise de Pesnel ; sans doute est-ce que pour cela qu’il a été conservé 2 . Il avait été publié en 1878 par Tamizey de Larroque 3  ; c’est cette version erronée, établie d’après une transcription manifestement rapide et peut-être furtive, qui a constamment été reproduite depuis 4 . Il nous a semblé nécessaire de le republier ici, d’autant qu’on y trouve aussi quelques détails confirmant ce qui paraissait d’emblée vraisemblable : la mère de Montesquieu est très certainement étrangère à la bibliothèque du château dont hérita son fils. C’est une femme peu intéressée par la lecture et les sujets intellectuels qui apparaît ici 5 .

Afin de rester dans les bornes de notre sujet, il ne nous a pas paru utile d’éditer l’ensemble du document, qui ne présente guère que des bribes d’information. Signalons néanmoins que le deuxième feuillet, la table des matières détaillées par thèmes correspondant aux 146 pages que devait compter le livre de raison, pourrait être exploitable s’il était relié à d’autres documents. Cette table signale notamment une domesticité qui témoigne du train de vie d’un petit noble provincial : la gouvernante (« de mes enfants » est biffé), puis « le precepteur, le quisinier, le coché, mon laquais, le chasseur, le petit valet d’escurie, le jardinier, la servante de Bordeaux, la servante de La Brede », soit dix personnes, dont deux pour les soins et l’éducation des cinq enfants alors vivants – la présence d’un précepteur devant inciter à nuancer ce qu’on a dit jusque-là de l’éducation du futur philosophe, que l’on supposait peu différente de celles des enfants du village de La Brède 6 . Mais surtout elle ne fait aucune mention d’une rubrique « Livres » ou « Bibliothèque », alors qu’elle distingue soigneusement « Linge de Bordeaux, vaisselle, batrie de cuisine » et l’équivalent pour La Brède – si l’achat de livres, évidemment nécessaires pour l’éducation de deux fils, relevait de l’intitulé très général « Plusieurs choses necessaires à marquer », cela ne tenait guère que sur la page 145.

Un autre aspect intéressant de ce fragment tient à ce qu’il révèle chez l’oncle de Montesquieu un intérêt certain pour les questions religieuses suscitées par la doctrine de Mme Guyon ; du quiétisme, on a retenu l’affrontement des plus grands prélats français, Bossuet et Fénelon, mais il est clair que le retentissement en était grand chez les catholiques. Un paiement de livres effectué par Jacques de Secondat pour son frère montre qu’entre 1697 et 1699, cet ecclésiastique chargé de responsabilités se tient au courant du débat suscité par la publication de l’Explication des maximes des saints de Fénelon, évêque de Cambrai (1697) : il acquiert les lettres, publiées la même année, que Rancé, abbé de la Trappe, écrit à Bossuet pour condamner la doctrine du pur amour 7 , ainsi que deux ouvrages de l’ancien évêque de Meaux, qu’il n’est guère possible d’identifier tant les répliques succèdent aux réponses 8 . La condamnation des Maximes des saints à Rome par le bref Cum alias d’Innocent XII le 14 mars 1699 est connue à Paris en avril : même si l’achat est antérieur, la coïncidence avec la date d’avril 1699, que porte le recto du feuillet où figure l’indication de ces achats, est remarquable, car elle témoigne de l’intérêt suscité par une affaire qui s’étend sur deux années et touche les plus hautes autorités de l’Église 9 .

La piste s’arrête là : les Lettres de Rancé n’apparaissent pas dans le Catalogue de La Brède, où figurent néanmoins l’Explication des maximes des saints et la Relation sur le quiétisme (1698) de Bossuet 10 . Peut-être le nouvel abbé de Faise, Joseph de Secondat, frère de Montesquieu, a-t-il hérité de ces ouvrages. Il n’en reste pas moins qu’est ainsi signalée une source possible de cette bibliothèque : dans les familles nobles, afin que soit préservé le patrimoine, la parenté ecclésiastique est nombreuse à chaque génération. Ne doit-on pas supposer que la bibliothèque de La Brède a pu s’enrichir de la sorte ?


Du 14e avril 1699
Je suis au monde [de]puis le 29. decemb. 1654. 11
Marie Françoise de Penel de La Brede ma femme nasquit le 28e octobre 1665. et mourut le 13e octobre 1696.
Marie ma fille aisnée vint au monde le 11e sept. 1687.
Charles le 18e janvier 1689.
Therese le 31e aoust 1691.
Joseph le 11e avril 1693 et mort peu de temps apres [mot biffé non déchiffré] |mais baptisé|
Joseph le mardy 9e novembre 1694.
Marianne le 26e sept. 1696. 12 et morte le 29. novemb. 1700.
Et comme plusieurs de mes enfans ne peuvent avoir aucune idée de leur mere je leur diray sincerement que c’estoit une des plus dignes personnes qu’on peut voir, elle estoit fille de feu Mre Pierre Penel baron de La Brede et de feu dame Marie de la Serre, l’un et l’autre de noble extraction particulierement M. de La Brede, elle estoit d’une taille mediocre |raisonable| infiniment douce et d’une phisionomie charmante, elle avoit l’esprit d’un habille homme pour les affaires serieuses 13 , nul gout pour les baguatelles une tandresse pour ses enfants inexplicable, un soin continuel pour toutes les choses de son devoir, une pieté solide qui aloit a tout et particulieremt une passion pour les pauvres si dominante qu’elle se seroit volontiers rendüe leur semblable en leur donnant tout si la consideration de son estat ne l’en eüt empeschée, elle sçavoit 14 parfaitement la religion, sa lecture ordinaire estoit le nouveau testament, je lui ay trouvé une dissipline et une ceinture de fer dont elle avoit fait un bon usage et dont je ne m’etois point aperscu, elle mourut comme elle avoit vescu a Bordeaux le 13e octob 1696 le 18e jour des couches de Marie Anne, agëe de trante ans onze mois et quinze jours, j’avois demeuré dix ans en sa compagnie n’aiant jamais rescu d’elle aucun sujet de paine ny de chagrin que celuy de l’avoir perduë en la fleur de sa vie et dans le bas aage de nos enfans.
Madame de Loyac ma belle seur vint au monde le 7e xbre 1669. et en sortit le 17e mars 1700, c’estoit une personne bien faite de corps et d’esprit et tres pieuse 15 .
image
BM Bordeaux, Ms 2774 recto
[f. 1v]
J’ay fourni pour Mr l’abbé de Faise [de]puis le 18e juillet 1694.
[…]
plus pour la Vie de Ste Therese 16 8lt, maximes de Mr de la Trape en response de Mr de Cambray 3lt15s deux livres de Mr de Meaux 1lt15s montant le tout 13lt10s
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BM Bordeaux, Ms 2774 verso

Notes

1 Ce document a été désigné comme « journal » ou « mémoire » : les deux termes sont également impropres, car ils ne conviennent ni à son statut, ni à sa nature, ni à sa longueur.

2 Les notes relatives aux achats de Joseph de Secondat apparaissent au verso du premier feuillet ; le second correspond à ce qui devait constituer le dernier feuillet de ce livre de raison, à savoir sa table des matières.

3 Dans le compte rendu qu’il avait donné de Louis Vian, Histoire de Montesquieu, dans la Revue critique d’histoire et de littérature 12/1 (nouvelle série, no 5), 1878, p. 272-281, où il le présentait comme un extrait du « journal » de Jacques de Secondat.

4 OC, t. 18, p. 429-430 ; Louis Desgraves, Montesquieu, Paris, Mazarine, 1986, p. 24-25 ; dans sa Chronologie critique (no 18), L. Desgraves signale une cote (erronée) du fonds de La Brède mais reprend la version de Tamizey de Larroque.

5 Par-delà les maladresses d’expression de Jacques de Secondat, on ne s’étonnera ni du portrait flatteur d’une épouse dévouée et parée au plus haut point de toutes les vertus chrétiennes et maternelles (la fonction d’édification de ces lignes est manifeste), ni du caractère convenu des regrets exprimés à la fin : tout cela était de mise dans un écrit de ce type, où l’épanchement personnel n’a pas sa place, et on ne peut rien en inférer, en quelque sens que ce soit.

6 Louis Desgraves, Montesquieu, p. 25-26.

7 Voir le recueil in-octavo conservé à la Bibliothèque nationale de France sous la cote D-41776. L’affaire fait grand bruit : voir Bossuet, Correspondance, éd. Charles Urbain et Eugène Levesque, Paris, Hachette, 1914, t. VIII, p. 201-202 (exemplaire numérisé, sans précision d’exemplaire http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb374607513 de la Bibliothèque nationale de France : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k23362g) ; Fénelon, Correspondance, éd. Jean Orcibal, Paris, Klincksieck, 1976, t. V, p. 225-226.

8 Sur les formes de la polémique entre Fénelon et Bossuet et sur les différents titres auxquels peuvent correspondre les « deux livres » (en l’occurrence difficilement identifiables) qu’acquiert l’abbé de Faise, voir Anne Ferrari, « Bossuet et Fénelon : la lettre qui tue », Littératures classiques, no 59, 2006/1, p. 299-316.

9 Nous remercions Jacques Le Brun de nous avoir obligeamment fourni toute la matière de ce qui précède sur la question du quiétisme, notamment sur des ouvrages difficilement identifiables. Voir également Fénelon, Le Procès romain des Maximes des saints : 3 août 1697 - 31 mai 1698, et La Condamnation des Maximes des saints : 3 juin 1698 – 29 mai 1699, éd. Jean Orcibal, avec la collaboration de Jacques Le Brun et Irénée Noye, Genève, Droz, 1987 ; Fénelon, Œuvres, éd. Jacques Le Brun, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, t. I, 1983.

10 Catalogue, nos 539 et 460 ; voir aussi plusieurs ouvrages (antérieurs ou postérieurs) de Bossuet, nos 454-459. On remarquera que l’ouvrage de Fénelon est rangé parmi les controversistes de sectes « autres que protestantes ».

11 Ajout de la main de Montesquieu : « Il est mort le 15e 9bre 1713 ».

12 Les mots suivants ont été ajoutés.

13 Tamizey de Larroque, p. 276 : « d’un homme ; habile pour les affaires sérieuses ».

14 Ibid. : « elle servait parfaitement ».

15 Paragraphe ajouté en bas de page.

16 La Vie de sainte Thérèse écrite par elle-mesme. Traduction nouvelle exactement conforme à l’original espagnol, par M. l’abbé Chanut, Paris, A. Dezallier, 1691 ? Cet in-octavo coûterait bien cher.