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La bibliothèque du château de la Brède du temps de Montesquieu

Sommaire

Par Pierre Taillefer
Conservateur des monuments historiques

Dans les écrits où il évoque La Brède, Montesquieu ne dit jamais un mot de sa bibliothèque : pour décrire le plaisir qu’il a à vivre dans son château bordelais et pour y attirer ses amis, il se contente de faire l’éloge de ses jardins et de ses domaines. En s’appuyant sur l’observation in situ, les archives du château et les récits de voyageurs, cet article propose une reconstitution de la bibliothèque telle qu’elle pouvait être du temps de Montesquieu : non pas du point de vue de son contenu – qui a été rendu accessible par l’édition du catalogue de La Brède – mais de celui de son architecture, de ses décors et de son mobilier.

La grande salle de La Brède avant Montesquieu

La grande salle du château de La Brède, dans laquelle Montesquieu a installé sa bibliothèque, correspond à l’emprise de la tour quadrangulaire du château du XIIIe siècle. Cette salle d’environ 150 m2 constitue le noyau architectural autour duquel le reste du château s’est déployé au fil des reconstructions. En 1479, après avoir été exilé puis pardonné par le roi de France d’avoir pris le parti anglais lors de la guerre de Cent Ans, Jean de Lalande, seigneur de La Brède, est autorisé par Louis XI à faire rebâtir et fortifier son château 1 . Le décor peint du mur de la cheminée, bien qu’il ait été largement repris au milieu du XIXe siècle, date certainement de cette époque.

Grâce aux inventaires après décès des propriétaires successifs du château de La Brède, on peut se faire une idée assez précise de l’évolution de l’ameublement de la grande salle sur près de six générations jusqu’à Montesquieu. En 1569, la grande salle ne contient guère qu’une table de noyer sur tréteaux, un grand buffet de chêne, un ancien banc-tournis, un vase et plusieurs coffres en mauvais état contenant du linge 2 . Dans l’inventaire après décès du grand-père maternel de Montesquieu établi en 1684, on apprend que la grande salle est ornée d’une tenture de peu de valeur en quatorze pièces, d’un billard presque neuf, de deux tables en noyer, de coffres, d’un buffet en noyer et d’un banc de bois garni d’une étoffe 3 .

La bibliothèque à la mort de Montesquieu

Aucun document ne nous apprend à quel moment Montesquieu a fait de la grande salle sa bibliothèque. L’article fondateur de Latapie publié dans les Variétés bordeloises de Baurein en 1785 se contente d’affirmer que « c’est là où M. de Montesquieu avoit établi sa bibliothèque, que M. de Secondat son fils n’a point déplacée. » 4 Les bibliothèques étaient traditionnellement placées dans un cadre plus intime, qui faisait office de cabinet de travail, mais le nombre exceptionnel – pour une bibliothèque du XVIIIe siècle – d’ouvrages détenus par Montesquieu explique aisément le choix de la grande salle du château pour les abriter.

L’inventaire après décès de Montesquieu nous livre un « instantané » de la bibliothèque en 1755 : « Ayant passé dans la grande salle qui joint ladite chambre y avons trouvé un grand vieux et mauvais billard non garni sur lequel y avons trouvé six pièces de vieilles tapisseris haute lice rompues, plus cinq tapis de Turquie ; plus un grand poêle […] ; plus quatorze armoires desquelles il y en a trois plus grandes que les autres fermant a clef dont les portières sont en toile grise qui ayant etté ouverts par la clef que ladite dame a représenté nous les avons trouvées remplies de livres de toute espèce, plus six vielles et mauvaises chezes garnies dont plusieurs sont rompues, plus un grand coffre prez la cheminée non fermé a clef qui ayant etté ouvert ne s’y est rien trouvé, plus un autre vieux et très mauvais coffre rompu […]. 5  »

À la mort du philosophe, la bibliothèque contient donc un vieux billard (sans doute le billard presque neuf de son grand-père), des tapisseries en lambeaux (peut-être les restes de la modeste tenture de son grand-père), et quelques autres meubles en mauvais état. Les trois armoires plus grandes que les autres mentionnées par le notaire pourraient correspondre aux trois armoires les plus anciennes encore conservées au château, dont l’une se trouve entre les deux fenêtres de la grande salle. Les onze autres armoires, de taille plus modeste, devaient couvrir la partie basse des murs, tandis que les vieilles tapisseries occupaient vraisemblablement leur partie haute.

Rien de remarquable dans le mobilier ne distingue cette pièce des autres dans le château : le tableau d’ensemble est somme toute assez désolant. Par ailleurs, la comparaison de l’inventaire de 1684 et de celui de 1755 montre qu’il n’y a pas de rupture radicale entre l’état sans et l’état avec la bibliothèque : le notaire de 1755 désigne encore cette pièce sous le nom de « grande salle », et celle-ci continue d’abriter le même mobilier, dans un état de délabrement avancé qui détonne sans doute avec le soin apporté par le propriétaire à l’enrichissement de sa collection de livres.

Bien que le regard de Lord Charlemont dans son récit de voyage à La Brède en 1754 soit immédiatement attiré par une table en entrant dans la bibliothèque 6 , l’inventaire après décès de Montesquieu un an plus tard n’en mentionne pas. Lord Charlemont a-t-il inventé ce détail pour son récit ou la table a-t-elle été déplacée ? Toujours est-il que le notaire mentionne un bureau dans la chambre que nous présumons être celle de Montesquieu à l’époque (c’est-à-dire la chambre du premier étage qui communique directement avec la bibliothèque, et qui est orientée vers le sud 7 ) : « Un bureau de bois de cerisier à deux grandes armoires et deux petites fermant à clef avec sa serrure dorée. » 8 La grande salle de la bibliothèque était certainement peu commode (trop grande, mal chauffée) pour la lecture : on imagine bien volontiers le philosophe extrayant un ouvrage de la bibliothèque pour le lire sur le bureau de sa chambre adjacente, plus intime et plus confortable.

La bibliothèque de La Brède, lieu de mémoire

Après la mort de Montesquieu, les récits de voyageurs et les archives du château témoignent de la volonté des descendants de figer – ou prétendre figer – la bibliothèque dans l’état de 1755 pour en faire un motif de pèlerinage.

La description de Sophie von La Roche à la suite de sa visite en mai 1785 se fait l’écho de l’état d’ancienneté des décors et des meubles dans un château où le temps semble s’être arrêté : elle écrit que les pièces sont « toutes tendues de tapisseries comme on en faisait il y a deux cents ans, et toutes les boiseries des tables et des chaises nous semblaient être d’une autre époque. 9  » Dans une édition des œuvres posthumes de Montesquieu publiée sous le Directoire est reproduite une lettre d’un visiteur datée de mars 1796 qui nous apprend que « la haute estime et le profond respect que M. de Secondat avoit pour son père, faisoient qu’il avoit laissé le château de la Brède dans le même état qu’il l’avoit trouvé à sa mort. Les livres de sa bibliothèque sont dans l’ordre où il les a laissés. » 10 On peut cependant douter de cette affirmation gratuite, formulée quarante ans après la mort de Montesquieu.

À sa suite, le petit-fils de Montesquieu en exil, Charles-Louis de Secondat, envoie en 1803 des instructions à son cousin qui s’occupait alors de l’entretien du château : « La bibliothèque de mon grand père sera conservée avec soin et vous ne ferez pas de changements à l’intérieur autres que les réparations d’entretien nécessaire 11  » ou encore : « La demeure de l’auteur de l’Esprit des Lois devroit selon mon oppinion être plus intéressante pour la famille et pour les curieux en la laissant telle quelle et marqueroit mieux l’époque à laquelle il a vécu et la simplicité avec laquelle il vivoit. » 12

L’attachement familial au lieu de mémoire que constitue le château dans son ensemble, et sa bibliothèque en particulier, n’a pourtant pas empêché que cette dernière soit métamorphosée – autant dans son décor que son mobilier – tout au long du XIXe siècle : au contraire, le pèlerinage de La Brède a clairement incité à mettre en scène le château, en lui redonnant une image aristocratique et en lui inventant des reliques, quitte à perdre la simplicité qui y présidait au siècle des Lumières.

Dès le début du XIXe siècle, les visiteurs (Edmond Géraud, Gustave Labat) mentionnent une galerie de portraits des Secondat dans la bibliothèque, qui se substitue certainement aux tapisseries ruinées qui surmontaient autrefois les rayonnages de livres.

Les armoires sont quant à elles entièrement remplacées en deux temps entre 1832 et 1855 par le baron Charles Louis Prosper de Secondat-Montesquieu, même si la chronologie exacte est difficile à établir à partir des seules archives, qui ne sont pas datées et où l’on trouve pêle-mêle des projets différents de création et d’agrandissement de ces armoires. À la suite de sa visite à La Brède, Stendhal écrit en 1838 que « les livres sont dans des armoires vitrées fort petites et il me semble qu’il y a encore un grillage en fil de fer sous les vitres triangulaires et carrées, selon les formes singulières des volets qui ferment ces armoires. » 13 Les armoires « fort petites » qu’il mentionne sont peut-être des vestiges de la bibliothèque réinstallée après la Révolution, qui disparaissent sans doute peu de temps après la visite de l’écrivain. Les nouvelles et grandes armoires qui s’y substituent ont à ce point redéfini l’identité du lieu qu’on a peine à concevoir aujourd’hui que la bibliothèque de Montesquieu ait pu exister sans elles.

En parallèle du remplacement intégral du mobilier, une grande opération de restauration des murs et de la voûte est menée en 1844-1845 : c’est elle qui a façonné l’image de la bibliothèque jusqu’à nos jours en faisant notamment réapparaître – à la faveur d’une lourde restauration – les peintures du XVe siècle du mur de la cheminée. L’hypothèse traditionnelle selon laquelle est représentée sur le manteau de la cheminée la libération de la Guyenne par Charles VII 14 est séduisante : après que le roi de France a pardonné au seigneur de La Brède son ancienne allégeance au roi d’Angleterre et lui a permis de reconstruire son château, il est vraisemblable que lui ou ses successeurs aient conçu un programme iconographique en l’honneur du roi et de la reconquête de la Guyenne par la couronne de France. Ils auraient prouvé ainsi la fidélité retrouvée à l’égard du souverain et auraient cherché par le biais de l’art à réécrire l’histoire de La Brède dans un sens plus favorable à la royauté française.

Par la dation de Jacqueline de Chabannes, dernière descendante directe de Montesquieu à avoir vécu au château de La Brède, tous les fonds d’archives, de manuscrits et d’imprimés ont été transférés entre 1994 et 2004 à la bibliothèque municipale de Bordeaux. Le déménagement de ces collections a définitivement tourné une page de l’histoire du château, tout en donnant l’occasion d’une redécouverte : des sondages pratiqués en 2014 derrière les armoires sans fond de la bibliothèque ont révélé la présence tout autour de la pièce d’un cycle de peintures de chevaliers datant certainement de la reconstruction de la fin du XVe siècle (et non touchées par le XIXe siècle), dans le prolongement de celles du mur de la cheminée. Ainsi, la « bibliothèque de Montesquieu » nous réserve encore de belles surprises.

Montesquieu a-t-il pu voir ces peintures et en a-t-il même supposé l’existence ? Aucun visiteur ne fait mention des peintures de la cheminée avant le milieu du XIXe siècle. Par ailleurs, peut-on se fier au témoignage de Charles Grouët en 1839 qui suppose fort justement l’existence d’un grand cycle et indique qu’il aurait été badigeonné à la chaux lors de la Révolution ? Comme on l’a vu, les murs de la grande salle du temps du grand-père maternel de Montesquieu en 1684 étaient déjà couverts de tapisseries. Cela n’est pas surprenant étant donné le caractère anachronique et désuet d’un cycle de chevalerie à cette époque : on peut raisonnablement supposer que les peintures avaient depuis longtemps été volontairement oubliées sous un enduit, qui servait de support aux tapisseries. Dans l’hypothèse où Montesquieu aurait eu connaissance de ce cycle, la description de l’aménagement de la grande salle à sa mort laisse penser qu’il n’a manifestement pas cherché à renouer avec l’histoire chevaleresque de son château.

Références

Gustave Desnoiresterres, « Les grands hommes en robe de chambre : La Brède et Montesquieu », Musée des familles – Lectures du soir, vol. 21, no 35, juin 1854.

Louis Desgraves, Le Château de La Brède et Montesquieu, Bordeaux, Clèdes, 1953.

J.-M. Eylaud, Montesquieu chez ses notaires de La Brède, Delmas, 1957.

Léo Drouyn, La Guyenne militaire, tome II, Bordeaux, chez l’auteur, Paris, Didron, 1865.

Edmond Geraud, « Lettre à un ami, sur le Château de la Brède », La Ruche d’Aquitaine, [15] mars 1818, p. 207-222.

Charles Grouët, Notice sur le château de la Brède, Bordeaux, 1839.

Francis Hardy, Memoirs of the political and private life of James Caulfield, earl of Charlemont, Londres, T. Cadell et W. Davies, 1810, p. 32-37.

Étienne de Jouy, « Les Hommes d’autrefois et les choses d’à présent », L’Hermite en province ou Observations sur les mœurs et les usages français au commencement du XIXe siècle, tome I, no 3, 8 février 1817, Paris, Pillet Aîné, 1819, p. 27-30.

Léonce de Lamothe, « Château de Montesquieu, à Labrède », Compte-rendu des travaux de la commission des monuments et documents historiques et des bâtiments civils du département de la Gironde, pendant l’année 1848-49, Paris, Didron, 1849, p. 21.

François-de-Paule Latapie, « Notice de la paroisse de la Brède », Jacques Baurein, Variétés bordeloises, ou Essai historique et critique sur la topographie ancienne & moderne du diocèse de Bordeaux, tome V, Bordeaux, Labottière, 1785.

André Rebsomen, La Garonne et ses affluents de la rive gauche, de La Réole à Bordeaux, Bordeaux, Féret, 1913.

Paul Roudié, L’Activité artistique à Bordeaux, en Bordelais et en Bazadais de 1453 à 1550, tome I, Bordeaux, Sobodi, 1975.

Pierre Taillefer, L’Histoire de la grande salle du château de La Brède, Paris, Institut national du patrimoine, 2014.

Sophie von La Roche, Journal einer Reise durch Frankreich, Altenburg, Richtersche Buchhandlung, 1787 ; Meaudre de Lapouyade, « Impressions d’une Allemande à Bordeaux en 1785 », Revue historique de Bordeaux et du département de la Gironde, tome IV, Bordeaux, Féret/Mounastre-Picamilh, 1911, p. 167-190 et 253-270.

Archives

Bordeaux, Service régional de l’inventaire d’Aquitaine, dossier La Brède.

Bordeaux, Archives départementales de la Gironde, 3 E 46917.

Bordeaux, bibliothèque municipale, fonds La Brède, ms. 2546, 2548, 2739, 2805, 2835, 2840, 2884, 2887, 3049, 3051, 3065, 3068, 3160, 3161.

Visite virtuelle du château de La Brède et de la bibliothèque

http://www.chateaulabrede.com/index.php?id=15

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Pour leurs contributions ou leurs conseils, je remercie Mathilde Le Roc’h Morgère, Pauline Lurçon, Édith Ouy et Catherine Volpilhac-Auger. Cet article reprend les conclusions du rapport scientifique rédigé lors de mon stage à la conservation régionale des monuments historiques d’Aquitaine entre août 2013 et janvier 2014, dans le cadre de la formation de l’Institut national du patrimoine (« L’Histoire de la grande salle du château de La Brède », Paris, Institut national du patrimoine, 2014).

Notes

1 Ms 2805/8 (1).

2 Ms 2835, f. 12r (inventaire après décès de Gaston de L’Isle).

3 Ms 2840, f. 4r-5r (inventaire après décès de Pierre Pesnel).

4 François de Paule Latapie, « Notice de la paroisse de la Brède », dans Jacques Baurein, Variétés bordeloises, ou Essai historique et critique sur la topographie ancienne & moderne du diocèse de Bordeaux, tome V, Bordeaux, Labottière, 1785, p. 38.

5 Archives départementales de la Gironde, 3 E 46917, f. 16r-16v.

6 Francis Hardy, Memoirs of the political and private life of James Caulfield, earl of Charlemont, Londres, T. Cadell et W. Davies, 1810, p. 32-37.

7 Si l’on en croit la correspondance du petit-fils de Montesquieu, ce fut en tout cas la chambre de son père.

8 Archives départementales de la Gironde, 3 E 46917, f. 19v.

9 Sophie von La Roche, Journal einer Reise durch Frankreich, Altenburg, Richtersche Buchhandlung, 1787, p. 289 (traduction personnelle).

10 Lettre du 29 ventôse an IV adressée « au citoyen Valckenaer, à Paris », dans Œuvres posthumes de Montesquieu, Paris, Plassan/Bernard/Grégoire, 1798, p. 210 (voir l’exemplaire numérisé de la bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne : http://books.google.fr/books?id=NxUTAAAAQAAJ).

11 Ms 2739/84 (lettre du 13 nivôse an XI).

12 Ms 2739/81 (lettre du 13 pluviôse an XI).

13 Stendhal, Voyage dans le Midi de la France, texte établi par Henri Martineau, Paris, Le Divan, 1930, p. 105-114.

14 Voir par exemple Léonce de Lamothe, « Château de Montesquieu, à Labrède », dans Compte rendu des travaux de la commission des monuments et documents historiques et des bâtiments civils du département de la Gironde, pendant l’année 1848-1849, Paris, Didron, 1849, p. 21 ; Léo Drouyn, La Guienne militaire, tome II, Bordeaux, chez l’auteur, Paris, Didron, 1865, p. 351.